Fragment IX :... 7 Avril 2026 ♪♫
Mardi 7 avril 2026. Creac'h ar Bolloc'h. Là où se finit la terre.
Il était une heure trente, dimanche matin, quand nous avions décidé de fermer la fenêtre de l'hôtel. Rideaux opaques tirés. Lumière à leds tamisée, musique Deep House 2026 Tropical Sunset diffusée depuis mon compte Youtube sur les haut-parleurs Bluetooth du salon.
Ambiance cosy, rythme rapide, enceintes aux basses profondes. Vibrantes. Tout ce que j'aime. Malgré mon faible pour les Marshall qui équipaient toute ma maison, j'appréciais le son Bose du Canopy.
Vraiment très bon.
[ https://www.youtube.com/watch?v=yx9lWpd_j0g ]
Gwenaël, boxer et t-shirt noirs, était allongé sur les deux tiers du gigantesque divan, les jambes étendues, ses mollets parfaits reposant sur mes cuisses nues. Notre couleur de peau, similaire, semblait confondre le contour des membres.
J'occupais la dernière place sur la droite, face à l'immense écran que nous n'avions pas allumé.
Assise, les jambes étendues et les pieds posés sur la table basse.
De la main droite, je faisais marcher mes doigts sur ses orteils, un par un. Petit jeu anodin. Main gauche, mes ongles, courts par obligation professionnelle, glissaient lentement sur ses cuisses, des genoux jusqu'à la limite du raisonnable.
Ses yeux étaient fermés, je savais qu'il ne dormait pas encore. Envoûté sans aucun doute par la musique qui devenait obsédante, et ensorcelante.
Peut-être est-il troublé par autre chose.
Sa peau chaude contre moi ; magnétique.
Être ensemble ne signifie pas grand chose comme je l'avais écrit dans le Fragment VI.
Je pense cependant qu'il signifie bien plus que ça. Bien plus que l'accès à un rang social assis. Bien plus que le coup de tampon [EN COUPLE] sur le passeport de notre passion.
Certes nous étions depuis la mise en teinture de nos cheveux, un de ceux-là. Un couple qui s'embrasse ; en public, sur la joue, puis caché ; tendrement. Un qui fait s'enlacer les jeunes amants et qui se sépare dès que quelqu'un arrive. Dans notre cas, c'était normal ; tout est attaché aux conventions sociales liées à notre état.
Puis, il y a un moment où tout devient un peu différent, obligé, nécessaire.
Oui, il s'opère un tournant, un virage, pour aller au-delà du simple être ensemble.
Ça vient tout seul. Ou pas forcément. Peut-être faut-il le provoquer un jour, car on n'a pas le choix.
Il faut avancer.
Un geste simple, empreint de curiosité, peut-il remplir ce rôle, afin de tester la limite du raisonnable ? Peut-il franchir la barrière élastique d'un tissu pour aller à la rencontre d'une tension sous-jacente créée par l'imagination ?
Quelles seraient les sensations lors de son parcours sur un épiderme soyeux et doux ?
Une phalange peut-elle s'affranchir de sa propriétaire lorsqu'une fois posée sur un tissu vibrant, celui-ci se met soudain à se déformer, à répondre à ses pressions, à ses sollicitations, à s'affermir davantage, sans s'offusquer ?
A-t-elle l'autorisation de naviguer sur sa surface ?
Peut-elle inviter les autres doigts à soulever le tissu, puis, à enrober, encourager, développer ce raisonnable dérèglement de tous les sens ?
Je cite Rimbaud.
Oui, car n'est-il pas celui qui cherchait à submerger intentionnellement les sens afin de se libérer des conventions du monde.
Comme moi, ce soir-là.
Il arrive un temps où ne faire l'amour qu'avec les yeux ne suffit plus
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https://www.youtube.com/watch?v=u0lW7GEra5M
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Le réveil avait été programmé pour sept heures.
Besoin pressant.
Je me levai rapidement dans la pénombre. La sueur de ma peau se saisit immédiatement, me rappelant à mes délicieux souvenirs nocturnes.
À mon retour dans la chambre, la répétition de l'alarme de mon téléphone sonnait fort. Lui n'entendait rien. Il était toujours couché, sur le ventre, la tête tournée vers la gauche, comme sa jambe repliée qui touchait du pied l'autre, tendue, juste sous la rotule, semblant former le chiffre quatre. La pensée humoristique qu'on n'était désormais le cinq avril m'était passée par la tête, mais je me suis dit que finalement, à la fraîche, le matin, il n'aurait pas compris ni ma blague, ni rien.
C'était archi nul. Pourquoi fallait-il que je mette de mon humour débile dans des moments qui n'en nécessitaient pas. Pour cacher la gravité de mes sentiments, de mes pensées ? Pour les rendre plus légers ?
Hein, docteur Zeitoun ? Pourquoi ?
Au pied du lit, je retrouvais mon shorty, son boxer et nos t-shirts.
Je m'allongeai à nouveau. Quelques instants.
Quelle sensation agréable à laisser courir les doigts le long d'une colonne vertébrale, d'un bout à l'autre, de faire rebondir la pulpe d'une phalange sur les vertèbres du rachis cervical jusqu'aux lombaires, regarder la peau se parsemer de frissons inattendus, d'une chair de poule dénonciatrice, puis d'oser, dans un dernier mouvement, prolonger la caresse jusqu'à la toute dernière, plus bas, au delà du décent.
Au-delà du convenable.
— Il faut qu'on se lève, murmurai-je à son oreille.
— ... Continue, s'te plait.
— Mmh, je vois. Plutôt en haut ou en bas ? Ou peut-être... très... par là, murmurai-je dans un souffle à son oreille, tout en joignant un geste glissant.
— Partout.
Deux minutes plus tard, il s'était retourné.
Le corps heureux. Impatient.
J'avais bien fait de ne pas avoir encore pris de douche, car nous n'avons pas pu nous retenir.
Je n'ai pas pu me retenir.
Encore une fois, nous avions fondu.
Je l'enjambai, pressée ; son regard dans le mien, accouplant nos yeux... et nos sourires.
Énième danse libératrice.
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Nous sommes arrivés à neuf heures quarante-cinq à Disneyland Paris, par le RER A.
Quatre stations de métro et ensuite sans changement depuis Châtelet. Ça change du TGV et de la première classe, car une foule incroyable était présente. Tous semblaient avoir rejeté la sacro-sainte grasse matinée dominicale pour aller voir Mickey et ses amis.
Je crois qu'il n'y a pas de date précise où il y a moins de monde. Disney reste ce qu'il est. C'est pourquoi je n'avais pris des billets que pour le second parc. Moins couru par les touristes qui se précipitent automatiquement vers le premier, et puis, un parc une journée, ça suffit bien.
Nous avions eu la chance de faire toutes les attractions, même plusieurs fois, sans attendre la plupart du temps.
— Allo ? Ouais, ça va ? et toi ?
Gwenaël répondit au téléphone rapidement en allant se cacher dans un coin très calme, loin des musiques Disney. Il était censé être chez un ami, pas loin de chez nous, et non pas à six cents kilomètres. Il justifiait auprès de son interlocuteur de ne pas pouvoir aller à sa rencontre avant lundi soir.

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