Du balais !

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Finalement, ils y seront avant 18h00, presque 4h après leur départ, pour environ 25 km de distance ! Tout le monde s’affaire autour du convoi pour le préparer au départ du lendemain, dans une gare déserte où seule la lueur dans le bureau du responsable trahit une présence. Émilien part à la recherche d'âme qui vivent, un contrôleur peut-être, n'importe qui pour lui donner les clés de leur piaule pour la nuit ! Il doit longer le quai sur plusieurs mètres avant d'atteindre la seule pièce éclairée et en passant devant la fenêtre, il aperçoit de dos une silhouette fine, courbée, la tête dans un placard.
- ”Ça c'est pas le chef !” se dit-il .
Il s'arrête un instant pour observer l'intrus, qui en se relevant s'avère être une intruse ! D'un geste nerveux, elle renvoie sa longue tresse rousse dans son dos, et entreprend de former avec un chignon. C'est quand elle se tourne vers le bureau pour y attraper un crayon qui devait lui servir de pique à cheveux, qu'elle se rend compte de la présence d'Émilien derrière la vitre. En moins de deux, la voilà à la porte, armée de son balais d'une main et de son crayon-pique de l'autre !

Après avoir récupéré, non sans mal, les clés des deux chambres, les trois collègues descendent au café de la gare prendre leur repas. Émilien se garde bien de raconter aux deux gamins qu'il s'est fait agresser par crayon gras et un balais ! Il se contente de leur dire qu'en l'absence du chef de gare, les clés avaient été confiées à la patronne du café et omet volontairement l'épisode de la femme de ménage.
- Bonsoir messieurs ! Je vous sers un apéritif avant le dîner?
L'instructeur se fige, devient blême, puis rouge écarlate en reconnaissant la voie dans son dos! Il bafouille un ” non merci” sans même tourner la tête puis se ravise.
- on l'a bien mérité les garçons, non?
Les autres acquiesce d'un hochement de tête, en se regardant un peu interloqués et surtout amusés par la scène à laquelle ils viennent d'assister. Ils savent bien que ce n'est pas la peine de poser des questions, ils n'auront jamais la réponse. Émilien amorce alors un geste de la main pour rappeler la serveuse. En moins de 3 secondes, la voilà qui se plante devant Émilien.
- trois blancs cassis ! Et pas des doses de gamins!
Elle le regarde droit dans les yeux, comme pour défier toute l'autorité qu'il avait mis dans sa requête. Et cette fois-ci Émilien ne pouvait pas l'ignorer.
- mais bien sûr, tout de suite Monsieur ! Répond-elle en insistant sur le ”Monsieur ”, comme un soldat répondrait à son supérieur, avec un petit sourire en coin en prime! Toute la contenance qu'il avait réussi à retrouver s'évapore une nouvelle fois. Il monte rouge, semble agacé, et cette fois-ci, les garçons surpris tentent une remarque. C'est Daniel qui s'y colle.
- vous la connaissez , chef?
- pourquoi veux-tu que je la connaisse ?! T'es bête ou quoi!
Il n'a de compte à rendre à personne ! pense t-il.
- alors Marinette, c'est pour aujourd'hui ou pour demain ? T'attends que les verres réchauffent ou quoi!
La patronne vocifère comme une marchande de poisson en entrouvrant la porte de la cuisine. Émilien s'en agace.
- on est tout seuls, elle pourrait nous les amener cette mégère !
Il se lève d'un coup sec, sans avoir senti la présence de la serveuse dans son dos. Le plateau bascule d'un coup de coude maladroit, les verres plein finissent leur course au pied de Marinette, couverte du liquide rose sur son tablier et ses chaussures. Le fracas de verre brisé alerte aussitôt la patronne qui sort de la cuisine en hurlant.
- mais qui est-ce qui m'a foutu une emportée pareille ! Désolée messieurs, je vais m'occuper de vous, et toi ce sera retenu sur ta paie ma petite fille ! Va surveiller les ragoût, ça tu vas y arriver?
Marinette hoche la tête et s'efface en marmonnant un ”désolée ” qui semblait ne s'adresser qu'à Émilien qu'elle regarde discrètement par en dessous.

