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Quelque chose me grattouille le nez. J’ouvre les yeux. Bouboule. Je m’essuie la bouche d’un coup de bras. J’ai bavé et des poils du chat s’y sont collés. J’ai mal à la tête et mon corps est courbaturé de partout, comme après une intense séance de Zumba avec Éric Zemmour.
J’ai dormi, ça, c’est certain. Et plutôt bien. Je me sens requinquée comme jamais. Dans le coaltar, je mets du temps avant que mes yeux soient capables d’affronter la lumière.
Allongée sur le dos, je fixe timidement le plafond. Je réfléchis. Je n’ai pas souvenir de m’être couchée. Je soulève la couette. Je suis habillée. Bizarre. J’analyse la pièce.
— PUTAIN !
Je pousse Bouboule et bondis du lit. Douche ; cendrier qui déborde ; une seule fenêtre ; serviette accrochée à la poignée du four-micro-ondes ; posters d’ABBA qui recouvrent les murs jaunis ; chauffage qui pue quand je l’allume et qui chauffe beaucoup trop ; frigo minuscule ; boîtes à chaussures empilées les unes sur les autres.
WÔW. L’orgasme. Je suis chez moi. CHEZ MOI.
J’ouvre le frigo, attrape une bière, récupère un paquet de chips chinoises dans le placard et allume une cigarette. Comment est-ce possible ? J’étais dans la voiture de Saïd et pouf, me voilà chez moi. Mes deux grosses valises ont disparu. Logique. Elles appartenaient au contrat. C’est dommage, j’ai rapporté tout un tas de souvenirs et une superbe lunette de toilettes avec une photo d’ABBA. Ouais, trop cool, hein ?
Je me dépêche de ranger la couette dans le placard, rabattre le lit et d’installer la minuscule table qui se dévoile dans le mur. Le miroir. J’ai besoin du miroir.
— Putain.
Peau granuleuse (oui, j’irai chez l’esthéticienne), cernes qui descendent jusqu’au menton, poitrine tombante, ventre mou, fesses plates, vergetures, cellulite. Tout est là. Mes cheveux ont retrouvé leur taille initiale (dix centimètres en dessous des épaules), et leur couleur (noire comme la nuit).
Je ne sais pas comment tout est possible, mais je m’en fous. C’est si bon d’être de retour chez soi et d’être de nouveau soi-même, que je n’y pense même pas. C’est de la magie, c’est tout.
Bon. Fanny. Maman. Eddie. Je n’ai pas fait tout ça pour rien. J’attrape mon téléphone sur lequel trois nouvelles notifications Tinder sont arrivées. Trois semaines plus tôt, je me serais précipitée dessus alors qu’aujourd’hui, je les ignore. Je m’en contrefiche.
Je fais défiler mon répertoire jusqu’au numéro de ma mère. Nos rapports n’étaient pas à leur meilleure forme, mais avec le non-décès de Mathias, elle ne devrait pas être aussi conne.
Ça sonne.
— Allo ?
— Maman ?
— Enfin, Kristelle. Des semaines que nous n’avons plus de nouvelles. J’étais inquiète. Fanny pensait que c’était sa faute.
Grr. Quoi, dix secondes ? Elle victimise déjà Fanny.
— Tu peux me rejoindre dans une heure au Massenet ? Avec Fanny ?
Je l’entends hésiter.
— C’est-à-dire que… ça nous fait de la route… et Fanny doit rentrer ce soir avec Mathias.
— S’il te plait.
— Bon, OK. Dans une heure. Ne sois pas en retard.
Elle raccroche.
Je ne peux pas l’expliquer, mais j’ai besoin de les voir et de pouvoir les serrer très fort. J’ai culpabilisé. Beaucoup. Peut-être que je ne devrais pas, mais c’est comme ça. Être responsable de la descente aux Enfers de sa petite sœur, c’est troublant. Moi, je suis la grande sœur et si c’est elle qui me pousse la première dans les Abysses, ça ne compte pas.
Alors, oui, Mathias est un vrai goujat. Me plaquer pour se marier quelques mois plus tard avec ma petite sœur, c’est culoté. Peut-être qu’il méritait de mourir, mais surement pas par ma faute. Je ne suis pas Dieu (je n’y crois pas, c’est une métaphore). Quoique.
Je pense aussi à Eddie. Elle me manque. J’ai envie de la voir. Je fais défiler le répertoire jusqu’à son numéro.
Ça sonne.
— Ma chérie ? Mais où étais-tu passée ? J’étais morte d’inquiétude !
Je n’ai plus de doutes, ils pensaient que j’avais disparu. Pas étonnant, après les annonces de Fanny.
— Corason, je vais bien. Tu peux me retrouver dans une heure au Massenet ? Fanny et Maman seront là.
— Je devais accompagner Isham aux courses, mais je serais suicidaire de refuser ta proposition pour aller m’enfermer chez Monoprix ! I’m in ! À tout, ma beauté.
Elle raccroche. Je suis toutep excitée. Il ne manque plus que Fabio, mais j’ai accepté d’y renoncer. Je vais devoir vivre avec.
Je file sous l’eau chaude, je grille deux, trois cigarettes, attrape au hasard l’une des trois robes de ma penderie, embrasse le chat et…
— Merde. Sucette !
La pauvre. Je l’ai oubliée. Je ne la vois nulle part. Je fouille les placards de l’entrée. Rien. Je dois y aller, où je vais être en retard. Triste, j’attrape les clés et ouvre la porte.
— Mais qu’est-ce que tu foutais là ?
Dans le couloir, assise sur mon paillasson ABBA, Sucette attend sagement que je lui ouvre la porte. Telle une Diva, elle entre dans l’appartement, monte sur la chaise et entame sa toilette. Les chats, je vous jure.

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