Fragment VIII :..: 15 avril 2026
Mercredi 15 avril 2026. 1h45. Hôtel Novotel. Bourges.
Le court passage, d'une quinzaine de minutes, avait été suffisant pour que Gwenaël et moi soyons repérés pour la soirée. Moi, parce que j'ai une grande bouche, que je tente de faire un semblant d'animation, pas timide pour un sou, et mon compagnon parce qu'il avait un look de chérubin CyberPunk.
Nous étions descendus parmi les spectateurs juste après mon passage. Les filles qui étaient devant la scène et qui avaient chanté, toutes heureuses et déchaînées, dans le micro que nous leur avions tendu, nous avaient accueillis dans leur petit groupe, trop contentes d'avoir la Schtroumpfette chanteuse et son Schtroumpf timide qui les avaient fait s'amuser, chanter, et sautiller sur un ska façon pogo léger.
Théo avait terminé peu après et devait être en vadrouille avec ses potes dans les coulisses pour des rafraîchissements ou encore plus simplement, était-il sorti s'évader dans un restaurant.
Quand il n'est pas l'accompagnateur d'un artiste, il ne prend jamais le temps d'écouter les autres. Il vient pour un job et repart bien souvent aussitôt après, sauf exception. Il a un peu changé sur ce point par rapport à l'époque sainte où nous étions encore ensemble et où il était avide de tout savoir et tout connaître sur la musique, les musiciens et leur motivation. Je me demandais si parfois il n'avait pas l'intention de faire autre chose de sa vie, de tout abandonner pour changer de perspectives.
Une idée qui m'était passée par là, mais que j'avais l'impression de ressentir dans sa façon de parler de notre monde.
Je sais qu'hier, son projet était de me laisser tranquille avec Gwenaël. De nous laisser profiter de la musique. J'avais néanmoins senti, dans ma poche, les vibrations de mon téléphone qui signifiait le nombre de messages qu'il devait m'envoyer.
Les concerts qui suivaient avaient été incroyables.
Patti Smith Quartet, le dernier groupe créé par Patti, avec le guitariste Jackson Smith, son fils. Patti, mon idole et incroyable punk rockeuse que je suivais depuis des années, fut suivie par Abd Al Malik, ma référence rap quand j'avais dix-huit ans, avec des textes sur Camus.
Deux univers que Gwenaël ne connaissait évidemment pas.
Nous les avions écoutés religieusement. Debout, mes bras par-dessus les épaules de mon chéri. Mes mains, sur son torse, maintenues par les siennes.
Pendant plus de deux heures, j'avais eu mon nez plongé dans ses cheveux ondulés qui avaient gardé le doux parfum du shampooing Deep Nature - Bamboo & feuilles de thé blanc de l'hôtel. J'y avais déposé quelques baisers sous les yeux indiscrets et rieurs de mes voisines qui nous avaient trouvés trop mignons.
Nous étions rentrés à l'hôtel vers une heure du matin.
Le retour avait été rapide et simple ; voiture, drive-in du Burger King, et arrivée plus que tardive à l'hôtel. Gwenaël était surexcité d'avoir vécu tout ça. Ça se sentait, ça s'entendait. Lui qui parlait peu avec les autres était devenu, dans un sursaut certain d'adrénaline, une véritable pipelette avec le groupe qui nous avait accueillis. Il continua avec moi dans l'habitacle, enjoué par l'idée de partager du temps ensemble pendant encore au moins cinq jours.
Son Double Whooper et son King fusion Lion engloutis, il était tombé de fatigue moins de trois minutes plus tard.
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15 avril 2026. 13h00. La suite. Bourges
Les nuits se succèdent, les matins se confondent, les sensations s'intensifient.
Comment peut-on louper un petit déjeuner dans un hôtel ? J'ai toujours été une grande fan des réveils dans ceux un peu hauts de gamme. Pour la literie, mais surtout pour les petits déjeuners à volonté ; les croissants, les pains au chocolat, le jambon, les fromages, les yaourts, les œufs brouillés, quelques fois du saumon fumé, comme à Paris la semaine dernière, et du pain frais.
