Retour au pays

11 minutes de lecture

Le convoi peut enfin partir, il est 6h30 et une demi heure de retard, ça va faire la différence ce soir…pour rien en plus se dit l'instructeur. Comme à son habitude, il passe les commandes à Daniel. Il maîtrise presque aussi bien Capucine que lui. Les yeux de la vieille locomotive n'éclaire pas grand-chose et il faut redoubler de vigilance. Mais le jour commence à pointer. Émilien se perd dans ce ciel rose-orangé, il plonge dans la mélancolie au fur et à mesure des kilomètres. ”Quand est-ce que je pourrais profiter de mon pays, arrêter de dormir dans des mansardes de gare, avoir mon chez-moi? ”
- c'est chez vous ici?
Émilien réalise qu'il a pensé tout haut.
- je suis né à Irleau, on y passera sans doute ce soir si tout va bien!
- Et cette retraite, ils vous la donnent quand ?
- j'espère bien avant l'été ! J'espérais même que ce serait mon dernier voyage. Mais, comme ils m'ont rien dit avant de partir, on verra ça à Niort. Pourquoi? Tu es pressé de prendre ma place?
Le gamin hausse les épaules sans prendre la peine de répondre.
Contrairement à la première portion de voyage de la veille, il semble que la ligne soit mieux entretenue sur cette partie-là. C'est peut-être parce que par ici, on recycle le bois. À chaque coup de vent dévastateur, les communes proposent aux habitants de prendre leur matériel et de venir débarrasser les routes, les voies sur berges et les canaux. En échange, ils gardent le bois. Il faut bien dire que dans cette région, si on laisse faire la nature, on est très vite envahi! Tout pousse plus vite, le lierre, les saules, les bambous et la jussie !
Midi approche, et on n’est pas encore à Coulon! Les caprices de Capucine se succèdent les uns après les autres! On a dû stopper la petite locomotive au moins trois fois pour la laisser respirer! Le terrain est pourtant plat, mais la charge est pénible à tracter. L'équipe s'accorde donc pour pousser jusqu'aux écluses de Bazoin entre la Ronde et Damvix, et là, d'en profiter pour faire la pause déjeuner.
Arrivés à l'écluse, la petite équipe s'installe pour déjeuner. Marinette s’éloigne des garçons, comme pour ne pas déranger. Émilien la regarde du coin de l'œil sans l'encourager à rester. Ils commencent leur casse-croûte en silence et c'est Louis qui le brise en demandant s' il a des projets pour la retraite.

- je sais pas encore, j'ai acheté un bout de terrain à la Sotterie, mais y'a rien dessus. C'est pour ça que je voudrais garder un des wagons. Je pourrais le bricoler pour me faire un toit. Et avec ça, c'est dommage de l'emmener à Niort pour le ramener après, surtout que Capucine restera en gare définitivement. Alors, je verrai…
Sur ces paroles, le chef propose du vin à chacun et d'un sifflement bref, attire l'attention de Marinette. Il brandit la bouteille qu'elle refuse d'un mouvement de tête. “ je suis pas un chien qu'on siffle “ se dit-elle…” Ça nous en fera plus ” marmonne t-il.

Sans tarder, tout le monde reprend sa place à bord du convoi et Capucine, qui a eu le temps de refroidir, repart avec vigueur. ” Et mollo gamin ! Faut qu'elle arrive au bout!”. Daniel ralentit la machine, qui redonne assez vite des signes de fatigue. Louis les rejoint dans la cabine, tracassé par les arrêts fréquents. Les garçons commencent à s'inquiéter pour la fin du voyage. Il va falloir trouver une idée pour finir d'arriver. Assez rapidement s'impose celle de délester Capucine d'une partie de son chargement. Mais où ? C'est en traversant la Sotterie, que Émilien commence à peaufiner sa meilleure idée. Il regarde, en silence, passer sous ses yeux son petit lopin de terre en imaginant sa vie là, avec son wagon transformé en maisonnette…Mètres après mètres, la vieille locomotive poursuit péniblement son avancée, quand Marinette saute de son wagon et court vers la cabine.
- Stop! Hurle t-elle
Daniel actionne brutalement le frein, et à cette allure , Capucine ne met pas longtemps à s’ immobiliser en projetant légèrement Émilien dans le pare-brise. Pas de mal !
- bordel ! Mais il se passe quoi ?
- y'a mon oncle, là, dans son jardin ! Je vais descendre ici du coup.

