Fragment VII :..: 14 avril 2026 ♪♫

18 minutes de lecture

Mardi 14 avril 2026. Midi. La mère poule. Bourges.

Nous étions arrivés un peu avant l'heure de midi.

Gwenaël m'avait emprunté, le matin même, une chemise grise à peine trop grande pour lui.

À part des t-shirts et des hoodies, sa garde-robe était un peu limitée. J'avais aussi omis avant notre départ de Bretagne de lui préciser que nous allions dans des restaurants plutôt chics du côté de Bourges et que nous y retrouverions quelques chanteuses connues.

Lui, il était en mode Mcdo ; venez comme vous êtes.

Veste militaire et cargo, ça le ferait quand même. Au pire, ce n'était pas grave, on était tous des farfelues, des excentriques comme m'avaient appelée un jour ma copine Leeloo, et il ne détonnerait pas du reste de la troupe.

Gwenaël me fit remarquer les montants des plats sur la carte avec des gros yeux étonnés. Je souris en lui répondant qu'on s'en moquait. À quoi bon s'y intéresser, c'est la boîte de prod' de ma pote qui payait ; la bouffe, et les passes VIP.

Théo n'avait plus besoin de passe depuis des années, car c'était juste pour le comptage et les assurances. Il suffisait qu'il montre sa tête. Connu de tous les musiciens et de beaucoup de chanteurs, il était l'arrangeur d'un certain nombre de plus ou moins jeunes artistes français et belges. Il m'avait fait entrer dans ce cercle très fermé et m'avait trouvé un jour le rôle de sosie vocal, au cas où, pour une artiste qui ne se sentirait pas trop ce jour-là.

J'avais été très bien payée, et finalement je n'avais même pas chanté.

— Théo et Lana sont là ! cria un peu fort une femme de l'entrée du restaurant, d'une voix reconnaissable à dix kilomètres et brisant l'atmosphère calme de la salle. Quelques personnes se retournèrent, plus par agacement que par curiosité, puis se donnèrent des coups de coudes, en découvrant l'identité de deux d'entre-elles.

Il y a les artistes calmes, modestes, et il y a les exubérantes. Celle-ci en faisait partie, mais elle était tellement adorable. Les trois autres, dont la productrice, suivaient la meneuse.

Quelque part ça m'avait plu d'entendre que nous étions toujours Théo et Lana.

Tellement longtemps que je n'avais pas entendu nos deux prénoms accolés et associés comme dans une locution ; Bernard et Bianca, Aurore et le prince Philippe, Jasmine et Aladin, Peter Pan et Wendy, Lana et Théo.

Il avait été mon petit ami pendant huit ans avant de devenir mon pianiste et arrangeur. Ensuite, les rôles avaient permuté et j'étais devenue sa violoniste et chanteuse. Celle qu'il revendait un peu à droite et à gauche. Pas glamour de dire ça comme ça, mais c'était vrai. il me dégotait des contrats un peu partout. Pour le chant ou comme violon solo.

Il était difficile d'effacer des habitudes encore bien ancrées pour elles. Théo a été connu grâce à moi par les anciens et maintenant c'était l'inverse. Juste retour des choses pour un garçon que j'avais élevé – on pourrait presque le dire ainsi sur certains points – au rang de musicien accompli et professeur de piano émérite.

J'étais très fière de ce qu'il était devenu.

— On commençait à avoir faim, dit l'intéressé, comme s'il s'adressait à de vieilles copines.

— Hé Théo ! Hé Lana, ça fait super plaisir de te voir. J'adore ta coupe, et ta couleur. C'est très... revendicatif. T'as laissé vachement pousser. On peut pas te louper.

— Ça descend jusqu'en bas du dos, répondis-je en me levant pour lui montrer.

Je sentais que Gwenaël était gêné et baissait même les yeux, ne regardant accessoirement plus que moi, ou Théo, son second repère qu'il connaissait maintenant depuis la veille. Il n'en revenait pas de voir en vrai une chanteuse qu'il n'avait vue qu'à la télévision ou dans des vidéos, et qui s'adressait à moi comme si j'étais sa sœur.

Une chanteuse qui n'était pas de son époque, mais qui parvenait à franchir les modes.

