136 - 12 h 58
4 - 12 h 58
— Mme Lalaide ?
Je n’attends pas qu’elle se pousse de mon chemin, j’entre. Elle est aussi surprise que je l’imaginais.
— Mme Lalaide, vous ne pouvez pas entrer ! Je vous demande de sortir !
Ouais, ouais, cause toujours.
— Eve, je vous prie de surveiller mes bagages dans le couloir, merci.
Je fonce vers le bureau de Lou Dutint. Je l’entends qui essaye de me rattraper, mais contrairement à elle, j’ai prévu le coup : je suis en baskets. Toujours perchée sur ses talons aiguilles, elle risque la chute à tout moment.
J’y suis. La porte est devant moi. La voix de Lou Dutint la traverse et j’hésite à entrer. Après ça, plus possible de faire marche arrière.
— Un peu de courage, Kristelle.
J’ouvre la porte.
La vue depuis sa fenêtre est moins jolie avec un temps pareil. La tour Eiffel est à peine visible. Lui, au contraire, est toujours aussi beau, élégant et bien vêtu. Lou Dutint se tient derrière son bureau, au téléphone. Son sourire disparaît lorsqu’il me voit surgir dans la pièce.
— Mme Lalaide ! Revenez ici tout de suite ! s’écrie Eve depuis le couloir.
Avec le sourire, je lui referme la porte au nez que je prends soin de verrouiller.
— À nous, je dis.
— Olivier, je vous rappelle plus tard. J’ai un imprévu.
— Pas de problème, à bientôt.
Cette voix ne m’est pas inconnue.
— Olivier ? Vous et Durémont travaillez ensemble ? je demande.
Le visage crispé, il se redresse, bombe le torse et s’éclaircit la voix.
— Kristelle, que me vaut cette visite impromptue ?
Je n’hésite pas un instant de plus.
— Je veux que vous annuliez le contrat.
Il se lève et me tourne le dos. Il observe la vue à travers la fenêtre.
— J’ai toujours préféré Paris en été. Pas vous ?
— Vous m’avez entendu ?
— Oui, à la perfection. Hélas, ça ne fonctionne pas comme ça.
OK, ça part mal.
— Et pourquoi ça ? Ce n’est pas compliqué, déchirez le contrat et on n’en parle plus.
Il rigole. Ça m’agace. Je m’énerve.
— Et pouvez-vous m’en donner la raison ?
J’ai préparé cette réponse depuis des jours. Je suis prête.
— Ce n’est pas moi. Ce n’est pas mon corps, pas mon argent, pas ma vie. Tout vire à la catastrophe depuis que j’ai signé votre contrat.
— Pourtant, si je ne dis pas de bêtise, vous avez rencontré l’amour ?
— Oui.
— Je vous félicite. C’est rare de voir un contrat validé.
Tu parles. Super heureuse. Trop de chance. Wouhou. Trop chouette.
— Pas de quoi me féliciter et puisqu’il ne m’aime plus, le contrat devrait être annulé. C’est logique, non ?
Il ricane, se rassoit à son bureau et plonge son regard dans le mien. Ce qui n’a pas changé, c’est la timidité qu’il provoque dès le premier regard. Je me sens rikiki. Son ricanement m’agace. Je suis furieuse.
— Si vous n’acceptez pas ma demande, je vous jure que je ne quitterai plus votre immeuble. Je ferai fuir chacune de vos futures clientes potentielles jusqu’à ce que vous soyez grillé. Et si je dois contacter BFM et tout le tralala, je le ferai.
— Vous êtes une négociatrice de taille.
Je remonte les épaules, gonfle la poitrine et relève la tête.
— Kristelle, vous êtes venue me trouver ici il y a près de dix-neuf jours pour me demander un certain nombre de choses dans l’espoir de trouver l’amour. N’est-ce pas ?
— Oui.
— Bien. Les termes étaient pourtant clairs. Si vous trouviez l’amour, ce que vous avez fait, votre contrat était validé et vous conserviez tout ce que vous aviez acquis.
— Oui, je le coupe. Vous me l’avez déjà répété plusieurs fois. Arrêtez votre charabia.
Il se relâche dans le fauteuil. Il est fatigué, mais ne flanche pas.
— Vous aviez pourtant eu, et ce, à plusieurs reprises, la possibilité de renoncer.
— Quoi ?
— Le sablier. Vous le saviez que l’amour se rapprochait à grands pas. N’est-ce pas ?
— Oui, mais…
— Votre amie Eddie, si je ne m’abuse, vous a proposé de rester enfermer jusqu’à la fin du contrat.
— Oui, mais…
— Et pourtant, vous ne l’avez pas fait.
Je bous de l’intérieur. J’ai envie de lui faire lécher son beau bureau en bois massif.
— Et comment pouvez-vous savoir tout ça ?
— J’ai mes secrets, Kristelle.
Je reste silencieuse, les bras croisés, à l’observer.
— Alors, Kristelle ?
— Je ne sais pas, je dis. Les choses sont venues telles qu’elles sont venues. Je n’ai pas réfléchi.
Il sourit. Je crois qu’il m’a eue.
— Demander la mort de votre ancien ami, Mathias Lacroix, relève de votre libre arbitre. C’est un choix, dont vous seule étiez maîtresse. Les conséquences de cette décision ont été dramatiques, certes, mais elles sont de votre responsabilité, pas la mienne.
