Le dernier voyage

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1961
Cinq ans se sont écoulés et autant d’hivers rudes, contrastant avec la douceur d'une paix retrouvée. La reconstruction du pays s'est faite au prix de centaines d'aller retour de convois chargés de matières premières. Capucine en a traîné des tonnes de bois, blocs de bétons, parpaings, sable et ciment ! Elle est fatiguée et Emilien sent que ce sont les dernières heures de sa chère bécane. Lui aussi est fatigué ! Et surtout, il ne veut pas conduire autre chose qu'elle.
- ”Si elle arrête, j'arrête avec elle” se dit-il.
C'est au 31 décembre qu' il doit se résoudre à lui dire au revoir pour une retraite bien méritée. Mais lui n'y aura pas droit! Pas encore…
Il enrage !

1962
A l'entrée de l'été, un vendredi matin pas comme les autres, les visages sont fatigués. Il a bien fallu la nuit et la matinée suivantes au mécanos de la Rochelle pour préparer le transfert. L'info est tombée sur le bureau du remplaçant de Marco, en fin de journée. Les wagons doivent être prêts ce vendredi, pour être transférés à Niort, et pas question de plateau cette fois! La gare de La Rochelle a besoin de grandir face à l'afflux croissant de voyageurs depuis plusieurs années. Le réseau doit fermer, faute d’utilité et de moyens pour entretenir les petites lignes qui ont servi à transporter plus vite les marchandises, toutes celles qui coupent à travers champs et campagne. La douzaine de wagons arrivés 6 ans plus tôt empreintraient l'une d'elle pour rejoindre Niort sans gêner le trafic commercial. Ce serait la dernière utilisation de ce tronçon , et le dernier voyage pour ces wagons d'un autre temps. A terme, ils sont promis à la destruction, sans doute vendus à quelques ferrailleurs des environs pour une bouchée de pain.

C'est à Émilien que l'on confie ce transport ultime, le seul à connaître par cœur cette ligne pour l'avoir prise plusieurs dizaines de fois. Il connaît tous les pièges et il faut bien son expertise pour mener à bien la mission!
Quand il arrive en gare, flanqué de deux apôtres à ses côtés, il a changé de casquette ! Au départ de Capucine , devant son obstination à refuser de finir l'aventure de sa carrière sans elle, un terrain d'entente fut trouvé. Ils prirent tous les deux du galon. Lui en instructeur et Capucine en loco-école ! Mais à condition de retarder son départ en retraite d'un an ou deux. Il se dit que c'était un juste retour des choses. S'il pouvait gagner quelques années supplémentaires avec sa bécane, il pouvait faire ce sacrifice de quelques mois lui aussi! Et du coup, sa nouvelle casquette a de l'allure Il la porte fièrement , prenant bien soin de ne pas la poser n'importe où, de ne pas la salir et de toujours mettre en valeur les jolis galons dorés qu'elle arbore sur son pourtour.
- " Ah si seulement les parents avaient pu voir ça!”
Ils dispense volontiers à ses apprentis tant son savoir-faire professionnel que ses connaissances historiques au travers de ses voyages avec Capucine. Il est comme un poisson dans l'eau !

Sa mission est périlleuse, il a donc choisi son meilleur élève pour ça. Daniel ne s'est pas fait prier longtemps pour accepter. Fils d'une famille juive, ce sont les horreurs de la guerre qui le poussent à vouloir rendre à la France un peu de ce qu'elle lui a donné pendant ces années difficiles, sa protection. Enfant et de cachettes en cachettes, il a découvert le monde à travers la lecture, sa première passion. Quand la guerre est enfin finie, il a épluché tellement de revues et autres bouquins qui parlent de voyage en train et de mécanique ferroviaire, qu'il ne se rend même pas compte de ce qu'il sait ! C'est quand il décide de se présenter au concours d'entrée à la formation de conducteur de train que ses talents éclatent au grand jour. Émilien ne mettra pas longtemps à comprendre qu'il a devant lui une sacrée relève.
- " Il s'agit de ne pas gâcher tout ce talent !” lui répète souvent le chef.
Avec cette mission à haut risque, l'instructeur assure à son disciple une longueur d'avance pour son avenir dans la compagnie, il en est sûr !
Émilien envoie Daniel préparer Capucine à répartir, et ordonne à Louis, l'opérateur de maintenance qui les accompagne pour l'occasion, de vérifier de près l'état des wagons à faire suivre.
- "Si on déraille, ce sera de sa faute !”

Pendant ce temps, Émilien passe la porte de la toute nouvelle guitoune flambant neuve, en ignorant volontairement l'injonction inscrite “ frappez avant d'entrer ”.
- ”Pis quoi aussi ?! J'ai jamais fais ça, c'est pas aujourd'hui que je vais commencer ! ”se dit-il.
Le contraste est saisissant! Du temps de Marco, on ne frappait pas, le ménage était très occasionnel voire totalement inexistant , les vieilles vitres laissaient l'air passer… Aujourd'hui un radiateur trône fièrement sur un pan de mur, une révolution qui promet au nouveau chef de gare des hivers confortablement installé au chaud. Les fenêtres et les portes sont rénovées et même le café est meilleur ! Ce dernier conduit Émilien au hangars où sont entreposés les wagons, lui expliquant qu'ils n'ont pas bougés depuis leur arrivée à la Rochelle et que ça risque d'être rock'n roll.
- ”Ils ont les roues carrées”,dit-il !
En entrant, Émilien les reconnaît !
- ”C'est moi qui les ai amenés ceux-là ! Et ils sont encore là ?”
Il regarde ce cimetière de ferraille rouillée et y trouve une certaine poésie. Il voit un tableau aux couleurs vieillies par le temps, laissant par endroit entrevoir leurs teintes d'origine, comme des cubes d'enfant laissé là après avoir passé l'âge de jouer. Quand il avait fait le premier voyage, il avait compris que ça embrassait la compagnie et avait proposé alors de les délester de l'un d'entre eux. Il avait essuyé un refus catégorique ! Même s'il en assurait l'enlèvement à ses frais ! Comme il sait que la nouvelle direction de La Rochelle est très à cheval sur les procédures, il ne retente même pas! Il verra ça à Niort.

