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5 minutes de lecture

9 - 18 h 00

   J’ouvre la porte. Il est là, devant moi, et c’est comme je l’ai imaginé. Il porte une chemise rose cintrée qui met en valeur le vert de ses yeux, une veste bleu marine, un jean et une paire de baskets blanches. Il sourit, passe une main dans ses cheveux et dit :

   — C’est que vous êtes très belle, voisine du 3e.

  Je sens mes joues se réchauffer et un frisson de bonheur me traverse de la tête aux pieds.

  — Mais vous l’êtes aussi, voisin de sous les combles. Laisse-moi attraper mon sac et un manteau, j’arrive.

  Je glisse discrètement dans mon sac un préservatif et un lubrifiant « plaisir des îles » achetés chez BioMarket. Comme me le répétait ma grand-mère avant sa mort : il vaut mieux prévenir que guérir*.

  — J’suis prête.

  Nous pénétrons dans l’ascenseur. Son parfum enrobe l’espace. J’ai oublié ô combien il est agréable de le sentir. Ce parfum, je le connais bien. Toutes ces fois passées à monter jusqu’au 6e, redescendre au rez-de-chaussée pour remonter au 3e dans l’unique objectif de flairer un peu plus longtemps cette odeur qu’il laisse trainer derrière lui. Je sais, c’est fou, mais je suis persuadée que nous sommes bien plus nombreuses à le faire.

Tandis qu’il appuie sur le bouton, je l’analyse furtivement. Fabio s’est coupé les cheveux.

  — Très jolis, les cheveux.

  Mes joues rougissent, je suis embarrassée et pour la première fois, prise de timidité.

  — Merci, les tiens aussi. Toi, tu voulais être beau pour ce soir.

  — De quoi ? Les cheveux ? Oh non, pas du tout. C’était pour mon dated’hier soir, mais ça n’a rien donné.

  — Oh.

  Quel culot de me parler de son rendez-vous de la veille.

  — Je rigole, Kristie. Bien sûr que c’est pour ce soir.

  Il sourit et dépose sa main sur mon épaule. Son sourire provoque en moi une sensation de bien-être que je ne crois pas avoir ressenti jusqu’à présent. C’est troublant. Nous sortons de l’ascenseur et nous nous engageons dans la rue. Fabio indique avoir réservé une table pour deux personnes en terrasse, car vu l’heure, le Massenet est sans doute plein pour l’happy hour.

  — Alors, pas trop nerveuse ?

  Si. Énormément. Beaucoup. À la folie. J’ai peur. J’ai envie de vomir. Je vais mourir.

  — Non, pourquoi ? Tu l’es ?

  — Pas du tout, il répond instinctivement. Après toutes nos conversations, je n’avais qu’une envie, c’était de te découvrir en vrai. Ah, on arrive.

  Peter est de service ce soir et ne me reconnaît pas. Logique, désormais, à ses yeux je ne suis plus qu’une parfaite inconnue. Il nous accueille.

   — Suivez-moi.

  Peter nous entraîne à l’une des tables que je préfère, celle dissimulée derrière un gros pot de fleurs et à l’abri des regards. C’est une table destinée à l’intimité. Parfait. Fabio pose sa main sur une chaise et m’invite à m’installer après m’avoir aidée à ôter mon manteau. Un vrai gentleman.

  — Qu’as-tu envie de boire ?

  — Un double whi…

  Kristelle, non. Ça, c’était avant. Désormais, je suis une lady (ou je me convaincs d’en être une), et je dois choisir une boisson raffinée, qui ne m’achèvera pas dès la première gorgée.

  — Un verre de rosé, ça ira très bien, merci.

  — Et pour monsieur ? demande Peter.

  — Un whisky-coca avec de la glace, s’il vous plait. Merci.

  Quelle horreur. Comment peut-on gâcher un délicieux whisky avec du Coca-Cola ? Il a de la chance d’être séduisant et de sentir bon.

  — Alors, parle-moi un peu de toi. Tu es célibataire depuis longtemps ?

  Quelques mois seulement, mais j’ai tué mon Ex le jour où j’ai changé d’apparence.

