Fragment IV :.. 13 avril 2026
Lundi 13 avril 2026. 7h00. Hôtel Novotel. Blois.
Nous avions changé d'heure, il y a une bonne dizaine de jours.
Il était sept heures, mais toujours six dans la tête des oiseaux qui sifflaient maintenant une heure plus tard.
J'aime ça, quand il fait encore noir, je l'ai déjà dit, ou plutôt j'aime quand le ciel prend des nuances bleutées. Ça me rappelle mes cheveux, mon pays, mon drapeau dont la couleur supérieure est présente pour représenter le ciel mais aussi la mer noire, au Sud. Toute une histoire sur cette jolie couleur qui est omniprésente aussi autour de mon île puis désormais sur la tête de Gwenaël qui m'a rejointe dans mon délire.
J'aime aussi quand la température monte lentement et qu'il fait encore un peu frais dans la pièce où je dors. Comme dans ma maison, les matins, quand il y a encore un peu de frais, et que mon corps se réchauffe lentement, quand je n'ose pas sortir de sous la couette. Je crois que ça fait le même effet un peu à tout le monde.
Les hôtels s'adaptent à leur clientèle pour qu'ils dorment du mieux possible, en réduisant sans le dire la température ambiante au cours de la nuit. C'est comme ça, partout, même ici dans le Novotel de Blois, on dort mieux, et en plus, ça fait des économies. Le chauffage se rallume discrètement juste avant le réveil, réchauffe les corps, incitant gentiment les clients à ouvrir l'œil sans qu'ils ne s'en rendent compte.
Je distinguais sur ma gauche le second lit King-size de notre chambre, pas ouvert, propre, aux draps blancs immaculés. En face, entre les deux lits, la télévision géante accrochée au mur. Sur la droite, l'entrée qui donnait vers la porte et les sanitaires. Les murs étaient doucettement feutrés par endroit d'un tissu silencieux. Décoration soignée, appliques en cuivre argenté, papier peint gaufré de qualité. L'hôtel dormait encore sauf au loin où je devinai dans le silence un jeune enfant papoter un peu fort dans le couloir avec ses parents. Sans doute partaient-ils ou descendaient-ils pour les petits-déjeuners.
Nous avions rendez-vous trois heures plus tard avec le premier groupe qui m'avait demandé de venir chanter pour quatre enregistrements.
Gwenaël bougea un peu sur ma droite en emmenant avec lui une partie des draps et la couverture, recouvrant sa nudité jusqu'à la taille. Sur le dos, paisible, en pleine ouverture, signifiant son bon équilibre psychique, comme il est dit dans les livres du Docteur Zeitoun, un psychologue lituanien installé au Portugal selon son profil, que j'avais eu la chance de rencontrer au hasard d'un forum, et qui, c'est amusant, ponctuait comme une signature chaque fin de séance par un Prends soin de toi. Alors je l'écoutai ; je prenais soin de moi. J'avais tellement envie de lui répondre Oui, papa. Mais bon, il était toubib le gars. Alors, je ne la ramenais jamais.
Comment m'empêcher de le regarder ? Gwenaël.
Attirée, comme happée une fois encore par son torse blanc, ses côtes dessinées avec perfection, comme une œuvre d'art vivante, formant des ondulations légères, sorte de succession de vaguelettes aux crêtes arrondies. Elles apparaissaient dans la pénombre sur sa peau fine et claire, pour descendre abruptement ensuite vers son ventre plat et soyeux que je jalousais depuis huit jours déjà. Une bonne grosse semaine où toute retenue avait été soulevée puis emportée au large de toute pensée décente.
Mon esprit s'égarait. J'étais ailleurs ; dans le souvenir des sensations ressenties cette nuit par la pulpe du bout de mes doigts lorsqu'ils avaient glissé sciemment, caressé consciemment, son épiderme lisse et souple. Mon corps s'était alors enflammé et avait transpiré tant qu'il avait pu. Ma bouche, pâteuse, matinale, se souvenait encore, avait conservé en mémoire la saveur tiède et douce d'une amerture que je n'aurais pas imaginée différente ; inoubliable goût d'innocence que j'aurais voulu laisser persister contre mon palais toute la journée, comme hier, avant-hier, et les jours d'avant. Mélange indélébile et subtil ; de sucre, de finesse, mais aussi entêtant et puissant.
Je me délectais de cette expérience, de notre expérience, de cette connexion intime qui nous unissait depuis lors, invisible au monde entier, et qui la rendait plus intense, mais pas moins fragile. Sept ans que j'attendais que la vie vienne placer à nouveau ce genre de moments crus, depuis ma rupture avec Théo.
Je ne dormais plus. L'habitude de me lever très tôt, même quand je me couche tard.
Je me tournais vers lui, plaçant mon avant-bras sous ma tête pour la surélever.
Je le regardais et le décryptais un peu dans son sommeil ; la bouche entrouverte, les cils papillonant lentement. Je devinais les cristallins bombés qui se déplaçaient, s'agitaient dans tous les sens, formant de petites bosses mouvantes sous ses paupières. Était-il en train de penser ou de rêver ?