La petite équipe remonte le convoi à pied, permettant une pause à la machine.
Marinette les présente à son oncle Joseph. Ils s'échangent des politesses d'abord et se sentent vite à l'aise. Assez pour parler de leur voyage périlleux avec la vieille Capucine. Et l'idée de laisser une partie du chargement revient encore comme la solution idéale pour arriver à bon port. Joseph, propose de laisser le dernier wagon devant son terrain , il gênera personne. Et ils reviendront le démonter pour le ramener par la route. ”Pourquoi pas?” se dit Émilien , faudra juste trouver un camion pour ça.

Comme ils n'ont aucune chance d'être à Niort ce soir, les cheminots décident de pousser un peu plus loin, libérés du dernier wagon. Ils passeront la nuit dans le train. A défaut de pouvoir leur proposer un lit, l'oncle tient au moins à les avoir à sa table. Ils acceptent volontiers, ils avancent le convoi jusqu'au pont, pour laisser Capucine un peu à l'abri et permettre à Daniel et Louis de faire le tour de l'ensemble et préparer le départ du lendemain. Joseph a déjà disparu sur la route pour prevenir sa femme, et Émilien hésite à laisser les garçons seuls à la mécanique. Ils insistent pour qu'il aille avec Marinette, tellement que pour ne pas vexer celle-ci, il finit par la suivre.
C'est justement ce qu'il voulait éviter ! Ils cheminent tranquillement, tout en profitant d'un paysage qu' Émilien n'avait pas pris de temps de regarder depuis longtemps …Il remarque des changements qui font comprendre à Marinette qu'il connaît bien les lieux. Elle lui explique qu'elle a été élevée à Niort, mais que son attachement à cet endroit la ramène toujours ici. Les réunions de famille se faisaient souvent chez Joseph, elle y passait parfois les vacances, elle y a de très bon souvenirs…Émilien reste un peu sur la réserve face à des confidences qu'il n'attendait pas. ” j'ai pourtant pas été tendre avec elle…” s'avoue t-il.
Dans un silence religieux, ils arrivent devant une cour carrée, entourée de bâtiments agricoles. L'énorme porte de grange arrondie a été soigneusement restaurée. Son contour en pierre de taille blanche saillante fait ressortir la beauté du bois. L'ensemble est agrémenté d'une dalle au sommet de l'alcôve. Elle est plus grande que les autres, plus blanche, et joliment taillée. Elle laisse apparaître en relief le date de construction du bâtiment, 1853. Ça se faisait beaucoup à l'époque de graver ce genre d'information dans la pierre. De derrière le grand portail rongé par le temps, il devine qu'en face se trouve la partie habitation, plus vieillotte, voire vétuste qui contraste avec le reste.

Marinette rompt le silence et le sort de sa contemplation pour lui expliquer que c'est là que vivent Joseph et Hélène . Il ne sont pas propriétaires des lieux. Ils assuraient l'intendance à l'époque où il y avait encore des animaux et des ouvriers. Hélène surtout . Lui, il était chauffeur et mécanicien pour l'armée . Quand il rentrait, il aidait bien pour les gros travaux, mais c'était Hélène qui faisait tourner la ferme pour le compte d'un armateur breton, originaire d'ici. La propriété appartient encore aux enfants, en indivision. Résultat, personne ne veut assumer la restauration commencée par le père. Joseph a bien proposé de racheter, mais ils ont estimé son offre ridicule compte tenu de sa valeur sentimentale . Tu parles ! Émilien demande ”pourquoi ils restent alors?”. Pour des raisons pratiques, explique t-elle, et sûrement sentimentales aussi …ils y sont depuis trop longtemps, et, pas loin, il y a le médecin pour Hélène …alors ils font comme ils peuvent pour garder les bâtiments debout, surtout la maison. Ils n'ont jamais eu d'enfants, donc pas d'hériter, à quoi bon acheter autre chose? Pis Joseph espère encore une entente avec les enfants de l'amateur…