— Merci ma chérie. Je vous présente mon neveu, Gwenaël. Il est là avec moi pour découvrir l'univers de sa tante, l'ambiance dans laquelle j'évolue, et vivre deux jours de festival de l'intérieur.

— Ça va ? Ouah, j'avais pas fait gaffe. Toi aussi, tu es bien bleu, dit-elle avec un sourire en touchant ses cheveux. J'adore les bouclettes. Tu sais, avec nous, il ne faudra pas te sentir gêné, Gwen, répondit V. qui lui avait déjà raccourci son prénom.

Ses pommettes rosirent. C'était infiniment mignon, mais je sentais qu'il ne fallait plus en rajouter au risque de le fermer complètement.

— Lana, on en discutait dans le van, ça te dit de faire quelques titres, genre interlude ?

La question de la part de la productrice qui s'installait sur sa chaise, et qui n'avait pas dit un mot jusqu'à présent, me parut suspecte. Je soupçonnais Théo d'être derrière cette demande particulière.

Évidemment, qu'un interlude de quelques minutes devant deux mille personnes dans un programme millimétré comme le Printemps, ça m'intéressait beaucoup.

Quel cadeau on me faisait là. Le truc hyper kiffant.

Je regardais Théo un instant. Clin d'œil de mon ex. Je lui aurais sauté dessus si la table ne nous séparait pas.

— Oui, c'est... c'est génial, mais c'est super gênant Magali, ce que tu me proposes. Comment refuser ?

— C'est dix minutes max. Avec Théo et son gr...

— Tu me proposes quelle date ? Ne la laissant pas terminer.

— Ce soir, ouverture, dix-neuf heures quinze. En chauffe. Vous êtes dix. Vois le régisseur. Okay ? ajouta-t-elle toujours du même ton précis et concis.

Comme un ordre. Une injonction.

Comme si chaque mot, chaque minute, était facturé.

Mais bien sûr que ça me va. Tout m'aurait été de toute façon. Même une éponge à la main pour essuyer les visages des artistes en sortie de scène, du moment que je montais sur la première marche.

Je sentis une larme quitter mon œil droit. Toujours le même qui s'évacue quand je suis émue. J'en voulais un peu à Théo de ne m'avoir rien dit, mais putain que j'étais contente. C'était un interlude de chauffe, afin de mettre l'ambiance dans la salle. Ça, je connais, je l'ai fait souvent autrefois pour les très petites scènes avant de pouvoir chanter dessus à mon compte. Là, je devenais chauffe pour le Printemps. Je ne l'avais jamais fait.

— Tu vas proposer quoi ? demanda Théo.

Je n'avais pas pensé à ça du tout. Je n'étais pas venue dans cette idée, ni ce but.

Dix minutes, ça parait court, et c'est en fait très long. Il faut les combler. Habituellement, on était sur des morceaux entraînants, histoire de motiver un peu le public à ce qui l'attend, avec les artistes connus qu'ils viennent écouter et qui veulent avoir du répondant. Des spectateurs bien chauds en face d'eux.

— Je peux faire comme d'habitude, genre trois covers de trois minutes, mais j'ai les paroles d'une chanson, que j'aimerais bien tester. Un truc qu'un mec m'a envoyé en me disant que c'était pour moi et que j'en faisais ce que je voulais. Rien à payer, pas de droit, des paroles libres. C'est un peu mélo, mais ça peut sans doute le faire. Je montrai le texte à Théo sur mon écran de téléphone.

— Ouch. C'est triste non ? Un truc d'amour façon ballade. On dirait une chanson d'un mec pour une femme. C'est pas vraiment dans le thème du festival. Tu le fais en dernier, j'espère.

— Oui, sans doute c'est triste, mais je pense que ça peut être aussi l'inverse, joyeux, généraliste et intergénérationnel. Une femme pour un homme, mais aussi un artiste pour son public ou une amoureuse pour son petit ami. Ça peut parler à tout le monde.

Théo me fit un sourire, suivi d'un rictus en regardant mon chéri, pour me signifier qu'il avait compris la dernière allusion et où je voulais en venir.

— Tu aurais dû le dire tout de suite que c'était pour l'intergénérationnalité, ajouta-t-il ensuite, moqueur.