Son bras droit posé sur son front faisait pendre sa main à l'envers, à quelques millimètres de mon visage. D'un doigt, je m'amusais à enrouler ses cheveux bouclés et colorés.
C'était doux, agréable, une sensation très satisfaisante.
Je glissais mon index le long de l'arête de son nez, lentement, juste en l'effleurant. Stoppant tout au moindre rictus que je détectai. Je frôlai et longeai ses lèvres humides tout en admirant encore et toujours ses taches de rousseur éparses.
Ma main se posa à plat sur son plexus, entre le nombril et ses côtes. Sa chaleur se communiqua immédiatement contre ma paume.
Je ressentis les mouvements lents du diaphragme qui tiraient pour remplir ses poumons, puis, me soulevant alors lentement, je me penchai.
Mes lèvres à peine à deux centimètres des siennes.
Son souffle était calme et serein. Sa respiration, légère.
Dans son haleine ; ma trace.
Je sentis tout d'un coup ses abdominaux vibrer, comme s'il allait éclater de rire. Il ouvrit alors les yeux. Je reculai de quelques centimètres, plus surprise qu'il ne l'était. Il esquissait déjà un sourire, et explosa de rire.
— Tu me chatouilles, dit-il alors, irradiant sa bonne humeur jusqu'en moi, comme par une sorte de capilarité heureuse, puis il se redressa lentement, ses muscles se contractèrent un peu plus dans l'effort contre ma paume. C'était tellement doux et adorable.
Il déposa un simple baiser, doucement et tendrement sur ma joue.
Puis un autre, et encore un, moins innocemment cette fois, au moment même où mon visage pivota.
❤️
10h22. Parking du Novotel. Blois
Une voiture se gara. Théo descendit le premier et vint vers nous.
Élodie, sa copine, en retrait, nous rejoignit. Elle ne connaissait rien de mon histoire ancienne avec son mec, mais je la connaissais déjà depuis quelques années, à l'époque où il l'avait rencontrée.
Elle savait uniquement que je étais une amie de la famille, mais surtout que j'étais celle, aujourd'hui, qui avait pu se libérer, une fois encore, pour venir au secours, on peut le dire ainsi, d'un groupe connu dans la région en défaut de sa chanteuse attitrée.
C'était une offre que je ne pouvais pas refuser ; c'était à la demande de Théo, et surtout : j'étais dans le budget des musiciens. En échange, j'avais obtenu de me faire accompagner sur cinq à six chansons de mon carnet. J'avais demandé six pour en avoir peut-être que quatre, mais c'était déjà ça. J'étais payée et je n'étais franchement pas la priorité.
Théo se lança sur moi, m'entourant de ses bras comme s'il ne m'avait pas vue depuis des années alors que ma dernière visite était il y a deux mois, mi-février, peu après sur je rencontre Gwenaël. Depuis, je l'avais eu quasiment tous les jours sur les réseaux ou au téléphone.
Comme toujours. Depuis quinze ans.
Sept ans que nous n'étions plus ensemble et la sensation que j'avais en le voyant m'indiquait qu'il était toujours au top dans mon cœur. Je saisissai, à son comportement, que j'étais toujours dans le sien également.
J'avais comme une boule au ventre, une sensation d'appréhension, de bonheur, et de trac. Indéfinissable au final, mais sans doute bien pire que lorsque j'étais sur une scène. Cela se produisait à chaque rencontre, mais un peu moins aujourd'hui, je l'avoue volontiers, car je n'étais pas seule.
Je ne l'étais plus.
Le sens de ma vie n'avait pas changé, mais il avait fait un petit mouvement sur le côté pour occulter des souvenirs trop forts. Il avait basculé, selon Zeitoun.
Occulter n'est pas effacer, car de nouveaux se créaient chaque jour.
Chaque nuit.
— Bonjour Sveta, entendis-je derrière lui, d'une voix enjouée.
Elle s'approcha et poussa un peu son mec de l'épaule, puis, m'embrassa sur la joue, beaucoup plus calmement que Théo qui, lui, empoigna la main de mon petit ami avant de lui faire une accolade quasi fraternelle, le surprenant.
— Tu sais, ça fait une semaine qu'il disparait dans le studio et qu'il prépare tout. J'en peux plus, dit-elle, en souriant. Tu nous présentes ?! ajouta-t-elle en regardant mon accompagnateur de haut en bas, mais en s'attardant sur les cheveux délibérément teint de la même couleur que les miens.
— Hé bien, voici Gwenaël, mon...
— ... neveu, s'empressa Théo, avec un petit rictus, que je fus seule à percevoir, et qui m'était arrivé en pleine face. Je le connaissais trop.
Élodie se mit à sourire puis à s'éclaffer.
— Euh, je l'aurais deviné rien qu'à vos couleurs. C'est un pari ou quoi ?
— Non, c'est juste une envie d'être libre, de faire ce qu'on veut, de se réinventer, de soutenir mon pays par exemple, tu vois ? Et... surtout de... faire parler les bavardes, répondis-je, en lui adressant un clin d'œil amical.