Marinette , assise un petit muret construit par son oncle au bord de la Sèvre , se perd dans ses pensées. Il reste debout derrière elle, et se surprend à contempler sa longue chevelure rousse qu'elle a libérée de ses entraves. Elle relève la tête vers lui, et leurs regards s'accrochent, s'attardent, et c'est lui qui baissera les yeux en premier, gêné d'avoir été surpris ! Elle se retourne, et comme pour faire oublier l'électricité qui s'installe entre eux, elle lui demande depuis quand il n' est pas venu ici, si c'est là qu'il vivait , peut-être qu'ils se sont déjà croisés.
- ça m'étonnerait, je m'en souviendrai…mes parents avaient une petite ferme à Irleau. Ho juste assez pour vivre mais on a pas été malheureux avec mes frères . J'ai tout vendu à la mort des parents en 46. Mes frères sont morts au front, alors ça ne servait à rien de laisser ça pourrir. Depuis, j'ai acheté un bout de terrain à la Sotterie, je compte bien y finir ma vie, quand j'y aurai installé ce que je veux. Mais ça, ça dépend pas que de moi !

De nouveau, elle relève la tête pour le regarder, mais il préfère esquiver, en venant s'asseoir devant elle, sur le ponton en bois…il observe la barque à fond plat qui y est amarrée. Elle a vécu !
- et ça dépend de qui, alors? se hasarde-t-elle.
- pourquoi elle est bleue ? questionne Émilien en désignant du menton la barque et en ignorant volontairement sa dernière question.
- ça, faut demander à Joseph !
Il répond pas, moi non plus ! Peste Marinette

En apercevant les garçons au bout du pont, elle se relève pour les interpeller et invite tout le monde à entrer. Elle ne laissera pas le temps à Emilien de lui poser plus de questions. Aussitôt a l'intérieur, elle va embrasser sa tante assise sur une chaise devant la cuisinière à bois. Elle est dans son élément, comme si elle vivait là. En la regardant évoluer dans son environnement, elle lui paraît plus jolie, plus douce, moins effrontée…pendant qu'elle remonte ses Cheveux en chignon, il remarque une cicatrice dans le cou, juste en dessous de son oreille. Il s'avance saluer Hélène , et note qu'elle est rousse elle aussi…le ressemblance est frappante entre la nièce et la tante! Joseph arrive par une petite porte au fond de la cuisine. En arrivant, la pièce de 20m2 maximum nous accueille.
A l'époque et comme souvent dans les fermes, il n'y avait pas d'entrées proprement dites. Perte de place inutile ! On arrivait directement dans la seule pièce chauffée. Chez Joseph, elle est carrée avec un grand placard dans le coin au fond à gauche. En fait de placard, on avait posé des étagères dans l'angle du mur sur toute la hauteur et fermé avec des vieilles portes repeintes . A l'opposé, un évier en porcelaine occupe l'autre coin, à côté de la porte d'entrée. L'ensemble serait lumineux si les murs et le plafond, écrus à l'origine, n'étaient pas noircis par les fumées de l'énorme cheminée ouverte. Ils sont invités à s’asseoir et l'oncle, manifestement ravi d'avoir de la compagnie masculine, pose au milieu de la grande table les bouteilles et pots de pâté ramenés de la pièce voisine, le cellier sans doute. Quand les hôtes prennent chacuns un bout de table, Émilien installé à côté de Joseph, se voit imposé Marinette à ses côtés puisque ses deux collègues se dépêche de s'asseoir en face lui. Il les mitraille du regard. ”Vous auriez pu demander si ça convient avant ! On n'est pas à la cantine ici…excusez les…” marmonne-t-il en ne les quittant pas des yeux. Et c'est Hélène qui lancera en réponse ”ils sont sûrement là où ils doivent être ! ”. Personne n'ose relever, surtout pas Émilien qui tente de se faire le plus petit possible, troublé par la proximité de jolie rousse. Et ça n'échappe à personne ! Pendant que Joseph casse le pain pour signaler que le repas peut commencer, Émilien demande:
- pourquoi votre barque est bleue? Y'a une raison particulière ?
- c'est sa couleur préférée ! Répond sèchement sa femme. Vous aimez pas le bleu, vous?
- dis donc pas de bêtises ! la coupe Joseph. C'est pas pour ça ! C'est surtout que pendant la guerre, on avait du mal à trouver ce qu'on voulait, alors je l'ai peinte avec le reste de peinture de mes volets ! C'était ça ou elle passait pas un hiver de plus…
C'est vrai qu'à l'époque, on teintait les ouvertures en bleu pour éloigner les mouches et moustiques. ” Foutaises! On a jamais fait ça”, se dit Émilien en acquiesçant poliment de la tête.

