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ABBA dans les oreilles, je marche à vive allure. Cette conversation avec Eddie m’a mise en colère et attristée. Je ne peux m’ôter de la tête le regard sombre et déçu qu’elle arborait quand elle a compris pour Mathias.

Mathias… Je réalise n'avoir toujours pas contacté ma sœur pour lui présenter mes condoléances. Je ne sais que lui dire et je ne serai rien faire pour adoucir sa peine. Après tout, c'est moi la responsable. Eddie a raison sur toute la ligne. C’est moi et moi seule qui suis à l’origine de tout ce bazar. Fanny doit être dévastée. Veuve et enceinte. Par ma faute.

   J’entre dans le bâtiment affreusement silencieux. Mme Gonzales est absente et je me hâte de me faufiler dans l’ascenseur avant qu’elle n’apparaisse quelque part. S’il y en a bien une que je n’ai pas envie de croiser, c’est elle. Les portes s’ouvrent et je me dirige vers la porte de chez moi avant de m'arrêter. C’est curieux, mais j’ai une folle envie de grimper jusqu’au 6e. Je me redirige vers l'ascenseur, mais trop tard, il est redescendu. Tant pis, je monte à pied.

À peine après l’équivalent d’un étage, je suis essoufflée. J’ai cette impression que mon cœur s’apprête à s’autoéjecter de ma poitrine, mais je continue à gravir les escaliers un par un. Les visages d'Eddie, de Fanny et de Mathias ne me quittent plus. Après tout ce temps, j'ai fini par obtenir tout ce dont j'ai toujours rêvé par la simple signature d'un bout de papier. Mais, et si tout ça avait un prix ? Probablement, je pense. Petite, ma mère me répétait sans cesse que dans la vie, rien n’est gratuit. Elle disait aussi que, malheureusement, tout peut s’acheter. Tout sauf l’amour. Cependant, l’amour exige des sacrifices. Tout le monde le sait. Mathias est-il l’un de ces sacrifices ? Cette dispute avec Eddie, était-elle nécessaire pour qu’amour, je trouve enfin ?

   Mon cerveau et mes jambes ont fonctionné mécaniquement et je parviens à atteindre le 6e étage sans m'en rendre compte. Essoufflée, je m’assois sur la dernière marche pour récupérer. Je retire mes écouteurs dans lesquels ABBA chantonnait depuis mon départ du Massenet. Des voix proviennent de derrière la porte. L’une d’elles, grave et précise, semble appartenir à Fabio. Sa tonalité me ferait la reconnaître parmi tant d'autres. La deuxième voix est féminine. Son ex-femme, peut-être ? Je m’approche afin me diriger vers mon appartement. C'est après tout pour cette raison que je suis venue jusqu'au 6e.

  — Maman ? Je sursaute en l’apercevant face à Fabio.

   Elle se tourne face à moi et me lance un regard étonné.

   — Pardon, mais vous êtes ?

  Son visage dépourvu de maquillage est tiré et fatigué. Elle a les traits d’une personne qui n’a pas dormi depuis plusieurs jours. Sa voix est tendue.

  — Non, rien, excusez-moi, je réponds.

   — Bien, merci M Delagio. Si vous avez la moindre nouvelle d'elle, dites-lui de me contacter.

  Ma mère le salue d’une poignée de main, lui tourne le dos et me frôle en passant à mes côtés pour rejoindre l’ascenseur. Elle sent bon. Le parfum qu'elle porte depuis que je suis enfant me pénètre les narines aussitôt. Elle me paraît préoccupée et comment ne pourrait-elle pas l'être avec l'approche des funérailles de Mathias ?

  — Qu’est-ce qu’elle voulait ? je demande à Fabio, qui se trouve toujours à la porte.

  — Elle cherche sa fille, une voisine.

   Il s’éclaircit la voix.

  — Pardonnez-moi, vous êtes ?

  — Une voisine. J’habite au 3e.

  — Ah, il dit.

  — Je voulais voir comment c’était, le 6e étage.

  — Et bien, vous voyez, on survit. Bonne journée, madame.

  Il claque la porte fermement. Je pense l’avoir vexé et je n’aurais pas réagi mieux que lui si une connasse du 3e s’était pointée à la rencontre des extraterrestres du 6e. Discrètement, je m’avance jusqu’à ma porte d’entrée et je suis surprise d'y découvrir mon nom accolé à la sonnette.

  — C’est bizarre, je murmure.

 Je ne comprends plus. Toute cette histoire me semble devenir grotesque. Comment Mme Gonzales me reconnait-elle en tant que Kristelle Lalaide, tandis que ma propre mère n’y parvient pas ? Pour vérifier les noms qui figurent sur les boîtes aux lettres, je descends au rez-de-chaussée.

L’ascenseur s’ouvre. Pas de concierge en vue. Je sors.

  — Alors, voyons voir, je murmure.

  Je mets quelques secondes avant de retrouver ma boîte. Curieux. Celle de l’appartement 112 n’est plus attribuée à mon nom qui lui, apparaît sur la boîte de l’appartement 387, au 6e. Elle n’est pas verrouillée. Je l’ouvre. Une enveloppe non timbrée, mais scellée par un sceau de chez Paradise Office se trouve à l’intérieur. Je ne perds pas de temps, j’arrache l’enveloppe et en extrait la lettre qui s’y trouve.

« Bonjour, Kristelle,

je tenais à vous communiquer quelques informations supplémentaires que je n’ai eu le temps de vous fournir la dernière fois. Votre contrat est actif du samedi 8 octobre, 16 h 54, au dimanche 16 octobre, 23 h 59. N’oubliez pas de vérifier l’état du sablier, une note d’information se situe au dos de la carte qui se trouvait à côté.

Je me dois également de vous avertir de quelques effets secondaires, comme j’aime les appeler. Notre processus de fonctionnement est complexe et entraîne parfois des situations inattendues que Paradise Office s’active à réparer. Par exemple, en ce qui vous concerne, jamais votre nom n’aurait dû apparaître sur la boîte aux lettres 112. C’est une erreur de notre part et nous nous en excusons. Veuillez noter que l’erreur est réparée.

J’espère que votre nouvelle vie vous comble de bonheur. N’oubliez pas, huit petits jours seulement, c’est court. Ne perdez pas de temps. Suivez votre instinct.

Bien amicalement,

Lou Dutint,

Paradise Office. »

  Je referme la lettre, la range dans l’enveloppe et dans un état un peu second, je rejoins mon appartement.

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