Gwenaël, en face de moi, ne disait rien. Il était dans son assiette, n'écoutant même pas ce que l'on disait de notre côté et plutôt à l'affût des conversations des autres femmes de la tablée. Épiant, j'en étais sûre, tout ce que pouvait dire V. qu'il arrivait enfin à regarder dans les yeux.

Je le sentais fasciné. Il me regardait de temps en temps en souriant, pas machinalement, mais avec son vrai sourire, heureux de ce que je lui avais proposé ; faire des rencontres, vivre, manger, discuter avec des gens d'un autre monde.

On aurait dit un enfant content de sa nouvelle console.

Je ne touchais quasiment pas à mon plat qui sentait pourtant très bon, tellement j'étais troublée de l'attention que Théo avait eue pour moi.

— Un ska ?!

— Comment ça ? Un ska, sur ça ? répondit Théo en tapotant de l'index sur l'écran, faisant réapparaître le texte que je proposais.

Je me trompais rarement. Enfin j'espérai.

Le ska est passe-partout ; texte joyeux pour faire la fête. Triste ; il devient une dérision. Lent ou rapide ; il peut s'adapter à tout. Pour l'avoir pratiqué de nombreuses fois avec Théo, je savais que ses musiciens pouvait me suivre à la micro seconde près. Je connaissais Michel, John et Beef depuis tellement longtemps.

Même si je parlerai vite, exprès, pour gagner de l'espace, il y avait les gestes, les repères temporels, et ça, on les connaissait tous ; les top pour les départs, les pauses, les ralentis, les accélérations et les suspensions. Tout n'est qu'une question de code, une gestuelle bien organisée, entre la chanteuse, le chef et ses musiciens, qu'il faut définir et mettre en place avant de se lancer.

Ça c'est aussi mon truc ; l'improvisation.

La fausse.

Celle qui est gérée d'un bout à l'autre ; comme au cinéma ou au théatre et qui vous fait croire que rien n'est prévu alors que toute la scène est écrite.

Le repas avançait tranquillement. Plutôt léger pour les filles qui parlaient plus qu'elles ne mangeaient.

V. semblait ne pas aller bien, elle ne mangeait presque pas. Sortie d'un long métrage en Suisse, elle devait être sur scène le lendemain, le quinze, mais je ne le sentais pas. Elle non plus m'avait-elle avoué discrètement en me précisant qu'elle avait chaud et mal à la tête.

Sac à dos ouvert entre mes pieds sous la table, je lui glissais, de la main à la main, deux Dolipranes pour sa fièvre.

****** * ******

17h22. Palais d'Auron Daniel Colling.

L'année 2026 commençait fort. Une tempête émotionnelle faisait des ravages en moi depuis février comme j'ai pu l'expliquer dans les fragments précédents.

Tout avait été si imprévu et si puissant à la fois.

Pour Gwenaël aussi, cette dernière semaine était compliquée à gérer, mais je trouve qu'il s'en sortait plutôt pas mal. Beaucoup de choses nouvelles, dans sa vie, dans son cœur évidemment, et maintenant il allait connaître le trac et cette émotion forte qu'ont les artistes, quand il y a de l'appréhension, juste avant qu'un son ou qu'une harmonie forte, puissante, entre en résonnance avec la substance même de leur corps, et qu'elle ne disparaisse pour laisser libre champ à l'expression, toute réserve évaporée.

Il ne le savait pas encore. Il ne s'en doutait pas, mais j'avais une proposition à lui faire.

Je voulais qu'il connaisse ça, qu'il apprenne au travers de la musique à gérer ses émotions, du moins à essayer de s'ouvrir à autre chose. – À respirer – comme me dirait Zeitoun, mon psy sur vagues enroulées.

Je voulais qu'il vive une autre intimité interdite, au-delà d'être en moi. Je voulais qu'il soit avec moi sur une scène. Je ne parle pas de celle d'une salle de spectacles, ni de celle de la rencontre avec la femme qui sortait secrètement avec lui depuis presque un mois.

Non, celle plus importante encore, la scène de sa vie, car c'est là que j'ai grandi, depuis mes cinq ans, et c'est très formateur d'être pile à cet endroit. Ça m'a appris l'intimité, en étant exposée, à jouer d'un instrument, alors que j'étais timide, à sourire quand j'étais triste.

La musique, le théâtre, la scène, là où on doit être parfait. Pour les autres, pas pour soi.

