81 - 13 h 08
5 - 13 h 08
Installée dans un coin du salon avec Eddie, une bière à la main, j’observe l’arrivée des convives. C’est Janine, la grand-mère de Mathias, qui se charge du buffet et accueille les invités. Des photos sont disposées partout à travers la très grande maison de banlieue parisienne, de l’entrée aux toilettes. Des photos de lui, enfant, adolescent, de ses années étudiantes jusqu’aux clichés professionnels en costume-cravate. Je me reconnais sur certaines d’entre elles. Nous étions jeunes, insouciants et amoureux, très loin d’imaginer ce que nos vies nous réservaient.
Parmi les invités, je suis surprise de ne pas entendre de remarques déplacées à mon égard. Personne ne paraît surpris par mon absence. Après s’être fait désirer une vingtaine de minutes, Fanny passe le seuil de porte en compagnie de mes parents. L'un à droite, l'autre à gauche. Dès leur apparition, mamie Janine saute dans les bras de ma sœur. Je l’ai toujours soupçonnée d’avoir une préférence pour Fanny, j’ai ma réponse.
Eddie me retrouve après s'être servie en vin blanc.
— Mathias n’aimait pas la moitié des gens présents, je dis.
— Arrête, ils t'entendent.
— Regarde, je dis en désignant trois personnes debout devant les photos de Mathias. Ce sont ses anciens collègues, il n’en aimait pas un seul. Ah, et là, Justine et Pierre Paumont, les faux jumeaux. Pierre travaillait main dans la main avec Mathias jusqu’à ce qu’il le trahisse.
Eddie souffle d’agacement.
— T’as fini ? Tu pourrais montrer un peu plus d’émotion.
— Mais je suis triste… Ah ! Viens...
J’attrape Eddie par le poignet et m’approche discrètement de mes parents en pleine conversation tandis que Fanny discute avec Michelle Lacroix, la mère de Mathias.
— Tu aurais pu prévenir ta fille que sa sœur serait anéantie de ne pas la voir, dit mon père.
— Alors, premièrement, Kristelle est aussi ta fille, deuxièmement, j’ai remué ciel et terre pour la retrouver ces derniers jours. Elle a totalement disparu. Si elles n’avaient pas échangé par SMS, j’aurais pu croire à sa mort !
— Elle a toujours été comme ça, dit mon père.
Je serre le poing tant je bous de colère. J’ai envie de le confronter et de lui balancer ses quatre vérités, mais Eddie me retient.
— Kristie, elle murmure. Ça ne sert à rien !
Je suis énervée. Très, énervée. Comment cet homme qui déclare être mon père se permet de me juger sans jamais s’être investi dans ma vie ?
— Quel con ! je dis tout haut.
Ma grossièreté surprend plus d’une personne et les regards se tournent vers moi. En silence, Eddie m’entraîne dans la pièce d’à côté puis vers les jardins. J’attrape une cigarette et l’allume. Mathias détestait me voir fumer et encore moins chez sa grand-mère. Elle est, d’après lui, allergique à la fumée de tabac. À d’autres. Je n'ai jamais révélé à qui que ce soit l'avoir surprise fumer un joint en compagnie de Cécile, la soeur de Mathias.
Au fond du jardin, Fanny fait les cent pas, épaulée par Jade, sa meilleure amie que j’ai vue grandir. Les yeux rouges, les cheveux en pétards, elle paraît affolée.
— Va voir ce qu’elle a, je dis à Eddie. J’peux rien faire, mais toi oui.
Elle s’y refuse un moment avant de céder. J’observe la scène depuis le muret sur lequel je continue d’allumer cigarette sur cigarette. Elles discutent puis s’enlacent avant qu’Eddie ne revienne vers moi.
— Alors ?
— Alors, tu ne vas pas aimer.
— Dis-moi.
— T'es sûre ?
Mon regard suffit à la convaincre.
— OK, si tu le dis. Elle vient de recevoir un appel de son gynécologue, elle est enceinte de jumeaux.
Ce n’est pas le ciel qui me tombe sur la tête, mais la galaxie tout entière. Mes bras s’alourdissent, mes intestins se tordent sur eux-mêmes et je manque de m’écrouler par terre. Eddie me retient de justesse.
— Ça va ? elle demande.
— Des jumeaux…
— Oui. Maintenant, tu n’as plus le choix. Tu dois t’isoler jusqu’à dimanche.
Sa voix est stricte et précise. Elle ne me laisse plus le choix.
— M’isoler ?
— Oui. Tu ne sors que si c’est nécessaire. Tu ne dois pas trouver l’amour d’ici dimanche. Il te reste quatre jours, ça devrait être jouable. Et ne m’oblige pas à déménager chez toi pour m’en assurer.
Quatre jours. Quatre putains de jours qui me séparent d’une vie misérable ou d’un bonheur inconditionnel. Un moment difficile m’attend, celui d’annoncer à Fabio que je ne pourrais pas aller au cinéma avec lui cet après-midi. Je dois mettre un terme à ce début de relation qui commence pourtant si fort.
J’embrasse Eddie, la remercie, commande un taxi et rentre à la maison. Je n’ai ni le courage de présenter mes condoléances à Fanny et à la famille de Mathias ni les mots pour exprimer mes regrets.

Annotations