14h00 tapante, le convoi décolle péniblement. “Allez ma Capucine, c'est pas le moment de flancher, c'est sûrement notre dernier grand voyage…
- ”Montre leur de quoi on est capable ! ”lui glisse t-il au creux du poste de conduite. Comme si elle pouvait l'entendre, comme si elle avait une âme !
Le voyage va sans doute durer. La vitesse de croisière de la vieille locomotive ne dépassera sûrement pas beaucoup celle d'un vélo, vu l'état des voies et des roues de son chargement. Il faut arriver à destination dimanche soir. C'est pour ça que Louis est là, chargé de faire du repérage sur les voies avant leur passage, de nettoyer si besoin, de désencombrer et réparer les rails pour ne pas risquer le déraillement. Émilien et Daniel,eux, s'occupent de Capucine et vont volontiers donner un coup coup de main quand il faut débiter un tronc tombé sur la voie, ou remettre un boulon sur un tronçon de passage. L'humidité de ces terres de sud-ouest fragilise l'enracinement des arbres, qui tombent au premier coup de vent fort venant de la mer. Émilien apprécie le temps qu'il a à cet instant pour re-découvrir son pays. Son marais est son pays! A tel point qu'il n'a pas résister d’ y racheter un minuscule bout de terre à quelques kilomètres de la fermette de ses parents.
La petite voie ferrée serpente le long de la Sèvre Niortaise en parallèle des chemins de halage qui furent aménagés par les paysans du coin pour faciliter la circulation des animaux et des tracteurs. Depuis quelque temps, on commence à voir fleurir de loin en loin des petites cabanes faites de briques et de broc, le plus souvent ouvertes sur le fleuve, sans porte ni fenêtre, avec pour seul meuble une table et des bancs. Quand ce n'est pas le lierre qui grimpe après les tôles ou les bardages en bois, ce sont les lys du Marais ou quelques rosiers planter là qui trahissent parfois une présence féminine au côté du pêcheur. Ces plantes sont aussi un repère pour retrouver l'entrée du ponton de pêche après avoir délaissé l'endroit pendant la saison d'hiver. Il est important de laisser le poisson frayer. Si le fleuve a toujours été généreux envers les pêcheurs, c'est aussi parce qu'ils respectent les saisons. Ça lui aura permis de les nourrir depuis des siècles et encore pour longtemps. Émilien se dit:
- ” c'est comme ça que je la vois ma retraite !”
Avec la disparition prochaine de cette voie, la compagnie rendra à ses locataires à deux pattes ou à quatre pattes toute la quiétude des lieux. La nature pourra sans doute reprendre ses droits. Depuis le temps qu'il est parti, Émilien se demande s' il y a toujours autant de circulation sur ce fleuve…
Quand il vivait à Irleau, il en a vu passer des barques et des barges. Souvent chargé de fruits et légumes, de bois, de bétail ou même de militaires et caisse d'armement pendant la première guerre!
Ici tous les habitants ont une barque, accessoires indispensable à la vie de ces marais. Beaucoup de familles avaient un petit carré de jardin sur la rive gauche de la Sèvre leur permettant de vivre toute l'année de leur récolte. On vendait les excédents sur la rive droite à même la barque à tous ceux qui n'avaient pas la chance d'en avoir. Quand il n'y avait pas de potager, c'était des petites parcelles agricoles bordées de peupliers, accueillant généralement des bovins ou des chevaux. L'herbe y est bonne, grasse et abondante. Ça fait des belles bêtes!
Perdu dans ses pensées, tout à sa nostalgie il ne voit pas le petit veau qui a manifestement préféré aller chercher son repas sur le passage de Capucine . Ce sont les hurlements de Louis pour tenter de faire déguerpir l'animal qui le sortent de sa torpeur. Encore une fois, c'est Daniel qui est au poste de conduite qui actionne le frein. Louis continue d'hurler mais sans résultat quand Émilien lui intime d'un simple geste de se taire. Calmement, l'instructeur descend de sur la voie et s'approche doucement, tout en balayant du regard les environs pour s'assurer que la mère ne soit cachée quelque part. De ce côté-là du Marais, ils sont plutôt sur une terre de culture, mais on sait jamais, il n'est pas arrivé là par hasard ! C'est qu'il y a un troupeau ! Émilien d'un mouvement lent de ses bras, arrive a faire tourné le veau dos au fleuve.
- ”Il ne faudrait pas que dans la panique, il tombe à l'eau.”
Ensuite, placés tous les trois en arc de cercle derrière le fugueur, ils tentent de le pousser dans la parcelle voisine. Têtu, le veau esquisse un demi tour, aussitôt stoppé par Louis,. Il finit par avancer doucement et pendant que les deux autres le maintiennent à distance des voies, Daniel fait passer le convoi. Une fois la loco et quelques wagons passés, tout le monde remonte.
- ”Plus de temps à perdre, il faut être à Marans avant la nuit!”

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