133 - 9 h 33

4 minutes de lecture

Jeudi 27 octobre

1- 9 h 33

Assise à la table de la seule boulangerie de l’aéroport, je déguste un excellent pain au chocolat. J’attends l’avion. Les dix jours ont défilé à une vitesse folle. 

Mardi : dormi toute la journée

Mercredi : été faire un peu de vélo bord de mer

Jeudi : dormi toute la journée ; pris une cuite, seule

Vendredi : récupéré de ma cuite ; mangé au restaurant

Samedi : bronzé sur plage ; lu Les hommes viennent de mars et les femmes viennent de Venus

Dimanche : dormi toute la journée ; terminé lecture

Lundi : bu tout l’après-midi avec voisins, Évelyne et Gérôme. 

Mardi : me souviens plus, gueule de bois

Mercredi : bord piscine à siroter cocktails préparés par Astrid ; dîner restaurant avec connard qui m’a balancé : t’es bonne, j’ai envie de te baiser ; affreuse nouvelle, Fanny perdu l’un des bébés. 

Je me suis ennuyée de l’agitation parisienne dès le sixième jour. Au septième jour, malgré la visite des voisins, j’ai pensé à reprendre l’avion pour Orly et au huitième, j’ai ajouté le billet d’avion dans mon panier, sans le valider. Au neuvième, plus de doutes : j’ai payé. 

Hier soir, encore hésitante sur la date de retour, je décide de dîner dans le meilleur restaurant de SMSM : Le Jupiter. Oui, OK, le nom est nul, mais la bouffe y est excellente. En fin de soirée, après avoir englouti mon banana split, s’invite à ma table un beau mec d’une quarantaine d’années. Élégant, beau, à la musculature entretenue, je me laisse conquérir. En vrai, je suis sous le charme. Il est vraiment canon. Nous discutons jusqu’à la fermeture du restaurant. 

— Tu veux venir boire un dernier verre à la maison ?

J’ai compris. Ça, c’est une invitation à faire du sexe et j’avoue, je ne dis pas non. Fabio m’a trop bien habituée. Dix jours sans cul, c’est long. 

— T’habites loin ? 

Oui, faut pas trop abuser de ma gentillesse. Je me goinfre depuis trois heures (heureusement, j’ai prévu mes collants XL qui permettent un bon transit), et j’ai bu l’équivalent de deux bouteilles de Chardonnay. Je ne vais donc pas courir un marathon. 

— Juste au-dessus du restaurant. 

C’est un signe envoyé par le ciel qui veut dire : ce soir, Kristelle, toi faire sexe. 

On monte. Il me sert un verre de vin blanc infect (je suspecte un vin en cubi), puis se rassoit à côté de moi. Dix minutes plus tard, il est allongé sur moi à me baver dans le cou et à me souffler dans l’oreille :

— T’es vraiment trop bonne, j’ai envie d’te baiser.

CHLAK. 

Elle est partie toute seule. Il n’a pas su quoi y répondre. Il s’est contenté de rester assis sur son canapé à me regarder me rhabiller. 

— Connard, j’ai crié avant de claquer la porte. 

Je suis une femme et on ne me baise pas, on me fait l’amour. 

À cet instant-là, j’ai su. J’ai su que je ne voulais plus de ce corps. Alors, oui, je sais ce que vous vous demandez : Kristelle, tu ne rentres tout de même pas à Paris, que pour ça ?Non, en effet. Une fois rentrée chez moi, j’ai ouvert une bouteille de Prosseco pour finir la soirée au bord de la piscine avec un peu de musique. Alors que j’alterne entre Candy Crush et Clash Of Clans, je reçois un appel inattendu : mon père. J’ai ravalé le peu de fierté qu’il me restait et ai répondu. 

— Je suis désolé, mais Fanny a perdu l’un des bébés. 

WOW. 

J’ai dessoulé aussitôt. Je me suis effondrée au sol dans un nuage incompréhensible de sanglots à répéter : je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée, je suis désolée. C’était inaudible. Je pense être la seule à avoir pu me comprendre. Tout de suite après ça, j’ai acheté le billet qui se trouvait dans mon panier. 

Et nous voilà, à l’aéroport de Toulon, attendant calmement le début de l’embarquement. 

La journée est organisée de façon très minutieuse et je n’ai pas une minute à perdre. J’en ai déjà trop perdu. Un chauffeur de taxi doit m’attendre devant la sortie du Terminal 1, pour me conduire jusqu’à chez Paradise Office. 

OH NON ; OH SI ; WOW ; MAIS QUELLE FEMME ; QUEL COURAGE ! 

Oui, je vous entends d’ici. Aujourd’hui, j’affronte Lou Dutint. Je veux qu’il me rende ma vie, celle qu’il m’a volée à moi et mes proches. Bon. J’ai quelques doutes quant à la meilleure approche pour y parvenir. J’ai pensé à le menacer, le frapper, mais la fifille à son « papa » que je suis n’irait pas bien loin. Je pourrais porter plainte, mais imaginez la tête de mon avocat et du juge quand je raconterai mon histoire au tribunal. Je vais écoper d’une peine d’un an en hôpital psychiatrique et rien de plus. Non, finalement, je me suis dit : Kristelle, laisse-toi faire, t’es meilleure quand tu improvises. Donc, je vais improviser. 

J’avoue me trouver un peu conne de ne pas y avoir pensé plus tôt, mais peut-être avais-je besoin de traverser ces épreuves pour comprendre. En plus, un contrat est un contrat. C’est ce que ma grand-mère disait toujours. On ne revient jamais sur un contrat. Et puis Dutint a respecté sa part du marché, je me devais de respecter la mienne.   

Tous les passagers du vol Air France 8271 à destination de Paris-Orly sont priés de se présenter à la porte douze.

C’EST MOI ! 

Je jette le reste du pain au chocolat (oui, je ne l’ai pas terminé, c’est signe de bon présage pour un futur régime), et m’insère dans la file d’attente. 

Paris, me voilà. 

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