Je sais que c'était un peu compliqué. Il m'avait rencontrée, et j'avais déjà, à ma manière, bouleversé un peu les choses, impulsé d'autres désirs en lui tout autant qu'il en avait déposés en moi. Pas des nouveaux. Non. Il avait fait ressurgir des latents, enfouis, cachés et qui avaient attendu ce moment pour réapparaître à la fleur de ma peau.

Assis sur la scène, nous étions devant une salle vide. Encore plus impressionnante que si elle avait été pleine et bruyante. Le Palais ouvrirait comme prévu à dix-huit heures. Accueillant les premiers spectateurs qui s'agglutineraient pour prendre les premières places, près de la scène derrière les barrières Vauban.

Derrière nous, les gars envoyaient déjà des percussions et des sons de saxophone. Mon petit ami et moi étions remontés dans les coulisses, derrière les pendillons. Gwenaël, juste quelques instants auparavant, m'avait confié que tout ce qu'il vivait à ce moment précis était incroyable ; ma rencontre, celle de mes amies chanteuses, le monde de la musique et du travestissement, la vie sur la route, sur les rails, et dans les hôtels. Il m'a remercié de lui avoir partagé mon monde en me serrant fort dans ses bras devant d'autres gens.

C'était la première fois.

Encore, mais différente.

J'avais l'impression qu'il se libérait un peu, qu'il prenait le dessus sur sa façon d'aborder cette émotion qu'est l'amour, celui qu'on ne veut pas nécessairement montrer à tout le monde, car il est interdit, ou parce qu'on ne veut pas qu'on nous le prenne ou encore ; qu'on nous l'empêche.

— Il aime vraiment beaucoup sa tante, avais-je dit à Sophie, quand elle avait tourné son visage vers nous pour nous découvrir enlacés.

Je me justifiai. Idiote que j'étais.

Mon court passage était prévu dans une heure environ.

À ma demande, Sophie avait recopié une partie des paroles de la chanson que j'avais prévue de chanter pour chauffer la salle. Je n'étais pas la seule à faire le job, mais l'idée de faire de mon passage une sorte de karaoké géant, m'avait beaucoup plu. Il y avait un grand écran qui permettait de montrer le zoom de l'artiste sur scène. Je n'en avais pas voulu. Voulant rester discrète, à distance. Un point bleu pour les plus éloignés. À la place, je préférais que ma salle et ce court moment qui m'était octroyé, servent à rendre acteurs les spectateurs.

Mes copines aimaient cela, alors pourquoi pas les autres nanas de la salle.

Les gens aiment chanter, danser, ou tout simplement bouger les épaules ou les pieds, discrètement ou bruyamment. Ils sont là pour ça, pour prendre du plaisir, pour regarder quelqu'un, un artiste, et non pas se regarder entre eux.

Ils étaient nombreux et en même temps, ils étaient seuls. Il faut voir le nombre de salles de Karaoké qui s'ouvrent un peu partout pour chanter seul ou en petit comité. Des gens seuls qui veulent leur moment de célébrité et frénésie en face de leurs amis. Sur deux mille personnes, si un quart participait alors ça faisait déjà une voix commune de cinq cents âmes. Ça pousse fort. La musique qui pulse derrière et les voix devant avec le retour.

Un délire total, un bonheur pour l'artiste qui est en plein milieu.

On peut comprendre pourquoi beaucoup d'anciens ne décrochent jamais. Ce n'est pas toujours pour l'argent. Il y a la puissance, les watts, les vibrations, l'amour du public.

Ce petit truc en plus, comme dirait Sylvain, et qui fait trembler le corps ; l'orgasme scénique.

J'enchaînais, les "Hep", les "Trois Deux Un" sur le script que remplissait Sophie sur l'ordinateur, notamment pour les reprises du refrain. J'imaginai les gens tomber dans un piège que j'aurais écrit, et, musique et basses à fond dans la salle, emportés par la chanson, liraient les recommandations comme s'il s'agissait des paroles. En général, ça ne loupait pas et ça me faisait sourire.

Eux aussi, après coup.

Je n'avais le droit qu'à dix minutes. Il fallait donc optimiser ma modeste intervention.

— Gwen, je peux te poser une question ?

— ...

— Ça te dit de te prendre des centaines de watts, et de sentir la pression des basses avec moi sur la scène ?