Le repas se déroule sans aucun autre incident, et sans Marinette, cartonnée à la cuisine sur ordre de la patronne ! ”Disparais de ma vue !” avait- elle dit.
L'air de rien, Émilien attend que la serveuse sorte pour demander à la patronne d'où elle sortait. Il ne l'a jamais vu ici…
- ho, elle est pas très futée, mais c'est une gentille fille! Elle tenait la ferme de ses parents, mais la compagnie lui a racheté ses terres pour faire passer le train de voyageurs entre ici et Niort! De toute façon, elle pouvait pas s'en sortir toute seule depuis la mort de sa mère. Avec ça, elle n’est pas si bête qu'elle en a l'air puisqu'elle a su négocier un petit boulot, seule condition pour qu'elle accepte de vendre! C'est sûr , à son âge, veuve et sans enfant, elle ne pouvait pas espérer beaucoup plus! Alors elle va là où on a besoin d'aide, et je dois bien reconnaître qu'elle fait de son mieux!
Émilien entend dans ses paroles un chouïa d'attachement de la part de cette femme rondouillarde, aux allures de sergent chef avec ses épaules larges. D'ailleurs elle avait un surnom que les cheminots de passage lui donnaient, c'était adjudant patouille! Parce qu'elle était toujours dans la tambouille de sa cuisine et elle menait tout le monde à la baguette, y compris les clients.
- bon c'est pas tout ça les garçons mais j'ai pas fini de ranger et je voudrais bien aller me coucher! Je vous laisse finir votre café tranquillement et de toute façon le père Maurice sera là toute la nuit. Si vous avez besoin de quelque chose vous n'aurez qu'à redescendre! Petit déjeuner à partir de 5h30 demain matin! Bonne nuit messieurs !
Les 3 collègues la saluent en cœur, avale la dernière gorgée de café et disparaissent dans l'escalier qui mène à leur chambre.

