122 - 22 h 57
10 - 22 h 57
J’ai envie de hurler, d’éclater tout ce que je peux éclater et de pleurer, mais je n’y arrive pas. Je suis figée, debout, dans un coin de l’appartement de Fabio, devant l’écran de mon téléphone portable.
— Ça va, petit cœur ?
Fabio se lève, s’approche de moi. Mais c’est trop. Je ne peux plus accuser le coup et faire comme si de rien n’était. J’ai besoin de respirer, de fumer un paquet de clopes entier et d’être seule. J’ai besoin d’être seule, de réfléchir et de souffler.
— Fabio, merci pour ce soir. Je suis désolée, je dois partir.
— Petit cœur, non. Ne pars pas.
Il se jette sur moi, m’entoure de ses bras. Ses lèvres se rapprochent de mes oreilles et me chuchotent :
— Ne pars pas.
— Je suis désolée.
Je l’embrasse une dernière fois, récupère ma veste et quitte l’appartement.
— À demain, je dis, impuissante.
Je m’apprête à descendre les premières marches quand Fabio me rattrape.
— Ta carte ! Tu as oublié ta carte !
Il court vers moi. Il n’essaye pas de me retenir davantage et me tend simplement l’enveloppe rouge sur laquelle mon prénom est écrit. Il sourit et me murmure :
— Ouvre-la quand tu seras prête.
Incapable de répondre, je descends les escaliers. Je vais si vite que j’ai le sentiment de voler. J’arrive au 3e, rentre chez moi et me jette sur les clopes. Je dépose l’enveloppe sur le meuble d’entrée. Comme toujours, les chats sont là, installés sur le canapé du grand salon à me regarder m’affoler.
Je ne suis pas énervée. Non, le mot est trop faible. Je suis furax, blessée, en colère, sur les nerfs.
D’où cet homme se permet :
Petit un : de me gâcher le magnifique moment que je vivais avec Fabio.
Petit deux : de me parler de ma sœur.
Petit trois : de m’écrire, tout simplement.
Six ans que nous avons échangés nos coordonnées. Six ans. Six années de silence. Fanny, elle, a eu le droit à la révérence tant il était content de la revoir. Moi, le vilain petit canard, je n’ai rien eu. Pas même une bise lorsqu’il est revenu comme par magie à l’enterrement de mon grand-père. J’y ai cru, un instant. J’ai pensé pouvoir renouer des liens avec mon père, mais tout s’est effondré très vite. Il est l’homme qu’il a toujours été : lâche, faible et incapable d’aimer.
Les cigarettes ne me font aucun effet. Ce n’est jamais arrivé. Je n’ai plus qu’une envie, c’est que tout s’arrête. Dans une heure c’est terminé. Je n’entendrais plus de leçon de morale sur mon comportement. Et puis, après tout, celui de Fanny ? Personne n’en parle. Par sa faute, je me suis fait larguer après six années de vie commune, nous étions fiancés et je m’acharnais à préparer le mariage. La liste des invités était prête. Je n’avais plus qu’à envoyer les invitations. En plus de m’avoir subtilisé l’homme que j’aimais, elle m’annonce sept mois plus tard être enceinte, qu’elle va se marier et me demande d’être son témoin. Je vous le dis, même chez Faustine, personne ne me croirait tant l’histoire est folle.
Je fais les cent pas dans le salon. Je récupère le sablier, toujours dissimulé sous une épaisse couverture, et le dépose sur la table basse du salon. Je ne comprends pas. Les quelques grains qui ne se sont pas encore écoulés dans la partie inférieure scintillent toujours autant.
— Quelle merde, je dis.
Son truc est truqué, c’est sûr. Je l’abandonne là et pars m’allonger dans mon lit quelques instants. Je ne veux pas être réveillée quand minuit sonnera.

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