77 - 2 h 14
Mercredi 12 octobre
1- 2 h 14
C’est un miracle.
Kristelle, c’est à dire moi-même, n’a pas fumé une seule cigarette de la soirée. Merci Fabio de me faire penser à autre chose qu’à la nicotine et au goudron. Depuis notre arrivée, j’analyse son appartement en détail. Fabio est maniaque, ça ne fait aucun doute. La pièce est trop bien rangée pour la bordélique que je suis. L’ensemble de l’appartement est bien différent de celui dans lequel vivait Sylvain, mon voisin décédé, fan de la Star Academy. Fabio a été contraint de repeindre les murs, réaménager la cuisine et changer le mobilier.
— Les meubles puaient, j’ai dû tout changer. Heureusement que le proprio a payé !
Je ne suis pas surprise, car je me souviens avec précision de l’odeur infâme qui s’échappait de l’appartement le jour où les nettoyeurs sont venus. Il a fallu plusieurs jours pour que l’odeur ne cesse d’envahir le 6e étage. Contrairement à celui dans lequel j’habitais, Fabio dispose d’une chambre et d’une salle de bain privative, avec toilettes.
— INJUSTICE, j’ai pensé.
Je comprends pourquoi je n’ai jamais eu la chance de le croiser sur le palier, à 6 h du matin, les pieds gelés et la tête dans le cul.
La soirée suit son cours et je continue d’en apprendre sur lui. Nous parlons cinéma, musique et politique. En ce qui concerne la politique, ça n’a pas changé, je suis toujours une quiche. Pour le cinéma et la musique, c’est autre chose et Fabio m’avoue être un grand fan des Beatles et de Dalida.
— Dalida ? je demande, surprise.
— Eh oui, Dalida. La seule et l’unique !
Dès qu’il prononce son nom, son visage s’illumine et il ne peut s’empêcher, comme c’est le cas pour ABBA et moi, de pousser la chansonnette.
— Moi je veux mourir sur scène, devant les projecteurs… Oui, je veux mourir sur scène, le cœur ouvert tout en couleur…
— Ah ouais… toi, t’es vraiment fan !
Je suis prise d’un fou rire. Ce mec est vraiment trop cute. Il continue.
— Gigi l’amoroso, croqueur d’amour, l’œil de velours, comme une caresse… Gigi l’amoroso…
Il continue en sifflant.
— Tu te moques, il dit le sourire aux lèvres. Dis-le, j’ai une belle voix…
C’est vrai. Fabio sait très bien chanter et j’en suis frustrée. Pourquoi la nature est-elle si généreuse avec une seule et même personne ? Moi, mon seul talent, c’est de pouvoir faire des vagues avec mon ventre.
— C’est vrai, et ce n’est pas juste, car ma voix doit probablement se rapprocher de celle d’Arielle Dombasle, sous acide !
Il rigole et je constate qu’il ne peut résister à mon humour parfois limite. Pauvre Arielle.
— Kristie, j’ai passé une excellente soirée et je te remercie beaucoup.
C’est parti, je rougis.
— Mais je vais devoir te laisser. J’ai un rendez-vous demain matin chez Pôle Emploi. À croire que ça ne lui a pas suffi de me voir lui rire au nez la dernière fois.
— Je comprends, il est tard et tu ne veux pas être fatigué pour accepter ce poste de pêcheur de vélos !
— Arrête…
— Sans blague, tu devrais accepter. Ça doit être passionnant !
Il se lève du petit canapé installé près de la fenêtre. Je ne veux pas m’imposer plus longtemps, c’est vrai, mais je ne veux déjà plus le quitter. D’un pas lent, je le suis jusqu’à la porte avant que ma parole dépasse mes pensées.
— On se voit demain ? je demande.
La main sur la poignée, dos à moi, il se retourne le sourire aux lèvres.
— Avec plaisir. Qu’aimerais-tu faire ?
— Un cinéma ?
— Très bonne idée. On se dit 15 h ? Je te récupère, comme aujourd’hui.
Je suis conquise. Il accepte aussitôt sans chercher à savoir le film que j’ai en tête, ce qu’il est préférable de faire lorsque l’on connait mes goûts.
— Bonne nuit, Kristie.
Je passe devant lui et il profite de cet instant pour déposer un baiser sur ma joue. La chaleur de ses lèvres au contact de ma peau me réchauffe le cœur et me hérisse les poils.
— Bonne nuit, Fabio.
Il referme la porte, je descends deux étages plus bas et me glisse dans mes draps à l’odeur de lavande dans lesquels je me sens si bien. Ce soir, c’est un soupçon de bonheur qui m’envahit et ce n’est que le début de quelque chose d’encore plus grand.

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