Il me manquait cette dose de protéines avant d'attaquer la journée.
Le temps supplémentaire passé dans la chambre avait eu raison de l'horloge qui avait continué à égrener les minutes sans que l'on s'en aperçoive. À onze heures du matin, le service à volonté était déjà fermé depuis une heure. Certes, des protéines, j'en avais eu quand même. Sous une autre forme, signature métallique encore présente sur mes papilles, mais pas de quoi tenir la journée. Pas de quoi non plus combler toute l'énergie dépensée à deux, trois fois de suite, pour s'en rassasier.
Nous avions décidé d'aller dans un restaurant plutôt coté ; La Suite.
Théo et son groupe, logés dans un autre hôtel, n'avaient pas voulu nous rejoindre. Encore une fois, pour nous laisser profiter. Enfin, c'est ce que je voulais entendre. À vrai dire, je me demandais si cela n'avait pas été fait exprès, et si Théo, quelque part, n'était pas un peu jaloux de ne plus être le seul en qui je pouvais penser. Il marquait ainsi la distance pour me le faire comprendre.
Pourtant, au bout de presque sept ans de séparation, il avait pris le dessus et s'était même remis en couple avec une fille agréable qui acceptait toutes ses élucubrations. Comme lui avait toujours accepté les miennes. Ça ne m'empêcherait pas de continuer à le vénérer et à soutenir son travail, car s'il est ainsi, c'est en partie à cause de moi.
Mon esprit avait envie de penser ; grâce à moi.
Hier soir, j'avais devancé d'une journée un moment important, devant plus de deux mille personnes ; l'anniversaire de Gwenaël. Il avait bien joué le jeu, et finalement avait assuré. Je pensais sincèrement que ce ne serait pas gagné, mais sa timidité, électrisée par mes excentricités, s'était transformée en véritable énergie. Je savais pourtant qu'il était difficile de se montrer devant tant de gens. Certains ne peuvent même pas s'exprimer devant deux personnes.
Aujourd'hui était le bon jour. Celui de son anniversaire.
J'étais heureuse de le fêter au restaurant, un des meilleurs de la ville. Juste entre nous.
Gwenaël et moi étions encore une sorte d'attraction.
Encore une fois.
Rançon du succès de la couleur de nos cheveux et de mon envie de provoquer un peu.
Je saluais alors d'une main légèrement levée tous ceux qui avaient les yeux tournés vers nous.
Les plats commandés, cocktails sans alcool en passe d'être sirotés, je le regardais. Lui semblait plongé dans un monde inconnu depuis cinq jours et restait néanmoins le regard rivé dans mes yeux qui le dévoraient ; point d'accroche et repère connu dans tout ce fatras.
Il me l'avait dit avant de sortir de l'hôtel. Il ne voulait plus revenir chez lui, et souhaitait continuer à vivre d'hôtels classes en B&B, de restaurants chics en Burger King et Mc Do délabrés toute sa vie, comme dans une fuite en avant, façon road trip, à l'image des saltimbanques multicolores que nous étions. Que j'étais, et que je lui avais fait devenir.
Il avait découvert mon univers, il l'avait partagé, et il adorait ça.
Sur la table, sa main dans la mienne. Nos téléphones posés l'un sur l'autre ; un hasard qui me fit sourire. Le bout de mes doigts enserrait sa paume chaude et sèche. Mon pouce caressait nonchalamment le dessus, doux et plus frais. De caresses lascives anodines, aux yeux de tous, nos doigts s'entrelaçaient par moments comme pour se rappeler que nous étions l'un avec l'autre, puis se séparaient un instant pour mieux se retrouver dans un ballet incessant.
À l'arrivée du serveur, celui-ci remarqua notre petit manège. Il ne dit rien, mais semblait perplexe en nous dévisageant. Nous avions trop de couleurs et pas assez de tenue pour le lieu.