Putain. Putain. Putain.
Il a raison de tout. Je ne peux pas le nier. La femme confiante et sûre d’elle que j’étais à mon arrivée dans son bureau est en train de me quitter. Plus la conversation avance et plus j’ai le sentiment que je vais repartir bredouille et malheureuse.
— Vous devez me rendre ma vie, monsieur Dutint. Pas que pour moi, mais pour mes proches. Ma sœur vient de perdre l’un de ses bébés, par ma faute. Je ne pourrais pas me le pardonner.
Il se redresse. Il trifouille dans l’un de ses tiroirs et en ressort une feuille de papier. Le contrat. Celui que j’ai signé dans cette même chaise, dix-neuf jours auparavant. Il l’analyse.
— Si, et seulement si, j’acceptais d’annuler votre contrat, que me donneriez-vous ?
— Pardon ?
Je suis surprise, mais attentive. Je reprends espoir.
— Vous me demandez de revenir sur un contrat que vous et vous seule avez signé. Si j’accepte de revenir dessus, cela existe un sacrifice de votre part. Rien n’est gratuit, vous le savez tout autant que moi.
Sacrifice ? Je ne saisis pas. Prise de court, je n’ai aucune idée de quoi lui répondre.
— Qu’entendez-vous par sacrifice ?
— C’est à vous d’en juger. Qu’avez-vous dans votre vie d’aussi important que cette envie d’annuler votre contrat ?
— Je ne sais pas.
— Réfléchissez et vite, Kristelle. J’ai des rendez-vous qui m’attendent. Je n’ai pas toute la journée.
— Je ne sais pas.
— Très bien, il dit d’une voix sèche.
Il attrape le contrat et va pour le replacer dans le tiroir.
— NON ! Attendez !
C’est ma seule chance. Je n’ai pas d’autres choix.
— Très bien. Si vous acceptez ma requête, alors…
J’ai du mal à prononcer ces mots. Ils sont trop durs à dire. J’inspire un bon coup. Après ça, je mérite le gâteau le plus sucré du monde, le plus de cigarettes possible et les bières les plus fraîches de France.
— J’accepte de renoncer à Fabio.
C’est dit. Je l’ai dit. À quoi puis-je renoncer d’autre ?
— Très bien. Je tiens à féliciter vos progrès parcourus.
— Quels progrès ?
— Kristelle, il y a moins de trois semaines, vous étiez prêtes à tuer le futur mari de votre sœur par vengeance. Aujourd’hui, vous renoncez à l’Amour de votre vie pour la sauver. C’est beau et ça a le mérite d’être souligné.
L’Amour de ma vie ? Mais il se fout de ma gueule. Pourquoi ne pas me l’avoir dit plus tôt ? Mon cœur est brisé. Fabio, c’est terminé. Pour de bon. Je ne peux retenir mes larmes.
— Très bien. Requête acceptée. Contrat annulé.
Il attrape la feuille de papier et va pour la déchirer.
— ATTENDEZ ! je crie.
— Oui ? Une dernière chose ?
— Sucette. Je peux la garder ?
Il sourit et acquiesce. Il déchire le papier, puis le jette à la poubelle. C’est aussi simple que ça. J’aurais pu le faire moi-même.
— Voilà. C’est fait.
Je ne sens rien. Je m’observe dans le miroir près de la fenêtre, je suis toujours la même.
— Votre vie vous reviendra très vite, ne vous inquiétez pas. Maintenant, j’ai du travail.
Je me relève, le remercie et me dirige vers la porte.
— Donc, je dis, personne ne se souviendra de rien ? Ces trois semaines n’ont jamais existé ?
— Bien sûr qu’elles ont existé. Je ne remonte pas le temps, Mme Lalaide. Cependant, ils se souviendront d’avoir vécu des semaines tout à fait classiques, bien loin de celles que vous avez expérimentées. Vous pourrez reprendre votre vie là où elle s’est arrêtée il y a dix-neuf jours, peu avant que vous entriez dans mon bureau. Bonne journée.
Sans ajouter un mot de plus, je déverrouille la porte et tombe nez à nez avec Eve. Elle est furieuse.
— Non, mais vous vous prenez pour qui ? s’écrie-t-elle.
Je l’ignore et continue d’avancer jusqu’à la sortie de Paradise Office. Par chance, mes bagages sont toujours là. Le corps épuisé, les bras en compote, je parviens à regagner le rez-de-chaussée. Je sors et allume une cigarette. Je m’apprête à commander un Uber quand :
— Prête pour un dernier voyage, Mme Lalaide ?
Je lève la tête. Saïd.
— Un coup de main, peut-être ?
— Oh, mais que faites-vous là ? Comment saviez-vous ?
Il sourit, s’approche de mes valises et rangent dans son coffre.
— Eve m’a appelé dès votre arrivée. Elle était furieuse. Je ne l’ai jamais entendue avec une voix pareille.
Je rigole. J’aurais adoré voir ça.
— En voiture, il dit.
Je monte. Cette voiture est toujours reposante. Dès que je m’y trouve, j’ai envie de faire une sieste. Je bâille, bâille et bâille encore.
— Pardon, je dis. Je crois que le voyage m’a fatiguée.
— Ce n’est pas grave. Je vous réveillerai.
— Merci, Saïd. Vous êtes adorable.

Annotations