Fragment II :.. Deux mois plus tôt
Mercredi 4 février 2026. Craouc'h Ar Bolloc'h. Là où finit la terre.
Il y a des sentiers autour de mon village qui ne sont empruntés que par moi, ou presque. Dans la nuit noire, j'entends. Le matin. Seule avec ma frontale. Dans la journée, il y a d'autres personnes.
J'aime le sentiment de liberté que cela procure. J'aime savourer l'odeur des herbes fraîches caressées par la rosée. J'aime inspirer fort par les narines, tous les quatre pas, pour expirer par la bouche sur trois autres. Mode tranquille. Cela apporte une détente absolue à mon cerveau, développe ma respiration et ma capacité à maintenir de la puissance pour pousser ma voix quand j'en ai besoin dans un studio ou sur une scène. Cela maintient aussi mon nerf sympathique dans un état de détente profond.
Courir dans le noir, le long de la plage, sans voir la limite, sans distinguer l'horizon, juste pour essayer de deviner le trait fin virtuel qui sépare l'eau du ciel, comme s'il s'agissait, en pleine nuit, d'un tout confondu. N'est-ce pas un effet grisant ? On se croirait dans l'espace. On pourrait s'imaginer sur la Lune si on ne la distinguait pas haut dans le ciel, au même moment, à refléter les rayons d'un soleil qu'on ne voit pas encore poindre par l'Est. Quand je pense que la nuit prochaine, la capsule Orion atteindra son apogée et commencera à en faire le tour – de la Lune, pas du Soleil – pour revenir dans six ou sept jours. Fantastique, ça aussi. Je cours autour d'une île et eux courent autour d'un astre. On pourrait presque se regarder dans les yeux à quatre cent mille kilomètres de distance.
Courir face au vent, face à la pluie froide, dans cet environnement sombre et parfois remuant et bruyant, répand en moi des sensations de vie. Je me sens enveloppée par ce que je ne peux voir ; la brise qui me caresse le visage, les gouttelettes d'eau qui s'écrasent sur ma peau en de petites pointes gelées que je fais semblant de ne pas ressentir, le froid qui m'entoure dans les premières minutes avant que mon corps se réchauffe. Il y a aussi la douleur inattendue et brute d'une petite pierre que je n'avais pas remarquée et que mon pied endure sous la fine épaisseur de caoutchouc de mes sneakers. Inadaptés pour la course car je me suis trompée, ce matin-là.
Puis, il y a d'autres chemins utilisés par les randonneurs, les visiteurs de passage, les touristes. Des sentiers accessibles, balisés, entretenus, et propres. Communs.
C'est à seize heures, sur l'un d'eux, que la rencontre a eu lieu. La toute première.
Elle n'était pas prévue.
Rien ne l'était d'ailleurs.
Il était juste là, sur un vélo lavande, à me regarder passer, lors de mon second footing de la journée.
— Bonjour madame, s'il vous plait, vous savez quel chemin je dois pr... pour all.. ...aselle ?
J'étais passée un peu vite devant lui, sans faire vraiment attention et n'avais pas pu entendre la totalité de la question. L'effet coupure de réseau dans le tunnel, sans y être entrée. Sans même qu'il soit construit. Je ralentissai et reculai comme on fait avec un arrêt sur image lent et retour arrière pour revenir à son niveau.
— Excuse-moi, j'ai bien vu que tu parlais mais je ne t'ai pas entendu, dis-je en retirant un earpod.
Est-ce la manière théatrale avec laquelle j'avais reculé, presque en trébuchant, ou la façon dont j'avais voulu enlever mon oreillette, sans y arriver la première fois, tout en faisant une grimace, ou ma manière de tutoyer tout le monde comme si on était ami depuis l'enfance, qui le fit sourire ? Sans doute les trois, mais je sais que c'est à cet instant-là, quand je vis ses lèvres s'affiner, se tendre sur son visage pour m'offrir un sourire parfait, un vrai, celui où les pommettes remontent, les paupières inférieures se plissent pour souligner le regard d'un petit bourrelet, oui, c'est à cette seconde précise que j'ai été happée, et ma cervelle projetée.
Un shorebreak surpuissant m'avait bousculé le cerveau et l'avait propulsé jusqu'au fond de la boite cranienne. Un peu comme un surfeur emporté dans le tunnel éphémère lors d'une mauvaise évaluation de sa manœuvre. Il m'avait fallu quelques secondes alors pour l'aider à ramer et remonter, reprendre sa place originelle et se coller à nouveau par l'intérieur contre mon front, le Cortex Orbitofrontal, qu'ils appellent ça, les spécialistes. C'était là que ça s'était détaché pour revenir instantanément à sa place initiale ; le point central de la gestion des émotions. Dans mon souvenir, une des dernières – émotions – qui avait valu un tel décrochage datait de l'année deux mille onze. J'avais alors vingt-trois ans.
Le tableau était agréable à observer ; un inconnu, cheveux châtains, plutôt clairs, blouson en tissu vert pomme, sorti de nulle part, était apparu dans mon monde hivernal, mort et monochrome. Le fond de l'image façon stéréogramme me faisait percevoir un ciel toujours anthracite, chargé, et une eau au ton gris foncé, mais c'est ce qui m'a plu ; le contraste saisissant de l'arrière-plan sombre et flou avec l'avant-plan flashy, net et précis. Nous portions les mêmes couleurs. J'entends par là ; des hoodies vifs, mais surtout ; des yeux clairs, une peau diaphane. Lui, avait, en plus, quelques taches de rousseur. Beaucoup en vrai. Pas encore assez à mon goût. J'en voulais toujours plus. Sa voix était ensorcelante. Il semblait issu de mon monde, et si ce n'était pas le cas, il venait d'y pénétrer avec violence pour se fondre dans mon décor préféré, celui de ma chambre d'adolescente d'autrefois, arborant des posters sur les murs comme des trophées.
Un autre poster mental se construisit en une seconde autour de lui. Je l'affichai dans mon esprit.
Il était sans doute plus vieux qu'il n'en avait l'air. Je n'en savais rien, et je m'en moquais bien.
Moi qui cherchais à me réchauffer en courant, j'ai senti soudainement une onde brûlante me parcourir des pieds à la tête.
Il répéta sa question à propos du chemin à prendre pour rejoindre sa destination.
— Euuh, Delaselle est fermé. Ça rouvre en avril, avais-je balbutié presque par automatisme. Cette habitude de répondre à tous les touristes qui viennent ici et qui se cassent le nez devant les grilles encore fermées de notre joli jardin botanique.
— J'peux vous accompagner avec mon vélo ? Vous allez vers où ?
Sa question, du coq à l'âne, m'avait surprise, mais pas autant que l'intention qu'il y avait déposée.
Un trouble, léger et déjà présent depuis mon arrêt, s'inséra plus en profondeur en moi.
— Tu peux, si tu veux, mais que si tu me tutoies, avais-je répondu, je vais par là, ajoutai-je, le bras droit et la main tendus, en désignant le chemin qui s'ouvrait devant nous.

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