99 - 13 h 14

3 minutes de lecture

3 - 13 h 14

— Suite à un accident de personne, tous les trains sont supprimés jusqu’à nouvel ordre.

C’est reparti. À trois stations de mon arrêt. La joie du métro ne m’a pas manquée. Il ne manque plus qu’un rendez-vous chez Pôle Emploi et la journée est parfaite. Je suis le flux de passagers jusqu’aux bus de substitutions dont le terminus est Porte Dauphine.

Après vingt minutes d’attente dans le vent parisien les mains pleines de sacs (merci à la CB au plafond illimité), je parviens à me faufiler dans le bus. Bondé comme jamais, j’essaye d’atteindre le conducteur. 

— Bonjour monsieur. Vous desservez bien Passy ? 

— Oui, m’dame. 

Je le remercie d’un sourire et avance dans le fond du bus. Aucune place disponible, je suis condamnée à rester debout. Je pourrais utiliser la fameuse technique de la femme en début de grossesse (que j’ai vue à plusieurs reprises dans les films), mais j’ai trop peu de courage pour le faire. Tant pis, j’agrippe l’une des barres de fer et patiente calmement. 

Au fur et à mesure, les passagers descendent et libèrent des places aussitôt prises par ceux qui guettent le moindre mouvement des personnes assises. 

Après vingt-cinq minutes dans les embouteillages parisiens, le conducteur s’écrie : 

— PORTE DE PASSY ! PORTE DE PASSY ! 

— QUOI ? 

Je cours à l’avant du bus. 

— Vous aviez dit qu’on s’arrêtait à Passy ! 

— On y est ma p’tite dame. 

J’ai envie de lui arracher le sourire narquois de son visage. 

— Ah non, pas du tout. On est à Porte de Passy ! C’est à l’opposé ! 

— Il va falloir marcher ma p’tite dame. 

Je suis furieuse et il peut le lire sur mon visage. 

— Vous descendez ou vous continuez de faire le tour de Paris avec moi ? 

— Bonne journée, mon p’tit gars. 

Je lui tourne le dos et descends. 

— Quel con ! je pense. 

J’attrape mon téléphone pour commander un Uber afin d’éviter de marcher vingt minutes dans un vent de plus en plus glacial qui s’est emparé de la capitale. Pas un seul Uber disponible avant quatorze minutes. QUATORZE MINUTES. On est toujours à Paris, ou est-ce que le bus m’a emmenée dans la campagne de Saumur ? Je scrute l’horizon, aucun taxi. C’est moi ou cette journée s’annonce remarquable ? Résignée à marcher, j’ouvre Google Maps. 

Je traverse la rue et par surprise, je me retrouve face à Cécile, la sœur de Mathias. J’ai oublié qu’elle habitait le quartier. Je me précipite vers elle. 

— Cécile ! Cécile ! je crie en faisant de grands signes. 

Elle relève la tête de son livre (coucou, Virginie Grimaldi et ses couvertures reconnaissables à des kilomètres), et m’observe. 

— Cécile ! Comment tu vas ? 

— Pardon, je vous connais ? 

Merde, j’ai oublié, encore une fois. Je ne suis plus Kristelle, mais Kristie. 

— Ah, désolée. Je suis… enfin, j’étais… une amie de Mathias. J’espère que votre famille tient le coup. 

Son visage habituellement bien maquillé, plein de joie et d’entrain, est fatigué, tiré, et la rougeur de ses yeux indique qu’elle a beaucoup pleuré. 

— C’est moi qui m’excuse. Avec tout ce qui se passe, j’oublie un peu tout le monde. Nous tenons le coup, merci. 

— Et Fanny, comment va-t-elle ? 

— C’est dur, très dur. C’est difficile de perdre un frère, mais c’est encore plus dur de perdre son âme sœur. Ces deux-là étaient vraiment faits l’un pour l’autre. 

Cette phrase me fait l’effet d’un poignard en plein cœur. Les larmes me viennent immédiatement. 

— Oh, je suis désolée, elle dit, je ne voulais pas t’émouvoir. 

— Ce n’est rien. Je dois y aller, prenez soin de vous. C’est important. Bye ! 

Plus froide, tu meurs. Je me précipite sur le trottoir opposé et m’éloigne le plus possible. Cette histoire prend des proportions qui m’échappent et revoir l’une des femmes les plus fortes que j’ai eu la chance de rencontrer, être abattue de la sorte me fait tout remettre en perspective. 

C’est dans un silence grave que je marche jusqu’à chez moi, égoïstement heureuse de retrouver le confort et la chaleur de mon appartement. 

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