— Comment ça ? Que je monte sur la scène ? Là, devant tout le monde ?

— On va dire ça, répondis-je en levant le visage vers lui, un petit sourire dans le coin de ma bouche, attendant sa réponse.

Je savais que j'avais lancé un pavé dans la mare. Un petit pavé. Un caillou.

Une graine.

Je remarquai immédiatement le visage interdit de Sophie, les sourcils froncés, qui semblait me demander ce que je faisais. Elle, la talentueuse, qui préférait rester dans l'ombre des artistes. Petite main cachée des détails qui comptent, qui faisait beaucoup pour que des moments, qui semblent anodins, improvisés, soient en fait déjà calculés, au cordeau. Pour que les moments de scène soient mémorables et que chacun kiffe le moment présent.

— C'est ton anniversaire, demain ? Ça te dit pas vibrer avec la foule pour le fêter ?

— Euh, mais...C'est demain, pas aujourd'hui, dit-il pour tenter d'échapper à la sorte d'arnaque à ses yeux, que je lui proposais.

— Tu ne veux pas vibrer en même temps que moi, d'une autre manière ? Ajoutai-je le regardant droit dans les yeux.

Sophie ne comprenait rien. Normal.

Je m'en moquais.

Gwenaël devint tout rouge, il avait compris, lui, il n'avait pas dit non, et c'est ce que j'avais retenu.

Je décidai de lui expliquer mon plan.

J'étais certaine qu'il allait tout assimiler du premier coup.

— Tu sais quoi ? Je t'explique : je monte sur scène quand c'est mon tour. Toi, tu restes derrière moi, sur le côté et tu m'écoutes. Tu kiffes le moment. Tu vas voir, le son est super fort, ça va te faire trembler la cage thoracique par moment, bien pire qu'avec un simple casque sur les oreilles, et tu vas avoir envie de bouger. Attends. Important ; tu mates de temps en temps le décompte automatique que va lancer Sophie. Moi aussi, je fais pareil avec l'horloge près du retour en bas. Je fais une ou deux anciennes chansons, on verra, et ensuite je parle environ vingt secondes. Je lance John qui va attaquer une nouvelle intro à la trompette sur du Ska. Si tout va bien, vers deux minutes trente, tu te prépares si c'est pas déjà fait. Je sais que tu aimes bien bouger. Normalement, devant dans le public, les gens devraient le faire. C'est les plus motivés qui se mettent là. S'ils pouvaient monter sur scène, ils le feraient.

— T'es sûre que t'as vraiment envie que je le fasse ?

— T'as peur ?!

— Oui.

— Alors écoute. Hyper simple. On est sur scène, moi au milieu, toi sur le côté. Là, t'as compris. À un moment, je vais faire des dédicaces. Tu seras dedans. Je vais te montrer du doigt et je vais dire un truc du genre Il est là, on le voit tous avec les cheveux colorés. Ce que j'aimerais, c'est qu'au moment où je vais dire Viens à côté de moi, que tu rappliques en courant, ou au moins sur le rythme. Mais il faut que tu te lâches, en mode badass. Comme moi quoi. T'inquiète, je sais que tu crois que tu seras ridicule, on pense tous ça, mais tu verras, le public sera chaud, déjà en train de rebondir sur ses pieds, car ça fera déjà deux titres que je les taquine et les autres chauffeurs aussi. Beaucoup vont aussi avoir les yeux sur l'écran avec les paroles. Je vais sauter sur les miens ou bien marcher vite de long en large, et toi, tu arrives rapidement quand même, hein ? Tu marches pas lentement ou à reculons. On n'a pas trop de temps, il ne restera que quatre minutes maxi. Fais comme si tu avais l'habitude.

— Mais... les gens s'en foutent de moi, ils me connaissent pas, tenta-t-il dans une dernière tentative d'esquive.

— On s'en fout, ils sont là pour rigoler, chanter et peu importe ce qu'ils chantent et qui vient sur scène. Ils attendent les chanteurs d'après.

Je sentais Gwenaël de moins en moins réticent quand même. J'arrivais à le motiver. Notamment en lui disant qu'il n'avait aucun premier rôle, juste que c'était amusant pour les spectateurs de voir deux énergumènes bleus et chantants sur scène.