A 4h30, Émilien ouvre les yeux et s'étonne d'être aussi en forme pour ne les avoir fermés que 3h. Il a eu du mal à trouver le sommeil ! Et pour cause! Il ne peut s'empêcher de se repasser la scène que lui a faite Marinette , le prenant pour un client voleur ou voyeur ! Quel imbécile, si je n'avais pas oublié ma casquette aussi!peste-t-il. Elle pouvait pas savoir ! Résultats, j'ai pris un coup de balai derrière les genoux! Mais j'ai quand même retenu le coup de crayon! Elle a pas froid aux yeux celle-là!
Il avait honte de s'être fait surprendre aussi facilement, de surcroît par un petit bout de femme faisant deux têtes de moins que lui, épaisse comme une traverse de chemin de fer ! Il avai quand même réussi à se présenter et elle finit par l'envoyer chercher ses clés au café. Elle le regardait s'éloigner depuis le quai, toujours balais à la main, histoire de s'assurer qu'il prenait la bonne direction et qu'il ne reviendrait pas la déranger.
Après avoir jeté dans son sac ses quelques affaires, il attend que 5h sonne à l'horloge de la gare pour aller tambouriner à la porte des garçons en leur criant de dehors ” à 6h, on décolle !”. À l'instant où il commence à descendre l'escalier, il aperçoit une porte qui se ferme discrètement et a le temps d'apercevoir le bout d'une tresse rousse pour comprendre qu'il s'agissait de Marinette. Il a un petit sourire en coin et reprend sa descente. Le père Maurice l'accueille avec un sourire forcé et fatigué, il a même l'air de mauvaise humeur. Émiliens se hasarde a demandé un café, aussitôt refusé! ” le petit-déjeuner, c'est à partir de 5h30 et il n’est pas à 5h30!!” braille le patron en disparaissant dans la pièce voisine.
- je vais vous le faire moi votre café! Du sucre, du lait ?
- rien, merci
Émilien regrette aussitôt le ton condescendant qu'il lui a imposé et un silence gênant s'installe entre eux. Du coin de l'œil,il observe le visage presque juvénile de cette quadragénaire.
Ses traits sont fins mais ses yeux verts ne reflètent pas la jeunesse de sa peau…ils ont l'air triste,, manquent d'un petit quelque chose qu'il a du mal à définir. Elle a le regard blasé, un regard de vieux qui n'attend plus rien , plus personne. Même ses gestes sont mécaniques ! Pourtant, hier sur le quai, ça pétillait dans ses yeux, de colère mais ça brillait ! Ça explosait même, Émilien a bien vu ça ! Voilà! C'est ça qu'il manque ce matin à son visage, de la lumière ! Il se dit qu'il sait bien comment faire pour revoir cette lueur, mais si c'est pour prendre encore un coup de balai, non merci!
Marinette lui apporte son café en se répétant ce qu'elle avait envie de lui dire, elle l'a retourné dans sa tête toute la soirée sans trouver la bonne formule.
- écoutez, pour hier…
Il lève la tête, elle rougit.
- Quoi hier?! Ben les gamins c'est pas trop tôt ! Faudrait qu'on soit à Niort ce soir, il n'y a plus de gare d'ici là … sinon on dormira dans un wagon et on ne mangera pas! Alors bougez-vous le train!
Marinette avait fait demi-tour sans demander son reste, de toute façon, elle a bien senti qu'il ne voulait pas de ses excuses. Alors après avoir posé le pichet de café, le pain, beurre et confiture sur la table, elle repart en cuisine sans un mot.
Tout le monde avale son petit déjeuner en vitesse et les voilà repartis après avoir remercié la patronne qui venait d'arriver.
Ils prennent leur place respective dans la cabine de Capucine, chacun à sa tâche pour un démarrage en douceur…
- Attendez !
Les trois têtes se tournent pour tomber nez à nez avec une Marinette en âge, essoufflée et écarlate. Les bras chargés d'une caisse clairement trop lourde pour elle et un vieux sac militaire dans le dos. La respiration coupée , elle essaie d'aligner des mots sans y parvenir. Daniel descend pour la délester de sa caisse, la fait asseoir sur le marché pied de la loco , elle reprend son souffle et se relève rapidement. C'est sa seule solution !
- alors, tu veux quoi ? Émilien s'impatiente !
- je vous ai préparé quelque bricole à manger pour le voyage , comme vous n'avez pas de gare avant Niort, vous mangerez comment à midi? Oh c'est pas grand-chose ! Rien que du pain, du saucisson, un peu de pâté et du fromage… je vous ai mis aussi un petit peu de vin dans une gourde…
Les deux autres empressent de soulever le torchon qui recouvrait la caisse avec le sourire jusqu'aux oreilles! Émilien , lui, la regarde avec méfiance…
- c'est pas moi ! C'est la patronne qui m'a demandé quand je lui ai dit que vous alliez jusqu'à Niort… par contre, le vin ça c'est moi! Mais vous dites rien…
- qu'est-ce que tu veux? Vas-y dis!
Daniel et Louis échange un regard étonné, et placer entre les deux, ils suivent l'échange comme on suivrait et un match de tennis! Un coup à droite, un coup à gauche ! Louis se penche vers Daniel, et lui glisse à l'oreille ” mais qu'est-ce qu'il a? Pourquoi il lui parle comme ça? Pas assez discret le Louis.
- il a qu'il a pas que ça à faire, alors tu vas me dire ce que tu veux?
Marinette se lance
- j'ai un oncle et une tante malade qui habitent un petit peu avant Niort, et je devais aller les voir ce dimanche. Mais j'ai pas les moyens de payer le train pour y aller. La compagnie me paye bien le voyage, mais seulement lundi matin puisque j'y suis attendu pour travailler. Peut-être que vous vous passez pas très loin de là où ils habitent et que vous pourriez m'emmener… vous n’inquiétez pas je finirai le voyage à pied! Je suis prête à voyager dans un wagon toute seule, vous ne me verrez pas, vous m'entendrez pas! Promis, je ne vous gênerai pas!
Les trois hommes se regardent, ne comprenant pas très bien ce qui leur tombe dessus!” Décidément, elle a vraiment pas froid aux yeux!” pense Émilien.
- alors ?
- Allez monte! Mais je te préviens, je veux pas d'ennuis et je te veux pas dans mes pattes et tu filera un coup de main si y'a besoin ! Et c'est où que tu vas?
- à la Repentie, tu connais ?
- tu me prends pour qui ? Ça va faire 30 ans que je fais la ligne, alors si je connais pas la Repentie, je connais rien! Louis, tu vas avec elle dans le premier wagon!
Et devant le large sourire que ne peut s'empêcher d'afficher Louis, Émilien de rajouter ” et bas les pattes, on est des gens bien élevés !”

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