Élodie pouffa de nouveau.
****** * ******
13h04. Studio d'enregistrement. Blois
Le groupe était déjà installé. Théo me présenta à ses gars. Evidemment, les petites blagues amusantes fusèrent sur nos cheveux en pinceaux de couleurs, mais bon, c'était acceptable, et puis si j'avais voulu passer pour une femme discrète, j'aurais fait autrement.
Lana, ukrainienne, bretonne, cheveux bleus, non féministe, chanteuse et musicienne ; pas discrète du tout.
Théo avait loué un grand local pour cinq jours, dont deux qui ne serviraient pas. Ça avait dû lui coûter une belle somme, car en plus, il était équipé de plusieurs instruments, au cas où, avait-il dit, les gars avaient oublié du matériel chez eux. Les retombées de son travail de pianiste et d'arrangeur allaient facilement lui rembourser l'investissement. Au pire, j'étais là aussi pour participer.
Gwenaël semblait émerveillé par tout ce qu'il découvrait. Tout un autre monde apparaissait comme par magie devant ses yeux. C'est vrai que de voir des studios d'enregistrement de musique dans une vidéo et de les voir en vrai, avec tout le matériel, les instruments, les micros, sans compter les consoles informatiques de montage, c'était impressionnant. L'environnement déjà le changeait et était tout autre que celui de Roscoff et des vieilles maisons typiques du nord breton.
Cette virée lui changeait aussi de nos balades à vélo dans les sentiers.
Nous étions ici dans une sorte d'entrepôt d'une zone commerciale. Pas très glamour, mais il fallait bien travailler de temps en temps.
Après l'avoir sorti du coffre de la voiture, il semblait fier de porter l'un de mes violons, faisant attention de ne le cogner nulle part, comme s'il s'agissait de la prunelle de ses yeux, alors que ce n'était pas si fragile, surtout dans son étui.
Nous avions remonté tout le bâtiment en passant devant divers petits studios. Par les vitres, nous découvrions un tas d'autres groupes. Des jeunes, des vieux, des passionnés de sons, car il n'y a pas d'âge à l'investissement musical.
Le premier quart d'heure avait servi à me faire comprendre ce qu'ils voulaient de moi, quelle devrait être ma posture, et ma voix. Ils me firent écouter une démo enregistrée avec leur ancienne chanteuse. Ce n'était pas fameux, et même si je ne suis pas une des meilleures non plus, j'avais des prétentions autres et sûrement un peu plus de talent.
Je n'aimais pas trop me vanter alors je ne disais rien sur le coup. Je n'étais plus là pour me vendre. Théo l'avait fait à ma place. Il fallait que j'assure si je voulais que les mecs m'accompagnent ensuite.
Je m'installai sur une sorte de chaise de bar et on me donna la composition, les paroles, et les gars se mirent en chauffe en même temps que se diffusait la musique dans le casque de retour.
De mon côté, après le réglage de la hauteur du micro, je m'échauffai la voix.
J'indiquais, d'un petit geste, à Gwenaël d'aller près de Théo. Celui-ci lui tendit un casque de monitoring.
Cela me faisait plaisir de les voir côte à côte. Je trouvais ça touchant. L'ancien et le nouveau. Le second ne connaissant pas Théo, et celui-ci, conscient et comprenant, aux travers de mes yeux rivés sur lui que j'étais à la recherche d'une sorte d'assentiment de sa part, d'une autorisation.
Théo avait bien compris aux yeux troublés de Gwenaël qui me regardait amoureusement et à mes œillades en réponse, que j'étais tombée à nouveau amoureuse moi aussi. Comme nous l'avions été nous même autrefois. Travers amicaux, travers sociaux que nous avions aimé vivre, nous deux, autrefois. Huit années d'affilée.
— Hun Hun. Un deux, un deux. C'est bon Théo ? Gwen ?
Je le citai volontairement le second, histoire de le faire participer, de l'inclure parmi nous pour ne pas qu'il se sente isolé, et qu'il trouve sa place. Je voulais qu'il aime mon monde. Pas juste Lana, pas juste la surface, mais la globalité de ce que je proposais.
J'étais comme un service All inclusive.
Mais quelque chose me disait qu'il aimait déjà mon univers. Depuis un moment.
L'un, habitué, appuya sur une touche pour connecter son micro pour me répondre, tandis que le second opta pour un pouce d'acquiescement.
Je fermai les yeux quelques instants et me concentrai pour entrer dans le personnage qu'on souhaitait que je sois.
Cet après-midi, ce serait plutôt rock ; voix de poitrine, palatale, et growl.
— Les gars, c'est quand vous voulez, pour moi c'est okay, envoyai-je, d'une voix rauque et déterminée, avant de rouvrir les yeux, dans la direction de mon amoureux, surpris de la tonalité de ma voix dans son casque.
— C'est top pour moi, répondit Théo.
Gwenaël s'enfonça un peu plus dans le fauteuil, un paquet de M&M's à la main.
Il ne s'attendait pas à ce qu'il allait entendre dans ses oreilles.
Un énorme sourire illumina son regard bleu.

Annotations