Je le savais courageux. Il suffisait d'expliquer les choses. Je répétais à nouveau. Ses yeux étaient de plus en plus tendus vers moi, dans une vraie écoute et une prise de note. Il était prêt, pour moi, pour me faire plaisir, mais ce que je voulais, c'est qu'il s'amuse de tout cela.

Oui, c'est hyper jouissif de ressentir tout ce rapprochement avec le public, de recevoir la musique dans son corps, derrière, par-devant, de tous les côtés à la fois et de la sentir taper fort contre la poitrine et le cerveau. Une sorte de cinquième ou sixième élément, comme peut l'être le vent fort quand il vous déplace, quelque soit votre poids, la pluie quand elle s'écrase froidement sur votre visage, le feu quand il vous brûle l'épiderme, ou l'amour quand il vous envahit l'intérieur dans une sorte de pulsation violente qui prend aux tripes.

Je voulais qu'il ressente ça, qu'on soit envahis. Ensemble.

Pour vibrer avec moi. Toujours.

Comme dans nos nuits, mais cette fois d'une autre manière. Devant juste deux mille personnes.

— Ensuite, quand t'es à côté de moi, tu me donnes la main. Tu n'oublieras pas, t'inquiète, car je vais te tendre la mienne. Tu ne peux rien louper, et donc on se donne la main et on kiffe le moment. Je gère pour toi, et tu vas t'éclater, tu vas voir, je te promets. Une minute plus tard, on s'arrête et je fais les remerciements pour Théo et son groupe. Toi, je te demande juste de pointer du doigt, tout bêtement, chaque personne que je désigne. Ça va te donner un truc à faire, c'est facile et c'est juste pour pas penser à autre chose. C'est vite fait. Après, mon idée c'est qu'on se rapproche du bord de scène, tu tends le micro vers les personnes qui seront tout devant pour les faire chanter. Le refrain devrait être dans leur tête, et puis il y a l'écran. On va le faire une fois ou deux, on verra le temps qu'il reste sur le compteur. On sera main dans la main, la plupart du temps. Okay ? Même pas peur ?

— ... Si.

— Gwen, Je suis fière de toi, même si tu ne le fais pas. Tu n'auras qu'à pas me suivre jusqu'en haut. Sinon tu vas voir, ça dure pas longtemps et ça va être super bien. T'es un mec trop fort. Tu fais juste comme moi. Tu commences à ne plus penser à rien si tu as peur. Tu ne regarderas que moi. Je ne serai plus que ton seul repère. On ne sera que tous les deux. Il n'y aura personne d'autre dans la salle. C'est ça qu'il faut que tu te dises tout le temps ; J'ai pas peur, j'ai pas peur, j'ai pas peur, j'ai pas peur, j'ai pas peur, on n'est que tous les deux, juste avant que je t'appelle pour me rejoindre.

Sophie, qui avait suivi toutes mes recommandations, lui fit un petit geste de motivation pour qu'il se sente soutenu. Je n'avais qu'une envie qu'il kiffe le moment. Je lui avais aussi laissé le choix de ne pas le faire, mais j'espérais tout l'inverse.

Ce que je savais au fond de moi, c'est que ce n'est pas simple de passer de la vie d'un pédaleur de chemins de campagne à bondisseur enthousiaste sur une scène de deux mille en moins d'une semaine.

En moins de deux heures.

Quelque chose me disait qu'il avait envie d'essayer et de kiffer le moment.

19h07. T-shirts noirs, casquettes & cheveux bleus.

L'heure est arrivée vite.

L'ambiance était hyper chaude. Les chauffeurs de salle précédents avaient déjà bien monté la température. Le groupe de Théo avait déjà une heure de musique dans les bras, mais le ska, c'était notre truc pour s'amuser.

Les cheveux détachés, j'avais mis un t-shirt noir et la casquette militaire de mon père. Petit fétiche que je ne quittais que rarement sinon pour les concerts avec l'orchestre symphonique.

Gwenaël était habillé de la même manière que moi, casquette noire. Comme celle de Théo.

Micro/casque installé, je grimpai les marches, dans la pénombre, flashée d'une lyre blanche.

Annotations

Vous aimez lire ♪ Lana ♫ ʕ•́ᴥ•̀ʔ ❤️ ʕ•̫͡•ʔ ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0