106 - 11 h 08
3 - 11 h 08
Comme un lendemain de cuite tout à fait ordinaire, je ne sors du lit qu’en fin de matinée. Après tout, Fabio est parti et je suis seule. Qu’est-ce que je pourrais faire d’autre que de rester au lit ? Rien. Surtout qu’être loin de lui m’oblige à réfléchir et penser à Fanny, Eddie et Mathias. Ces gens qui constituaient mon quotidien il y a encore quelques jours, mais qui ne sont plus que poussières.
— Qu’est-ce que t’es joyeuse, je murmure.
Je pars dans la cuisine, j’attrape une tablette de chocolat dans le frigo à chocolat, une bière dans l’autre et rejoins le salon pour allumer une cigarette. Je l’allume. Je mets en marche la télé et appuie sur la touche 2. C’est bientôt l’heure des Z’amours. J’attrape mon téléphone et écrit à M. Sullyvan que je n’ai pas vu depuis quelques jours. Je lui avais demandé de ne pas venir puisque je n’étais pas seule à la maison. Aujourd’hui, malgré le nettoyage récurrent de Fabio, je n’ai pas la tête à changer la litière des chats, vider le lave-vaisselle ou changer les draps.
Moi :
Bonjour M. Sullyvan,
Pourriez-vous venir aujourd’hui pour un peu de ménage ?
Merci, Kristelle.
M. Sullyvan :
Bnjour Kistele oui pas d probleme
A tout a lheure
La réponse est immédiate, presque automatique, et dénuée de ponctuation. La technologie, ce n’est visiblement pas son truc. Sa venue met un peu de soleil dans cette journée qui s’annonce pourtant morose. D’ici deux ou trois heures, fini l’odeur de pipi de chat dans la cuisine et des traces de bave sur mon oreiller.
Je réfléchis maintenant à comment occuper ma journée d’ici le retour de Fabio. Je peux lire ou continuer de regarder la télé. Je pourrais commander ma fameuse boîte de 9 spéciales gueules de bois ou faire disparaître mes inquiétudes dans une bonne bouteille de Chablis.
Les Z’amours commence sur France 2. J’ai toujours voulu y participer, mais Mathias (qui aimait secrètement ma petite sœur), répétait sans cesse que c’était une émission de beauf. Il préférait largement regarder le rugby et le catch. Dès qu’il organisait ses soirées « entre potes hétéros et machos », je me dépêchais chez Eddie pour une soirée fille.
Aujourd’hui, l’émission s’intéresse à Philipe et Belinda, en couple depuis trente-deux ans et mariés depuis un an, Jessica et Cindy, en couple depuis trois ans et maman d’un petit garçon, ainsi que Cédric et Julie.
— JULIE ! je crie devant ma télé.
Julie. Ma Julie. Je n’ai pas pris de ses nouvelles depuis longtemps, surtout depuis son déménagement, mais j’ignorais qu’elle participait avec Cédric aux Z’amours. Je m’empresse d’attraper mon téléphone pour lui écrire un petit quelque chose.
Moi :
Salut Julie.
Ça fait super longtemps, je suis en train de te regarder sur France2 !
Je suis trop surprise de t’y voir. Contente pour vous, j’espère que vous gagnez.
Ici tout se passe bien, je ne sais pas si tu as eu des news.
N’hésite pas, on s’appelle quand tu peux !
Bises, Kristelle.
Julie était une camarade de classe à l’époque du lycée. Je l’ai rencontrée peu avant Eddie. Nous avons été copines jusqu’à nos vingt-cinq ou vingt-six ans, jusqu’à ce que Julie croie qu’Eddie draguait son mec de l’époque. Je me souviens du scandale que cette histoire a déclenché. Résultat des courses, Eddie n’a jamais dragué qui que ce soit et Julie a décidé de déménager, anéantie par sa rupture. Nous sommes restées en contact malgré la distance et bien qu’elle habite dans les profondeurs de l’Auvergne, j’espère la revoir un de ces quatre.
Bon, Julie et Cédric n’ont pas été jusqu’en finale, éliminés par des questions bien trop difficiles. Il est presque midi et j’ai encore la moitié de la journée à occuper. J’ai aéré la pièce, vérifié le sablier qui scintille toujours autant et nourri les chats. Je me fais chier, c’est évident.
— Réfléchis Kristelle, réfléchis.
Je sais. Je vais aller jeter un œil à mon appartement du 6e. Je n’y suis pas remontée depuis la fois où j’y ai croisé ma mère et je suis curieuse de voir si mes toilettes aux photos d’ABBA et mon appartement sont toujours là. En culotte, je cours dans la chambre enfiler un bas de jogging et l’un des pulls que Fabio a laissé trainer chez moi. J’attrape les clés, claque la porte et pénètre dans l’ascenseur. Ça me fait drôle d’appuyer sur la touche 5. Je monte au 5e et termine mon ascension à pieds. Il y fait toujours aussi froid, c’est dingue. Encore un détail dont les habitants des étages inférieurs n’ont aucune idée. Je passe devant les toilettes et entrouvre la porte qui porte le numéro 3.
Tout y est. Mes photos d’ABBA, mes posters et les pages de magazines arrachées. C’est fou, mais le 6e étage me manque. Je continue jusqu’au bout du couloir, passe devant l’appartement de Fabio et arrive à ma porte. Mon paillasson ABBA est lui aussi, toujours là, et mon nom est inscrit sous la sonnette.
— Merde.
La porte est fermée. J’aurais dû m’en douter. Le souci, c’est que je n’ai plus les clés.
— Réfléchis. Réfléchis.
Je sais. Mme Gonzales. Si je ne dis pas de connerie, pour changer, la gardienne de l’immeuble possède un double de chaque appartement. Je redescends au 5e, entre dans l’ascenseur et arrive au rez-de-chaussée. Sa porte est sur la droite.
Je sonne.

Annotations