70 - 9 h 24

4 minutes de lecture

3 - 9 h 24

  Les cheveux soufflés par le vent, le cœur proche de l’arrêt cardiaque et une respiration digne des grandes fumeuses du siècle dernier, j’entre dans le salon. Une dame au brushing très serré et au sourire porté disparu se tient derrière un comptoir. Je m’avance.

  — Je suis vraiment désolée, je suis très en retard.

  Elle ne relève pas la tête de son agenda puis dit d’un ton peu aimable :

  — Bonjour, pour commencer.

  — Pardon, oui. Bonjour.

  — Vous êtes madame ?

  — Lalaide. Madame Lalaide.

  Elle examine son cahier puis hausse la tête.

  — En effet, vous aviez rendez-vous à 9 h, elle dit avant de regarder sa montre. Il est presque neuf heures et demie.

  Son regard se dirige vers mes cheveux et descend jusqu’à mes chaussures. Pour la première fois depuis mon arrivée, je vois son visage bouger. Une grimace apparaît avant de laisser place à un sourire en coin. Je m’analyse à mon tour puis comprends. Un bas de jogging effiloché, un pull en maille bien trop large et des crocs aux pieds. Oui, des crocs. Dans la précipitation, ce sont les seules chaussures que j’ai dénichées ce matin. Alors oui, c’est vrai, je ne ressemble pas à Claudia Schiffer, mais à une brocante ambulante.

  — Très bien. Cindy ?

  Une jeune fille aux cheveux rouges et à la frange grasse se présente.

  — Prenez les vêtements de la dame, je vous prie. Et installez-la en technique.

   Je suis la jeune apprentie qui se dépêche d’arracher mon manteau et de me faire mettre un peignoir que je suis heureuse d’enfiler. Elle m’invite à la suivre et nous traversons le salon jusqu’à un vieux fauteuil en cuir près des toilettes. Les coiffeuses et le coiffeur, environ huit ou neuf, me dévisagent les uns après les autres. Je ne suis qu’en retard, mais ici, c’est comme si j’avais tué quelqu’un.

Cindy me propose de m’installer face au miroir. L’horreur. Je ne suis pas une brocante ambulante comme je le dis plus haut, mais l’Horreur elle-même.

  — Vous désirez un thé, ou un café ? me demande Cindy dont les yeux ont disparu derrière une frange.

  — Euh… Un café, merci.

  S’il y a une chose à savoir sur moi, Kristelle Lalaide, c’est que je ne vais jamais chez le coiffeur. Je me coupe les pointes et me colore les cheveux moi-même. Un bon châtain foncé de chez Carrefour et le tour est joué.

Cindy me sourit et disparaît dans une pièce adjacente. À cet instant, je ne pense qu’à une seule chose : Fabio. Ce soir, pour la première fois, il sera assis face à moi et je pourrai enfin sentir son parfum de tombeur de plus près. J’ai hâte. Je suis curieuse de connaître l’issue de la soirée, peut-être un peu trop. Si ça se trouve, je ne vais pas lui plaire. Et si c’est lui, qui ne me plait plus ?

  — Non, impossible, je pense aussitôt.

  Une main se pose sur mon épaule et me surprend tandis que je me suis assoupie. Lorsque j’ouvre les yeux, je découvre une tasse de café encore fumante tandis qu’une coiffeuse brune et aux lunettes rondes et vertes se tient derrière moi.

  — Bonjour, elle dit. Désolée de vous réveiller. C’est pour la couleur, c’est ça ?  

  — C’est moi, pardon. Oui, voilà, c’est ça. J’aimerais redevenir brune.

  Elle passe ses mains à travers mes cheveux, comme si c’était normal, et semble analyser mon cuir chevelu et quelques pellicules tombées sur mon épaule. C’est curieux, il n’y a que chez le coiffeur qu’une parfaite inconnue nous caresse la tête et nous attrape les cheveux avec autant de banalité.

  — Brune ? Votre blond est super joli pourtant ! J’adore !

  Son sourire lui arrive jusqu’aux oreilles. Elle dégage tant d’énergie que j’en ai la nausée.

  — Oui, oui, mais ça fait un peu trop pimbêche, vous voyez ?

 Elle attrape un nuancier, m’oriente sur ses préférences et me demande de faire un choix. Nous décidons de partir sur un châtain clair après avoir décidé que le châtain foncé était trop foncé. Quelques instants plus tard, Blandine revient en poussant un chariot sur lequel sont posés un bol, un pinceau et un peigne.

  — Bien, à dans trente minutes.

  Le temps est long. Je m’endors par à-coup, systématiquement réveillée par ma tête qui chute dans le vide. J’ai le cuir chevelu qui gratte et une envie irrésistible de fumer. Trente minutes plus tard, Cindy se présente à moi, les mains gantées, puis m’invite à passer au rinçage.

  — C’est pas trop chaud ?

  Si. Bien sûr que si. C’est brulant ! Mais je n’ose rien dire.  

  — Non, c’est très bien, merci.

  Pourtant, l’eau est si chaude que la fumée qu’elle dégage ne tarde pas à se propager dans la pièce. Les femmes disent toutes adorer le passage aux bacs. Moi, j’en pense que j’ai mal au cou, au dos et que Cindy semble vouloir m’arracher le cuir chevelu tant elle frotte fort du bout de ses longs ongles manucurés.

  — On fait un soin ?

  — Oui, allez-y.

  Les cheveux rincés, le cuir chevelu « massé », Cindy m’installe dans un fauteuil près de l’entrée.

  — Frédérique va arriver pour la coupe.

 Comme je le redoutais, Frédérique arrive le sourire absent et avec une attitude très « Madame Proutprout ». Finalement, je la préférais la tête plongée dans son carnet de rendez-vous.

 — Bien, alors, qu’est-ce qu’on fait ?

 — J’aimerais couper un peu les pointes et faire un brushing assez naturel. Pas trop serré…

  Elle me recouvre d’une cape de coupe, attrape sa paire de ciseaux et la voilà partie. Trente minutes plus tard, je ressors du salon avec une coupe à la Mireille Mathieu (j’exagère surement), un brushing inexistant et cent quarante-trois euros en moins sur mon compte en banque. La débutante que je suis a accepté le soin, le sérum, la mousse et le coiffant sans avoir la moindre idée que tout cela m’était facturé.

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