Retour au pays
Le convoi peut enfin partir, il est 6h30 et une demi heure de retard, ça va faire la différence ce soir…pour rien en plus se dit l'instructeur. Comme à son habitude, il passe les commandes à Daniel. Il maîtrise presque aussi bien Capucine que lui. Les yeux de la vieille locomotive n'éclaire pas grand-chose et il faut redoubler de vigilance. Mais le jour commence à pointer. Émilien se perd dans ce ciel rose-orangé, il plonge dans la mélancolie au fur et à mesure des kilomètres. ”Quand est-ce que je pourrais profiter de mon pays, arrêter de dormir dans des mansardes de gare, avoir mon chez-moi? ”
- c'est chez vous ici?
Émilien réalise qu'il a pensé tout haut.
- je suis né à Irleau, on y passera sans doute ce soir si tout va bien!
- Et cette retraite, ils vous la donnent quand ?
- j'espère bien avant l'été ! J'espérais même que ce serait mon dernier voyage. Mais, comme ils m'ont rien dit avant de partir, on verra ça à Niort. Pourquoi? Tu es pressé de prendre ma place?
Le gamin hausse les épaules sans prendre la peine de répondre.
Contrairement à la première portion de voyage de la veille, il semble que la ligne soit mieux entretenue sur cette partie-là. C'est peut-être parce que par ici, on recycle le bois. À chaque coup de vent dévastateur, les communes proposent aux habitants de prendre leur matériel et de venir débarrasser les routes, les voies sur berges et les canaux. En échange, ils gardent le bois. Il faut bien dire que dans cette région, si on laisse faire la nature, on est très vite envahi! Tout pousse plus vite, le lierre, les saules, les bambous et la jussie !
Midi approche, et on n’est pas encore à Coulon! Les caprices de Capucine se succèdent les uns après les autres! On a dû stopper la petite locomotive au moins trois fois pour la laisser respirer! Le terrain est pourtant plat, mais la charge est pénible à tracter. L'équipe s'accorde donc pour pousser jusqu'aux écluses de Bazoin entre la Ronde et Damvix, et là, d'en profiter pour faire la pause déjeuner.
Arrivés à l'écluse, la petite équipe s'installe pour déjeuner. Marinette s’éloigne des garçons, comme pour ne pas déranger. Émilien la regarde du coin de l'œil sans l'encourager à rester. Ils commencent leur casse-croûte en silence et c'est Louis qui le brise en demandant s' il a des projets pour la retraite.
- je sais pas encore, j'ai acheté un bout de terrain à la Sotterie, mais y'a rien dessus. C'est pour ça que je voudrais garder un des wagons. Je pourrais le bricoler pour me faire un toit. Et avec ça, c'est dommage de l'emmener à Niort pour le ramener après, surtout que Capucine restera en gare définitivement. Alors, je verrai…
Sur ces paroles, le chef propose du vin à chacun et d'un sifflement bref, attire l'attention de Marinette. Il brandit la bouteille qu'elle refuse d'un mouvement de tête. “ je suis pas un chien qu'on siffle “ se dit-elle…
- Ça nous en fera plus ...marmonne t-il.
Sans tarder, tout le monde reprend sa place à bord du convoi et Capucine, qui a eu le temps de refroidir, repart avec vigueur.
-Et mollo gamin ! Faut qu'elle arrive au bout !
Daniel ralentit la machine, qui redonne assez vite des signes de fatigue. Louis les rejoint dans la cabine, tracassé par les arrêts fréquents. Les garçons commencent à s'inquiéter pour la fin du voyage. Il va falloir trouver une idée pour finir d'arriver. Assez rapidement s'impose celle de délester Capucine d'une partie de son chargement. Mais où ? C'est en traversant la Sotterie, que Émilien commence à peaufiner sa meilleure idée. Il regarde, en silence, passer sous ses yeux son petit lopin de terre en imaginant sa vie là, avec son wagon transformé en maisonnette…Mètres après mètres, la vieille locomotive poursuit péniblement son avancée, quand Marinette saute de son wagon et court vers la cabine.
- Stop! Hurle t-elle
Daniel actionne brutalement le frein, et à cette allure , Capucine ne met pas longtemps à s’ immobiliser en projetant légèrement Émilien dans le pare-brise. Pas de mal !
- bordel ! Mais il se passe quoi ?
- y'a mon oncle, là, dans son jardin ! Je vais descendre ici du coup.
La petite équipe remonte le convoi à pied, permettant une pause à la machine.
Marinette les présente à son oncle Joseph. Ils s'échangent des politesses d'abord et se sentent vite à l'aise. Assez pour parler de leur voyage périlleux avec la vieille Capucine. Et l'idée de laisser une partie du chargement revient encore comme la solution idéale pour arriver à bon port. Joseph, propose de laisser le dernier wagon devant son terrain , il gênera personne. Et ils reviendront le démonter pour le ramener par la route.
” Pourquoi pas? " se dit Émilien , faudra juste trouver un camion pour ça.

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