Fragment V :.. Un mois auparavant

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Mercredi 11 mars 2026. 10h00. Creac'h ar Bolloc'h. Là où se finit la terre.

Nous nous étions vus une dizaine de fois.

Quatorze, très exactement. En moins d'un mois. J'avais compté. Comme si chaque rencontre avec lui était importante pour moi.

Elles l'étaient toutes. Nécessaires.

Chaque fois, c'était le même protocole ; le mercredi ou le samedi, ou les deux, rendez-vous devant l'église, sur la petite place, puis balade à pied ou à vélo. Rien de mal à ça. Il faut des habitudes, des rengaines, des choses qu'on répète pour se connaitre, se créer une confiance mutuelle et tisser des liens. C'est comme ça entre les êtres humains. Alors oui, nos rencontres étaient fixées à l'avance, verbalement. Nous n'avions pas encore échangé nos numéros de téléphone.

Nous faisions les choses lentement, sans précipitation ; des balades, des courses, à pied ou à vélo, en skate, et des choses plus futiles, mais pas innocentes ; regarder les fleurs mauves, les arbres, la mer, la plage, les rochers, et évidemment les bateaux.

Toutes, je dis bien toutes avaient un sens ; l'envie de se voir et d'être avec l'autre.

Au début, je pensais qu'il me charriait quand il disait que c'était lui qui avait choisi la couleur de son vélo ; lavande. J'ai commencé à le croire un peu plus tard quand d'autres détails me sont apparus plus nettement sur ses préférences de couleurs ; les bracelets, les chaînettes, avec des motifs mauves et fuschias un peu partout sur les poignets. Il revendiquait sa vie en couleurs, sa vie de bonne humeur, sa vie pleine de... vie, pleine de sourires.

Son envie d'être décalé et heureux.

J'avais comme une sorte de mini moi, juste en face de mes yeux.

Lui, il m'avait dit qu'il aimait beaucoup venir me voir, regarder mes cheveux, que c'était la première fois qu'il en voyait des bleus avec du jaune.

Tout comme je lui avais dit la même chose sur son choix des couleurs flashy. Je lui avais demandé spontanément pourquoi il n'avait pas passé le cap et testé de se colorer en mauve. Lui qui aimait ça. J'avais ajouté qu'il serait encore plus adorable, plus mignon.

Sa peau diaphane avait rougi.

Je crois que la mienne aussi avait rosi.

Je pensais qu'il était gay ou pas encore confirmé dans cette catégorie, mais qu'il y apportait son soutien, propre et léger. Le mode gay-friendly, sans en faire trop quand même.

Un certain nombre de signes faisaient qu'au final, en filigrane, tout le contraire apparaissait.

À sa demande, je lui avais expliqué que mes cheveux teints étaient issus des couleurs du drapeau de mes origines et celui de toute ma vie, que des porcs sanguinaires voulaient le déchirer, le piétiner, l'annuler, alors j'avais décidé de lui faire honneur et de le porter avec moi tout le temps, ou en tout cas, le plus souvent possible, et que pour le supprimer, il faudrait m'attraper, et me raser la tête.

Il avait compris et avait aimé l'idée. Alors un jour, il a voulu que je décide pour lui des couleurs qu'il pourrait avoir sur le crâne. Il n'avait pas de combat, pas de parti pris, il voulait juste être lumineux, différents des autres, dans un rôle bien assumé, comme je l'étais.

Avec le recul, je crois surtout qu'il voulait être comme moi, avec moi, que je sois en lui, et que nous formions un tout.

Le rendez-vous avait donc été pris pour la rencontre suivante, une semaine après.

Devant l'église, rendez-vous immuable et lieu de départ, puis montée du Creac'h.

Je lui faisais enfin découvrir ma maison. Celle devant laquelle nous étions passés déjà de multiples fois. Quatorze fois. Ça le fit sourire de comprendre enfin pourquoi je jettais toujours un œil en passant, pour voir si tout allait bien.

L'île n'est pas grande et on a vite fait le tour, surtout en courant ou à vélo.

