L’ homme et la machine
”Mais qui fait ça ?!
On aurait quand même pu nous prévenir!
Après tout ce qu'on a fait pour eux !
Et puis, on aurait été moins capricieux, on aurait laissé les portes s'ouvrir, les crochets d'attelage se seraient emboîtés comme dans du beurre.
Si on avait su!”
Si les objets, petits ou gros ,avaient une âme, c'est exactement ce qu'ils auraient pu se dire ce jour de novembre 1956
Devant, la locomotive est une flèche d'orange brûlé, l'incarnation de l'énergie brute, l'éclat d'un soleil sur la grisaille du ballast. Sa caisse, robuste parallélépipède, annonce sa mission : celle du travail. Elle est taillée pour la traction, pour mordre le rail et déplacer les montagnes de matériaux qui rebâtissent le monde.
Les deux bandes d'or jaune barrent le corps de la bête, signalant sa présence implacable. Au centre, sa cabine domine la scène. C'est là qu'un homme, maître des chevaux à vapeur, dirige cette force tranquille, veillant sur des voies amenées à disparaître.
1950
L'hiver avait déjà fait sa première offensive dans une grande partie du pays. Il mordait sévèrement les mains gantées et les visages cagoulés des mécanos qui s'affairaient autour de ces vieilles carcasses. La veille, un drôle de convoi s'était engouffré dans la gare de La Rochelle. Sur la voie réservée aux trains de marchandises, une locomotive orange vif, suivie d’une douzaine de plateaux chargés de wagons, prépare sa manœuvre.
Sous sa casquette noire, défraîchie et ratatinée , on entendait le conducteur pester contre les mécanos.
- ”Vous croyez vraiment que j'ai que ça à faire! Libérez-moi cette putain de bécane! ”
Émilien Boissu, tout à son agacement, remonta dans sa cabine de conduite, attrapa au vol sa sacoche de travail et redescend aussi lestement qu'il etait monté, malgré son âge et les quelques dizaines d'années passés la tête dans la chaudière de son engin. Il lui avait même donné un petit nom, celui de la vieille chienne de ses parents, sur le point de passer l'arme à gauche au moment où il commençait à conduire. C'était Capucine. À l'époque, ses parents avaient trouvé ça tellement ridicule.
- ”On donne pas le nom de sa chienne à une locomotive. On donne pas de nom du tout à une locomotive !” avait dit son père.
Émilien avait été élevé dans la rudesse des fermes de l'époque, et les guerres n'avaient rien arrangé, il n'y avait pas de place pour les rêveurs! Mais lui, c'était un sentimental. Ce qui ne manquait pas de faire rire sa mère, d'agacer son père, et d'encourager les moqueries de ses frères. Il avait assez vite développé une passion pour les trains et beaucoup travaillé pour en arriver là. Toutes les moqueries du monde ne l'ont pas découragé, et ses rêves de voyage se sont réalisés grâce à la vapeur de ces bécanes. Et c'était encore cette passion qui lui permit d'éviter le front pendant la guerre, ses compétences étant plus utiles en gare de Niort. D'abord sous la direction des Français puis sous l'occupation des Allemands.
À cette époque il avait 34 ans, et sa discrétion tranchait avec la gouaille qu'il a aujourd'hui! Il avait réussi à faire croire à tout le monde qu'il était célibataire et orphelin depuis la première guerre et que par conséquent il n'avait rien à raconter, pas de bavardage inutile et pas d'attache. C'était sa manière à lui de protéger ses parents, se retrouvant seul dans la petite ferme isolée puisque ses jeunes frères avaient été mobilisés sur le front. Il n'en reverront aucun. Il choisira de ne remettre les pieds sur les terres mouillées de ses marais qu'à la fin de la guerre.
1956
À presque 45 ans, il est toujours célibataire mais aussi vraiment orphelin depuis plusieurs années. À la mort de ses parents en 46, a six mois d'intervalle, il avait vite décidé de vendre la ferme qui n'était plus que l'ombre d'elle-même. Non pas qu'il ne soit pas attaché à ces terres, mais elles ne faisaient pas le poids devant Capucine, sa seule attache …
Sa sacoche en bandoulière, il s'engouffre dans dans la guitoune du chef de gare, se sert un café bien chaud tout en ne perdant pas de vue le déroulé des opérations. Il amorce une grimace en avalant la première gorgée.
-Tu sais toujours pas faire du café Marco!
- Ben écoute, il est comme ton humeur, amer ! Et si ça te va pas tu le laisses!
- si tes gars se magnent pas, je serai jamais à l'heure à Bayonne pour le chargement de bois!
- bah si tu allais les aider, ça irait peut-être plus vite!
- pis quoi aussi ? Je suis conducteur pas mécano! Dans 5 ans c'est la quille, et c'est pas a la veille de la retraite que je vais me rendre indispensable en faisant le boulot des autres ! Sinon ils me la donneront jamais! Il faut bien que ces gamins apprennent de toute façon!
- je te rappelle que tu as été mécano toi aussi… bref, et qu'est-ce que tu vas faire de la retraite?! À 50 ans? Mais tu vas t'emmerder! Tu as même pas une femme et des enfants…
- Ne t'inquiète pas pour moi ! Ils ont fini ! C'est pas trop tôt! Et qu'est-ce qu'ils vont faire de tous ces wagons ? Ttu le sais toi?
- aucune idée, tout ce que je peux te dire c'est qu'on est chargé de les mettre sur la voie de garage, après je suis pas sûr qu'ils sachent quoi en faire!
- mouais…
Émilien repart sans en dire plus, sans même saluer le chef de gare, se contentant d'un grand geste d'exaspération et claque la porte en partant, faisant au passage trembler les vitres de la guitoune.

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