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Un peu stressée, j’arrive au Massenet. Je crains une nouvelle confrontation avec Eddie qui risque cette fois-ci de mettre un point final à notre amitié. Lorsque je passe l’entrée du bar, elle est assise à la même table que d’habitude, celle autour de laquelle nous avons passé tant de bons moments. Son visage est fermé, ses cheveux bouclés attachés et elle est vêtue de noir.

— Coucou, je dis en m’approchant.

— Ah, tu es là. Ça va ?

On se fait froidement la bise avant de se rassoir. Son téléphone est posé sur la table, ce qu’elle ne fait jamais. Eddie considère que lorsque l’on est ensemble, personne ne doit nous déranger.

— Ça va ? je demande.

— Ça peut aller, encore un peu sous le choc d’hier.

— Hier ?

Peter, le serveur, se présente à nous. Je commande une bière bien fraîche et Eddie opte pour un simple jus de raisin.

— Tu n’es pas au courant ?

Elle prend un air plus sérieux et une larme se met à couler le long de sa joue.

— Ta sœur est partie en cacahuète hier soir, chez les parents de Mathias. Elle a hurlé, pleuré et s’est roulée par terre. Nous en avions le cœur déchiré. Ta mère a appelé l’un de vos amis pour qu’il lui donne quelque chose pour se détendre.

— Luidgi ? Le psy ?

Je suis très choquée de ce qu'elle m'annonce. Pourquoi ni ma mère ni ma sœur ne m’ont informée de ce qui s’est passé hier après mon départ ? J’en ai le ventre secoué.

— Oui, Luidgi. Elle a fini par se calmer et s’est endormie jusqu’à ce matin. Ta mère m’a dit que la nuit s’était plutôt bien passée.

— Ma mère t’a tenue au courant, mais ne s’est pas dit que je méritais de savoir ?

— Pardon ?

Le ton d’Eddie change et devient agressif.

— Je te rappelle que pour ta mère et ta sœur, tu n’es jamais venue à l’enterrement de Mathias. Kris, s’il te plait, tout doit redevenir comme avant. Tu en es où avec tes histoires ?

Je ne peux pas lui mentir, pas à elle. Mon quotidien tourne autour du mensonge depuis déjà quelque temps et Eddie est la dernière personne au monde à qui je peux mentir. Elle me connait mieux que quiconque et je suis vouée à lui dire la vérité.

— J’ai rencontré quelqu’un par hasard, c’est mon voisin.

— Kristelle !

— Quoi ? Tu crois vraiment qu’un mec va tomber amoureux de moi en quatre jours ? — De toi, non, mais de ça, oui, elle dit en désignant mon corps.

— De ça, quoi ? Tu veux parler de mon corps ?

— Oui, de ta nouvelle apparence.

Je ne peux le décrire, mais je me sens prise de colère. Mes joues chauffent et mes mains s’humidifient. J’ai envie de lui envoyer mon poing dans le visage.

— OK, j’ai compris.

Elle est étonnée. Peter nous apporte nos boissons et se dépêche de disparaître après s’être aperçu de la tension qui circule entre nous.

— De quoi, t’as compris ? Au contraire, je crois que tu ne comprends rien. Tu es en train de saccager tout le monde avec tes conneries. T’es devenue une pauvre égoïste. Tu vas laisser ta propre sœur crever dans son deuil pendant que tu t’enverras en l’air avec ton voisin.

Mes lèvres restent fermées, aucun mot ne parvient à sortir. Je suis pétrifiée de colère.

— Tu n’es vraiment plus celle avec laquelle je suis devenue amie il y a quinze ans.

— Cette fois, ça suffit, je dis en tapant du poing sur la table plutôt que dans son joli visage. Embrasse Isham et Fanny pour moi. Tu es vraiment devenue qu’une pauvre conne, Eddie. Dans le futur, apprends à regarder plus loin que le bout de ton long nez refait.

Je l’ai piquée dans le vif. Sujet sensible : sa rhinoplastie. Elle n’aime ni en parler ni l’avouer publiquement. C’est pour dire, elle ne me l’a officiellement jamais annoncé. Sans un mot, elle attrape son sac, son manteau, puis quitte le Massenet sans se retourner malgré les interpellations de Peter pour qu’elle paye sa note.

— Je n’ai rien bu, connard ! elle crie avant de disparaître.

Devant moi se trouvent le verre de jus encore plein, la chaise vide d’Eddie et une quantité de regards tournée dans ma direction. La terrasse est bondée et je ne m’en suis pas rendu compte. Je baisse la tête, gênée, paye l’addition des deux verres et quitte le bar au plus vite. C’est décidé, je ne reviendrai plus au Massenet avant au moins trente ans.

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