83 - 15 h 44
7 - 15 h 44
La séance pour « Quand Harry rencontre Sally » débute dans quarante minutes. Oui, je sais ce que vous pensez : sérieusement ? Quand Harry rencontre Sally ? 1989 ? Pour un deuxième rencard ? Oui. Oui. Oui et oui. Ce film est un classique du romantisme et je trouve le concept de la rediffusion originale. Fabio semble conquis par l’idée.
— On a un peu de temps, tu veux manger un morceau ?
— Parfaite idée, je réponds.
Nous sortons du cinéma et entrons dans Beaugrenelle, de l’autre côté de la rue. On est mercredi et le centre commercial est bondé d’enfants. C’est une fourmilière d’individus de deux à douze ans, bruyants et qui ne savent tenir en place plus de deux minutes. Les enfants, je n’aimerai que les miens.
— Un Yogurt Factory, ça te tente ? je demande.
— Ouep, bien sûr. C’est quoi ?
— Fabio, enfin, t’es sérieux ?
Son regard indique qu’il l’est.
— Ce sont les meilleures glaces au yaourt qui existent.
J’opte pour un yaourt glacé vanille, taille Le Magnifique (parce que j’ai faim), et me lâche sur les toppings : fraises, Oréo, chocolat fondu et cookie. Fabio, plus sage, préfère le yaourt glacé nature en petite taille et aux KitKat.
— Toi, t’es une gourmande, il dit lorsque ma glace arrive débordante de toppings.
— C’est une mauvaise chose ?
Il rigole.
— Non, au contraire !
On s’installe au centre de Beaugrenelle et malgré le bruit incessant, nous parvenons à discuter.
— Parle-moi de tes passions, Kris. Je peux t’appeler Kris ?
— Oui, tu peux. Mes passions… Je réfléchis… Je suis une bonne illustratrice, je dessine beaucoup. Enfin, je dessinais, car depuis ma séparation et un licenciement, j’ai perdu l’amour pour le dessin. Et ABBA.
— ABBA ?
— Oui, ABBA. Le groupe des années soixante-dix, ABBA.
— OK, OK, pourquoi pas.
Il sourit.
— Et oh, ça va ! Dalida, on en parle ?
— Dalida est l’une des plus grandes artistes de sa génération ! Elle était incomprise, c’est tout.
Je souris à mon tour. Je l’ai piqué au vif.
— Sinon, il reprend, j’aime les activités sportives. Le patinage, la natation et l’escalade. J’essaye de faire du vélo aussi souvent que possible et un peu de yoga, quand j’ai le temps.
Ah, merde. Fabio est sportif tandis que je m’essouffle au moindre mètre parcouru.
— T’aimes le sport ? il demande avant de terminer sa glace d’une bouchée.
— J’adore !
C’est sorti tout seul.
— Ah oui ?
— Je n’en fais pas aussi souvent que je le voudrais, mais j’adore ça. C’est très libérateur pour le corps et l’esprit.
Merci, Fréderic de chez France Inter pour sa très bonne chronique sportive de l’autre jour. Elle m’est très utile aujourd’hui.
— Tu fais quelque chose demain ?
La bouche pleine de glace et de fraises, je lui fais signe que non.
— Parfait. Je vais t’emmener à la patinoire. Ça fait un moment que je voulais y retourner et bien ça sera fait. Ça te dit ?
NON, FABIO, TOUT, MAIS PAS ÇA. Mon dernier souvenir de patinage remonte au collège. Madame Citron, professeure d’EPS, a voulu remplacer la natation des après-midi à la patinoire. Résultat, je terminais chaque cours sur le banc ou le cul sur la glace. Les camarades de classe m’appelaient « Kristelle la mortadelle », car ils affirmaient qu’une fois allongée sur la glace, je ressemblais à un gros morceau de jambon.
— Bon, je n’en ai pas fait depuis longtemps, donc tu dois me remettre à niveau, mais c’est OK.
Je ne peux pas refuser. C’est impossible.
Le début du film approchant, nous retournons au cinéma. Tel un vrai gentleman, Fabio me laisse choisir nos sièges. La salle est vide et c’est tant mieux. Je décide de m’installer sur les fauteuils à gauche, bien plus intimes que ceux situés au centre.
— Je reviens, je vais chercher des popcorns. Tu veux quelque chose ?
Des popcorns. Mes pires ennemis dans une salle de cinéma. Le bruit qu’ils font lorsqu’ils craquent sous les dents m’horripile, mais je ne dis rien.
— Je pourrais piquer dans les tiens ?
Il sourit et quitte la salle. À cet instant, j’ai envie d’attraper mon téléphone et d’écrire à Eddie pour la tenir au courant. J’ai envie de lui dire que Fabio est super, galant, charmant, qu’il me plait beaucoup et que je passe un super moment. Hélas, je ne peux pas. Je lui ai promis de m’en séparer pour le bien de tous. Enfin, tout le monde, sauf moi. Si je veux que ça marche, cette probable histoire, je dois m’isoler de Kristelle, de ses amis, de sa famille, de ses peurs et de ses remords. Je dois me concentrer sur Kristie. J’éteins mon téléphone et le range. Je n’ai pas l’intention d’y toucher avant ce soir. Fabio arrive, il s’installe et l’écran s’allume.
NOIR.

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