L'entrée donnait sur une grande salle à manger, cuisine ouverte au fond avec vue sur la mer et Roscoff au loin. Sur la gauche, une chambre parentale avec une douche attenante et dressing, et en haut, trois chambres énormes, une douche et un grand dressing. Toilettes aux deux niveaux. Je lui fis visiter comme si je voulais la lui vendre.

Le plus drôle, c'est qu'il était attentif et très intéressé.

***

Nous nous étions installés sur la terrasse, face à la mer. Il ne faisait pas très chaud, mais c'était plus simple pour jouer avec les couleurs sans avoir peur de salir. Je lui avais mis une serviette sur les épaules pour protéger son t-shirt, et lui avais demandé s'il avait un choix personnel ou si vraiment il se laissait aller à mon propre avis sur la question des couleurs à appliquer.

— Fais ce que tu veux, avait-il dit en tournant son visage vers moi, les yeux brillants.

— Tu es sûr de le vouloir vraiment ? Que personne ne va râler que tu aies fait ça ? Troublée par ses yeux particulièrement clairs et sa peau parsemée de jolies petites taches de rousseur. Ta petite amie non plus ? avais-je osé ajouter.

— Non.

— Non à quoi ?

— Non, ça ne gênera pas, répondit-il, tout rouge.

Il n'avait pas répondu à tout et j'avais l'impression que la question sur sa copine éventuelle l'avait un peu perturbé.

Habituellement, il est mieux de décolorer les cheveux pour que la teinte tienne bien. Je n'avais pas fait cette étape avec Gwenaël. Ça lui permettait de pouvoir changer d'avis et ça partirait mieux et plus rapidement lors des prochains lavages.

Sa couleur naturelle châtain tirait sur le blond, je décidai d'appliquer du violet dans un premier temps avant la couleur finale, sans quoi ses cheveux auraient été verts.

Logique.

Au bout d'une quarantaine de minutes, quand tout fut appliqué, imprégné, rincé encore, puis enfin séché, il se regarda dans la glace de l'entrée et sembla adorer ce qu'il vit.

— Ouah, ça flashe vraiment. Je crois que ça va faire parler.

— C'est normal. Demain, tu laves encore une fois, et ça va s'atténuer un peu. Ça sera moins brillant.

Gwenaël avait choisi de venir à ma rencontre deux fois par semaine, était-ce juste pour marcher, courir ou pédaler avec moi, ou bien un autre facteur déclenchant, plus subtil, était entré en action ?

Souhaitait-il une amie, à son écoute, compréhensive, ou était-ce autre chose ? Était-ce cette même cause pour laquelle j'appréciais, moi aussi, sa présence chaque semaine ? En tout cas, une chose était certaine, il emporterait désormais un peu de moi avec lui, et me verrai chaque fois qu'il croiserait son regard dans un miroir ou une vitrine de la ville.

Que ce soit ici, ailleurs, chez lui, partout.

Tous les jours.

Il remis son casque audio autour de son cou.

Nous allions être identiques, il m'avait donné le choix ; bleu sur le crâne avec un peu de jaune.

****** * ******

Nous avions déjà échangé nos numéros mais il ne s'en servait que pour me demander s'il pouvait venir me voir. L'excuse étant toujours de se promener, de passer du temps ensemble.

Jamais, il ne m'appelait ni ne m'envoyait d'autres messages dans la semaine. On aurait dit qu'il usait de son téléphone avec beaucoup de discrétion. C'était troublant, comme si j'étais une sorte de secret à cacher, car bien souvent j'écrivais, mais mes messages ne lui parvenaient pas, comme si son portable était éteint.

Cette fois-ci, dans la soirée, au moment de son départ, je l'accompagnais jusqu'au débarcadère.

Moi aussi, je devais me rendre sur l'autre rive, chez une amie.

Nous étions assis côte à côte et avions gardé les capuches de nos hoodies à cause de l'averse impromptue qui nous avait surpris. Avec nos cheveux colorés qui dépassaient un peu sur le pourtour, on aurait pu penser à deux hackers cyber-punks isolés, tels qu'ils sont toujours représentés dans les séries télé.