Qu'est-ce qui m'empêchait de tripoter la main de mon neveu à l'heure du repas ?
Le montant payé pour son pourboire et pour son effort à nous servir avait été, je pense, à la hauteur, voire bien plus, au regard de la qualité de sa prestation et de ses exigences personnelles. Je me disais sur le moment que ça le ferait réfléchir et taire sur ce qu'il avait observé par mégarde.
De retour sur le parking, j'ouvris le coffre de la voiture. J'en sortis une boite noire cubique cachée dans le fond et la tendis à Gwenaël en lui souhaitant un bon anniversaire. Il n'était pas question de nous embrasser ici, en plein air, à la vue de tous. Cela ne m'aurait pas gênée, mais j'avais voulu que ce soit discret.
C'est rare quand on me connaît.
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15 avril 2026. 14h35. Jardin des marais des Chenus. Bourges.
Situé dans les Marais de Bourges, le jardin des Chenus était un petit havre de tranquillité en plein milieu de la cité. Un bout de campagne, à l'intérieur de la ville des rois du monde, elle-même incluse dans la campagne du département du Cher. Une imbrication qui faisait penser à mon village miniature, inclus dans une île à peine plus grande.
Sorte de poupées russes.
De quoi rassurer mon cerveau qui avait besoin de se situer loin du bruit inutile, sous plusieurs couches de protection à la manière d'un fruit dont le noyau, l'être futur qui le reproduira plus tard en un bel arbre, était caché en plein centre.
Le bruit, l'air, la peau, la pulpe et enfin, l'Être.
Il faut vraiment que j'arrête d'être amoureuse, ça me fait penser et dire n'importe quoi.
S'il y a des écrivains qui ont des laboratoires d'études, des boîtes de petits chimistes en herbe pour exercer leur talent d'analyste sur les autres, voire sur eux-mêmes, c'est une très bonne idée. Grand bien leur fasse. Moi, je n'avais aucune capacité à cela.
Analyser les gens ne m'intéressait que peu.
Je vivais, je profitais, sans me soucier du lendemain, et sans me soucier des autres.
Je les prenais comme ils étaient ; des humains, avec des forces, mais surtout beaucoup de faiblesses.
Comme moi.
L'essentiel était juste de retrouver les éléments qui m'ont façonnée ; une terre, un engrais, de l'eau peu saline, et de l'air.
Oui, surtout de l'air, pour respirer, et mettre de la distance.
Alors, celui qui veut gratter un peu plus loin aura compris que ma passion pour les lieux isolés découlait de mon envie de ne pas être vue, mais surtout de ne pas être lue dans mes pensées intimes. Cachée derrière toutes ses surcouches qui me protégeaient. Pourtant, je faisais tout le contraire ; musicienne, chanteuse, professeure, puis actrice excentrique sur des scènes musicales quand le printemps et l'été se présentaient chaque année.
Excentrique ; terme cher à mon amie Leeloo. Je sais que c'est ça qu'elle aimait chez moi. Tout cela servait à faire barrage à toute intrusion dans ce que révélerait l'étalage de mes pensées tordues, de mes envies amoureuses, de ma sensualité tournée vers d'autres terrains, plus torturés mais néanmoins assumés car je ne les reniais jamais. Toutes les couches de protection dont je m'entourais étaient tout de même ce que cela suggérait ; cacher mon intimité profonde.
Magie des paraphrases, des sous-entendus, des malentendus.
Paradoxe étonnant, je me protégeais tout en dévoilant tout.
Oui, votre patiente préférée oxymore toujours, docteur Zeitoun.
Torture de mes lecteurs qui n'adhèrent pas toujours à mes extravagances et à ma singularité.
Nous avions trouvé un joli petit banc en parcourant les sentiers qui serpentaient entre les petits jardins. Cadre superbe, vue imprenable et campagnarde sur le haut de la cathédrale depuis le bord de la Voiselle.

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