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4 minutes de lecture

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— Señora Lalaide ? 

Tiens, subitement, elle se souvient de mon nom. Elle sort de la douche. Des cheveux mouillés et attachés d’une pince, un long peignoir rouge pétard brodé du drapeau espagnol et une paire de chaussons aux couleurs de l’Espagne. WOW, cette femme est patriote. 

— Bonjour, Mme Gonzales, je voulais savoir si vous pouviez me donner l’une de vos succulentes recettes traditionnelles. J’ai un rencard et je voudrais faire sensation !

Toujours brosser son interlocuteur dans le bon sens du poil. 

— Oh, sí, entre por favor

Première étape : OK. 

J’entre à l’intérieur et découvre pour la première fois son logement de fonction. On peut se foutre de moi et de mes posters d’ABBA dans mon appartement, mais ici, c’est une gloire à l’Espagne. Des drapeaux, des écharpes, des peintures, de la vaisselle aux couleurs du pays exposées sur des étagères et je ne vous parle pas du mur peint à la main, représentant le roi d’Espagne, Felipe VI. 

— C’est très mignon chez vous, je dis. 

— Gracias querida. Viens, par ici. 

Elle m’entraîne jusqu’à la cuisine, qui se situe de l’autre côté du grand séjour. 

— C’est grand chez vous ! 

— Sept enfants, querida, sept ! 

SEPT. Sept gamins, c’est presque égoïste d’en faire autant. Sur l’un des murs du salon, plusieurs photographies sont accrochées. Curieuse, je m’approche. J’y vois Mme Gonzales, entourée de ses sept enfants et de son mari. La photo n’est plus toute jeune. 

— Où sont-ils maintenant ? 

— Son grendes, ils sont partis. Mon mari est décédé. 

— Je suis désolée. Il y a longtemps ? 

Je crains que ma curiosité n’aille trop loin, mais elle semble heureuse de pouvoir, enfin, discuter avec quelqu’un, autre que pour parler tâches ménagères. 

— Il est mort quand mon première avait douze años. Je me suis débrouillée seule. 

— Vous avez fait du bon boulot, je réponds le cœur serré. 

Son histoire ne peut m’empêcher de faire écho à celle de Fanny. 

— Recetas, par là. 

Nous quittons le salon dans lequel nous regardions les photographies et partons dans la cuisine. C’est une toute petite pièce, de la taille de mon appartement, dans laquelle il a dû être difficile de cuisiner pour sept enfants. Elle attrape un tabouret (elle n’est pas bien grande), grimpe dessus et attrape une grosse boîte en aluminium en haut d’un placard. 

— Ce boîte appartenait à ma… Comment on dit en francés ? Grand-mère. Ce boîte était à ma grand-mère. 

— C’est adorable, merci beaucoup. 

La cuisine est un vrai bordel. Une quantité de vaisselle sale attend dans l’évier, les meubles sont recouverts d’une couche de gras et l’odeur de litière à chat me fait penser à celle de ma cuisine. 

— Vous avez des chats ? 

— Cinco. Felipe, Coria, Séville, Madrid y Penelope. 

Et moi qui suis débordée avec deux chats, voilà qu’en plus de son immense appartement, des parties communes à nettoyer, elle héberge cinq chats à la maison. CINQ. Chapeau.  

— Tu veux quoi, comme receta ? 

— Je vous fais confiance. Je peux emprunter vos toilettes ? 

Je n’ai pas oublié la raison de ma présence ici. J’ai besoin des clés de mon appart et elles se trouvent ici, c’est certain. 

— Au fond du couloir. Va, je te cherche la receta

Elle est plus gentille que je l’imaginais. Un peu grincheuse et aigri, mais la vie ne l’a pas épargnée. Je profite de sa gentillesse, honteusement, et pars à la recherche de l’endroit où elle conserve les clés. Je jette un œil près de la porte d’entrée, je n’y vois rien. Je passe devant la porte des toilettes et ouvre les portes les unes après les autres. Je dois faire vite, avant qu’elle ne soupçonne quoi que ce soit. Une chambre, une deuxième chambre, une salle de bain, une autre chambre. Mais combien de pièces dispose-t-elle, bon sang ? C’est fou. Et dire que pendant tout ce temps, j’habitais un minuscule appartement de la taille de sa cuisine sous les combles. J’ouvre une dernière porte et par chance, c’est un bureau. Le store de la fenêtre est baissé, on n’y voit rien. La pièce est spacieuse, probablement une ancienne chambre du temps où ses enfants étaient encore là. J’inspecte le bureau, je tire la chaise. 

— Oh, t’es trop mignon toi. 

Un gros chat roux y est couché. Je replace la chaise à sa place, je n’ai pas le temps de me faire avoir par cette boule de poils. J’ouvre les tiroirs les uns après les autres, toujours rien. Je lève la tête, observe les murs, rien. 

— Et merde, je murmure. 

Puis, au milieu d’une pile de papier qui recouvre le bureau, j’aperçois une boîte, toujours aux couleurs de l’Espagne. Une étiquette est collée dessus : llaves del apartamento. BINGO ! Je l’ouvre. À l’intérieur, plusieurs clés. Certaines dotées d’un numéro d’appartement, d’autres non. Et merde. Je cherche celui de mon logement, rien. Je n’ai pas le choix, je vais devoir emporter toutes les clés dénuées d’indications. Une par une, je les glisse dans la poche de mon jean. Je reviendrais ce soir lui rendre sa recette et ses clés, la remerciant pour sa gentillesse. Je replace la boîte à sa place et quitte la pièce. 

Lorsque je la retrouve, elle arrive dans le couloir qui rejoint la porte d’entrée. C’était moins une. Le regard méfiant, elle me dévisage furtivement. 

— J’ai mis du temps à trouver les toilettes ! Pardon. 

— Voilà, ce sont mes meilleures recetas. Attention, hein. Fragile !

— Merci beaucoup, Mme Gonzales. À bientôt. 

Par chance, elle n’a pas remarqué mes poches pleines. Pas peu fière, je quitte son appartement, retrouve l’ascenseur et grimpe jusqu’au 6e. 

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