Le bateau tanguait un peu. Mes yeux étaient tournés vers la fenêtre, contemplant au large la mer.

Je sentis tout d'un coup, un poids contre mon épaule. Pas quelque chose de lourd, juste la pression douce d'un repos.

— Merci Lana, pour la couleur. Tu me diras combien ça coûte.

— T'inquiète, ça vaut rien. Je l'ai volée, répondis-je sans rigoler.

La seconde suivante, je sentis une main un peu timide se faufiler dans la mienne, à l'intérieur de ma poche. Je la lui saisis comme si de rien n'était, en ne détournant même pas les yeux des rochers de l'île verte que nous contournions. Douce, chaude, hésitante et déterminée à la fois, elle se lova. Cela me fit un bien fou. Une sorte d'électrisation profonde, directement dans le cœur qui se mit à battre à plus de 120 BPM selon ce que ma Garmin révèlera plus tard. Quelques frissons parcoururent mon épine dorsale pour finir de s'installer dans le creux de mon ventre.

— Je déconne, hein ?! C'est pas le genre de truc que je vole.

Je n'avais pas su quoi dire pour décontracter l'atmosphère ou faire genre.

Je longeai alors mes doigts entre les siens, simplement deux secondes, juste histoire de repérer à l'aveugle les espaces avant de les entrelacer définitivement. Paume contre paume.

Première fois que nos peaux se touchaient si intimement. Ma question sur l'acceptation de sa couleur par son éventuelle copine, n'avait pas eu d'écho et n'avait plus lieu d'être. Peut-être n'avait-elle jamais eu besoin, car je comprenais à ce moment précis quelle en était la réponse.

Perdus chacun dans nos pensées, j'étais comme déçue ; les quinze minutes de traversée étaient passées en cinq secondes. J'aurais voulu que cela dure une éternité. Sentir sa main longtemps contre la mienne, jusqu'à ce qu'elles s'engourdissent par nos doigts entremêlés.

Nous descendîmes du bateau. Mains détachées. Discrets.

Au moment où nos chemins se séparaient définitivement pour cette journée, il se blottit contre moi dans la rue vide, la tête contre le devant de mon épaule, ne sachant sans doute pas quoi faire.

Habituellement, il me faisait une bise, mais aujourd'hui, c'était différent. Était-il apeuré, ou plutôt troublé, de me regarder dans les yeux ?

La donne n'était plus la même.

Était-il perturbé par des sentiments qu'il n'imaginait pas voir surgir si brutalement et si rapidement ?

Beaucoup de questions se bousculaient dans ma tête, et sûrement dans la sienne.

Me concernant, les BPM devaient être à 150. Quelque chose en moi grandissait et m'apportait plus de trac que j'en avais déjà eu sur scène. J'avais peur, moi aussi, autant que j'étais excitée par cette journée qui allait changer le cours de ma vie.

— Si c'est pas cette couleur, alors c'est quoi le dernier de truc que t'as volé ? Demanda-t-il pour se donner une contenance lui aussi en continuant de répondre après la déconnexion de nos mains.

J'attrapai avec douceur ses avant-bras et l'invitai à les passer autour de ma taille.

Collés l'un à l'autre. Sans bruit, sans témoins.

Sans détour.

Je déposai un baiser sur ses cheveux. L'odeur de la teinture fraiche s'engouffra dans mes narines.

Il inclina son visage, rosi de timidité mais courageux. J'en déposai un autre, léger mais arrogant, un qu'il n'aurait jamais osé faire de lui-même mais dont il avait envie, je le savais, au coin de ses lèvres, comme un message silencieux, dont j'étais certaine qu'il l'avait tout de suite intégré et qui lui laissait le choix d'accepter ou non ; l'histoire d'une destinée commune qui se créait aujourd'hui.

— Je n'ai jamais rien volé, Gwen, je ne suis pas comme toi.

— Ah ouais, mais non. J'ai jamais fait ça moi non plus. J'aurais volé quoi ?

— Mon cœur, ajoutai-je en l'embrassant sur les lèvres.

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