Les discussions vont bon train autour de la table, chacun y allant de sa petite anecdote, ou d'une expérience ou d'un souvenir d'enfance. La soirée avançant, Louis et Daniel décident de retourner au train, histoire de prendre un peu de repos. Ils remercient chaleureusement leurs hôtes avant de s'éclipser. Émilien veut leur emboîter le pas, mais Joseph le retient avec une question.
- et vous pensez récupérer le wagon quand et comment ?
Émilien lui répond que, en réalité, il va devoir faire une fiche d'incident en arrivant pour expliquer pourquoi il a laissé une partie de son chargement. Elle sera remontée pour validation et redescendra avec un nouvel ordre de mission pour revenir chercher le wagon. Autant dire que ça prendra du temps! Mais dans l'idéal, il espère bien ne pas avoir à le ramener à Niort. Joseph cétone de cette dernière remarque, et lui demande ce qu'il veut en faire. Dans tous les cas, il faudrait le démonter pour pouvoir le transporter. Mais au lieu de le ramener en gare, Émilien va re-déposer une demande pour acheter le wagon, trouver un camion ou, au pire, une barge pour l'amener jusqu'à la Sotterie. Il se dit que les garçons accepteront bien de lui filer un coup de main ! « et après?» interroge Joseph. Après, il aura au moins un toit pour dormir en attendant de pouvoir le transformer en habitation. Émilien finit par avouer avoir volontairement placé le seul wagon en bon état en queue de convoi. Il savait que s'il devait lâcher du chargement, ce serait naturellement celui-ci qui resterait sur la voie. Joseph hoche la tête en écoutant son interlocuteur et, sans un mot, lui fait signe de le suivre. Il le conduit vers la superbe porte de grange qu'il ouvre avec une facilité déconcertante malgré son poids. Il met au jour un espace immense, sans doute 3 fois la surface de son logement. ” y'a au moins 200m2 !” se dit Émilien. Il lève les yeux pour découvrir une superbe charpente en chêne foncé, parfaitement entretenue, donc les grosse poutres ont l'air de ne pas subir les assauts du temps.
L'espace est aménagé en plusieurs box, en enfilade, matérialisés par des murs en parpaings montés sur environ 2m. Ce qui laisse voir la belle hauteur sous toiture de plus de 5 mètres. Une petite porte en contreplaqué à l'air de mener au box suivant. Et l'échelle placée juste à côté révèle sans doute la présence d'une plate-forme au-dessus. L'endroit est propre et sert de garage. Émilien découvre 2 camions militaires en parfait état. Le premier est fermé, de ceux qui transportait les hommes ou les marchandises sensibles. Le deuxième est un plateau de plus de 4 mètres de long. Des bijoux pour qui aime ça. Et c'est le cas de Joseph qui retrouve soudain l'usage de la parole, en version moulin!
- si tu le laisse faire, t'en a pour la nuit !



Annotations

Vous aimez lire Milane Mye ?

Commentez et annotez ses textes en vous inscrivant à l'Atelier des auteurs !
Sur l'Atelier des auteurs, un auteur n'est jamais seul : vous pouvez suivre ses avancées, soutenir ses efforts et l'aider à progresser.

Inscription

En rejoignant l'Atelier des auteurs, vous acceptez nos Conditions Générales d'Utilisation.

Déjà membre de l'Atelier des auteurs ? Connexion

Inscrivez-vous pour profiter pleinement de l'Atelier des auteurs !
0