  — Quelques mois, oui. Une histoire difficile, pas très importante. Et toi ? Tu es divorcé, c’est ça ?

  — Hein ?

   Surpris par ma question, Fabio s’interroge.

  — Je ne crois pas t’en avoir parlé.

  Merde. Bien sûr qu’il ne m’en a pas parlé, car c’est avec Kristelle qu’il a eu cette conversation et non Kristie.

  — C’est une blague, Fabio. Une blague.

  Il sourit. La situation est sauvée.

  — Ça se voit tant que ça alors ?

  — Comment ça ?

  — Que je suis divorcé.

  — Pas du tout, je dis. Je rigolais, c’est tout. Je suis nerveuse, pardonne-moi. Mon humour n’est pas dans ses meilleurs jours.

 Il rigole, ce qui est bon signe.

 — Mais oui, je suis divorcé depuis quelque temps et je suis père de deux enfants. Ils vivent chez leur mère en Alsace.

 Nos verres arrivent et la soirée continue. Nous abordons plusieurs sujets, en passant par les choix du gouvernement ou la raison pour laquelle il n’aime pas le chocolat. Oui, Fabio déteste le chocolat.

 — Je ne comprends pas comment tu peux ne pas aimer le chocolat. C’est tellement bon et bénéfique pour l’organisme !

 — Je n’y peux rien, mais promis, si quelqu’un m’offre du chocolat, il sera pour toi !

  Alors cette fois-ci, c’est sûr, cet homme sait comment me séduire, avec du chocolat.

Près de deux heures se sont écoulées depuis le début de la soirée. Nous commandons de quoi dîner, chacun demande un deuxième verre et nous poursuivons. Fabio est originaire d’Udine, dans le nord de l’Italie. Il est arrivé en France lorsqu’il avait dix-neuf ans, peu de temps après le décès brutal de ses parents dans un grave accident de la route. Il avait un besoin de changer d’air. Dès son arrivée sur le territoire de la baguette au jambon-beurre, Fabio s’est impliqué dans l’apprentissage du français et a terminé sa licence de tourisme.

   — Eh beh. Tu as été courageux. Je ne sais pas si j’aurais été capable de tout ça !

  — Je ne sais pas si c’est du courage, mais je devais survivre.

  Fabio me confie aussi que peu de temps après son divorce, l’agence de voyages dans laquelle il travaillait depuis douze ans l’a licencié du jour au lendemain pour des raisons économiques.

  — C’est pour ça que je suis revenu à Paris, pour trouver du travail. En Alsace, c’est compliqué et les enfants vivaient déjà chez leur mère avant mon licenciement.

  — Et tu as trouvé quelque chose ?

  — Non. J’ai été chez Pôle Emploi, dans le 17e, mais mon conseiller m’a proposé de bosser pour une boîte bizarre qui pêche des vélos dans la Seine. Je lui ai ri au nez et je suis parti.

   C'est le fou rire. La coïncidence est cocasse tant elle est surprenante.

  — Attends, ton conseiller, ça ne serait pas M. Duguy, par hasard ? Petit, des gros sourcils qui ont dû combattre en trente-neuf quarante-cinq et une épaisse moustache ?

  — Oui, c’est lui, mais attends, tu m’as dit que tu ne travaillais pas depuis longtemps grâce à ton héritage. Comment tu peux le connaître ?

  Merde et merde. Je dois sincèrement faire davantage attention à ce que je dis. Je suis Kristie. KRISTIE. Sans le savoir, Peter me sauve la mise en s’approchant de nous pour nous avertir qu’exceptionnellement, le bar ferme ses portes plus tôt que d’habitude.

  — On prend un dernier verre chez moi ? demande Fabio.

  Mon corps a envie de lui hurler : OUI, avec joie et enthousiasme, mais je me contiens.

  — Oui, avec plaisir.

  Je suis épilée et j’ai dans mon sac un préservatif et un lubrifiant au gout des îles. Je n’ai jamais été aussi prête à boire un dernier verre.

*la phrase sera changée à la réécriture.

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