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 — Merci, monsieur. Garez-vous là, j'aperçois mon amie.

 Eddie, de noir vêtue, les cheveux attachés en chignon et au maquillage discret, est debout près du portail. Le corbillard est stationné un peu plus loin dans la rue et attend le feu vert de la famille Lacroix pour approcher. Beaucoup de monde est présent, certains le visage recouvert de larmes, certains le visage encore sec.

 — Salut.

 — Salut, elle dit.

 — Tu vois, je suis à l’heure.

 — Tu n’avais pas de noir dans la superbe penderie de ta nouvelle vie ?

 Bien envoyé. J’ignore sa remarque.

 — Tu as vu Fanny et maman ?

 Eddie balaye la foule du regard et me pointe du doigt ma mère et ma sœur qui se trouvent entourées de nombreux membres de ma famille. J’aperçois des tantes et des oncles, cousins et cousines, des amis de Fanny avec lesquels j’ai grandi et une personne que je ne m’attendais pas à voir aujourd’hui : mon père. J’ai oublié que Fanny, contrairement à moi, est de nouveau en contact avec lui. Ma mère semble prendre sur elle puisqu’elle parvient à rester à ses côtés sans le poignarder.

 — Et il y a…

 — Mon père, c’est ce que je vois.

 — Il est arrivé avec Fanny. Bizarre, non ? Allez, viens.

 Eddie, dont le visage et la voix se sont adoucis, entremêle son bras dans le mien et m’entraîne vers ma famille. Fanny est plus solide que je ne l’aurai cru. Vêtue d’une sublime robe noire appartenant à ma mère, elle tient le coup. Ses yeux sont rouges, mais plus aucune larme ne coule sur son visage.

 — Eddie, ma chérie, dit ma mère en se jetant dans ses bras. Tu as vu Kristelle quelque part ?

 Je suis là, maman. Juste à côté.

 — Non, je n’ai pas de nouvelles. Elle devait venir pourtant, c’est étrange.

 La déception dans le regard de ma mère me transperce le cœur. Puis, elle m’observe de haut en bas et m’analyse.

 — Je vous ai déjà vue quelque part, non ?

 — Je ne crois pas, je réponds d’instinct.

 — Kristie, une amie à moi et une connaissance de Mathias.

 — Enchantée, dit ma mère dont le regard se veut plus persistant.

 Peut-être me reconnait-elle. Après tout, c’est ma mère et si n’importe qui dans ce monde est capable de me reconnaître, c’est elle. Fanny, qui se tient aux bras de mon père, sonde la foule. Elle me cherche.

 — Toujours pas de nouvelles de Kristelle ? elle demande à ma mère.

 Cette fois-ci, mon cœur n’est pas simplement transpercé, il explose. Tout espoir de voir sa sœur vient de s’envoler. Fanny, bien que l’on soit en mauvais termes depuis quelque temps, me connait mieux que quiconque. Pour moi, être en retard, c’est être en avance. Elle prend conscience que je ne viendrai pas. J’ai envie de lui sauter dans les bras, de m’excuser, de tout lui raconter, mais je n’en fais rien. Je suis paralysée dans ma honte et ce sentiment infâme d’être responsable de tout ce qui se déroule autour de moi.

 — Ça va ? demande Eddie alors que mon visage se défigure.

 — Je ne pensais pas que ça serait aussi dur, mais ça va.

 Elle attrape ma main et la serre fort.

Fanny, suivie de près par mes parents, le reste de la famille et ses amis, s’avance vers le début du cortège. Le corbillard s’est avancé dans l’allée et n’attend plus que l’accord des Lacroix pour continuer jusqu’à la tombe.

 — Le corbillard avance, regarde.

 Toujours forte, Fanny ne pleure pas. En poussant quelques personnes, je m’approche au plus près d’elle. Elle n'en saura jamais rien, mais je veux être présente. Eddie ne cherche pas à me retenir et m’aide à avancer. Je suis si proche que je sens son parfum. Coco Chanel, celui qu’elle porte à son habitude et qu'elle porte si bien. À sa gauche, je reconnais les parents de Mathias, Michelle et Marc, fraîchement retraités. Leurs deux autres enfants, Cécile et Pierre, sont aussi présents. D'une main liée, tous se noient dans les larmes et le chagrin.

 — Ils ne s’en rappelleront pas, me souffle Eddie dans le creux de l’oreille.

 Oui, je sais à quoi elle fait référence, car si en effet je ne trouve pas l’amour d’ici dimanche, tout cela disparaîtra de leurs souvenirs, mais… Et si je le trouvais ? L’amour. Et si pour une fois, j’acceptais d’être égoïste ? Et si je pensais à mon bonheur ? Et s'il existe une fine chance que Fabio soit capable de m’aimer, je dois la saisir.

Le cortège s'arrête et je sors de mes pensées. Quatre hommes vêtus de noir et aux gants blancs descendent du corbillard. Ils ouvrent la portière arrière et ensemble, sortent le magnifique cercueil en bois massif sur lequel sont gravés son nom et prénom.

À gauche de Fanny et le plus loin possible de mon père, ma mère continue de pleurer et manque de mouchoirs pour essuyer ses larmes. Je lui tapote l’épaule et lui tends l’un des mouchoirs qu’Eddie m’a offerts. Le sourire qu’elle me rend me fait l'effet d'un tsunami d'amour. Le coeur brisé, elle parvient tout de même à sourire à une parfaite inconnue.

  Nous sommes réunis autour de la scépulture, la famille aux premiers rangs. Je ne m’attarde pas sur les visages, mais sur ce qui se déroule plus au centre. Les parents de Mathias distribuent des roses blanches aux personnes présentes. Enfin, une musique s’enclenche. Ou dois-je dire, La musique ? Mes larmes ne résistent plus. La Bohème de Charles Aznavour, la chanson préférée de Mathias qu’il écoutait chaque matin sous la douche avant de se rendre au travail et aimait chanter lors des fêtes familiales à réinventer les paroles pour nous faire rire.

  — Kris, ça va ? me chuchote Eddie.

 Les larmes coulent le long de mon visage. Eddie, forte comme à son habitude, me tend de nouveau un mouchoir.

— Ça voulait dire, on a vingt-ans… La bohème… La bohème…

 Mes tripes, mon cœur et mon corps tout entier sont happés par la voix de Charles.

  — Au revoir, Mathias, je murmure.

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