Soirée maraichine

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 Comme ils n'ont aucune chance d'être à Niort ce soir, les cheminots décident de pousser un peu plus loin, libérés du dernier wagon. Ils passeront la nuit dans le train. A défaut de pouvoir leur proposer un lit, l'oncle tient au moins à les avoir à sa table. Ils acceptent volontiers, ils avancent le convoi jusqu'au pont, pour laisser Capucine un peu à l'abri et permettre à Daniel et Louis de faire le tour de l'ensemble et préparer le départ du lendemain. Joseph a déjà disparu sur la route pour prevenir sa femme, et Émilien hésite à laisser les garçons seuls à la mécanique. Ils insistent pour qu'il aille avec Marinette, tellement que pour ne pas vexer celle-ci, il finit par la suivre.

 C'est justement ce qu'il voulait éviter ! Ils cheminent tranquillement, tout en profitant d'un paysage qu' Émilien n'avait pas pris de temps de regarder depuis longtemps …Il remarque des changements qui font comprendre à Marinette qu'il connaît bien les lieux. Elle lui explique qu'elle a été élevée à Niort, mais que son attachement à cet endroit la ramène toujours ici. Les réunions de famille se faisaient souvent chez Joseph, elle y passait parfois les vacances, elle y a de très bon souvenirs…Émilien reste un peu sur la réserve face à des confidences qu'il n'attendait pas. ” j'ai pourtant pas été tendre avec elle…” s'avoue t-il.

 Dans un silence religieux, ils arrivent devant une cour carrée, entourée de bâtiments agricoles. L'énorme porte de grange arrondie a été soigneusement restaurée. Son contour en pierre de taille blanche saillante fait ressortir la beauté du bois. L'ensemble est agrémenté d'une dalle au sommet de l'alcôve. Elle est plus grande que les autres, plus blanche, et joliment taillée. Elle laisse apparaître en relief le date de construction du bâtiment, 1853. Ça se faisait beaucoup à l'époque de graver ce genre d'information dans la pierre. De derrière le grand portail rongé par le temps, il devine qu'en face se trouve la partie habitation, plus vieillotte, voire vétuste qui contraste avec le reste.

 Marinette rompt le silence et le sort de sa contemplation pour lui expliquer que c'est là que vivent Joseph et Hélène . Il ne sont pas propriétaires des lieux. Ils assuraient l'intendance à l'époque où il y avait encore des animaux et des ouvriers. Hélène surtout . Lui, il était chauffeur et mécanicien pour l'armée . Quand il rentrait, il aidait bien pour les gros travaux, mais c'était Hélène qui faisait tourner la ferme pour le compte d'un armateur breton, originaire d'ici. La propriété appartient encore aux enfants, en indivision. Résultat, personne ne veut assumer la restauration commencée par le père. Joseph a bien proposé de racheter, mais ils ont estimé son offre ridicule compte tenu de sa valeur sentimentale . Tu parles ! Émilien demande

 -pourquoi ils restent alors?.

 -Pour des raisons pratiques, explique t-elle, et sûrement sentimentales aussi …ils y sont depuis trop longtemps, et, pas loin, il y a le médecin pour Hélène …alors ils font comme ils peuvent pour garder les bâtiments debout, surtout la maison. Ils n'ont jamais eu d'enfants, donc pas d'hériter, à quoi bon acheter autre chose? Pis Joseph espère encore une entente avec les enfants de l'amateur…

 Marinette , assise un petit muret construit par son oncle au bord de la Sèvre , se perd dans ses pensées. Il reste debout derrière elle, et se surprend à contempler sa longue chevelure rousse qu'elle a libérée de ses entraves. Elle relève la tête vers lui, et leurs regards s'accrochent, s'attardent, et c'est lui qui baissera les yeux en premier, gêné d'avoir été surpris ! Elle se retourne, et comme pour faire oublier l'électricité qui s'installe entre eux, elle lui demande depuis quand il n' est pas venu ici, si c'est là qu'il vivait , peut-être qu'ils se sont déjà croisés.  

 - ça m'étonnerait, je m'en souviendrai…mes parents avaient une petite ferme à Irleau. Ho juste assez pour vivre mais on a pas été malheureux avec mes frères . J'ai tout vendu à la mort des parents en 46. Mes frères sont morts au front, alors ça ne servait à rien de laisser ça pourrir. Depuis, j'ai acheté un bout de terrain à la Sotterie, je compte bien y finir ma vie, quand j'y aurai installé ce que je veux. Mais ça, ça dépend pas que de moi !

 De nouveau, elle relève la tête pour le regarder, mais il préfère esquiver, en venant s'asseoir devant elle, sur le ponton en bois…il observe la barque à fond plat qui y est amarrée. Elle a vécu !

 - et ça dépend de qui, alors? se hasarde-t-elle.

 - pourquoi elle est bleue ? questionne Émilien en désignant du menton la barque et en ignorant volontairement sa dernière question.

 - ça, faut demander à Joseph !

" Il répond pas, moi non plus" , peste Marinette

 En apercevant les garçons au bout du pont, elle se relève pour les interpeller et invite tout le monde à entrer. Elle ne laissera pas le temps à Emilien de lui poser plus de questions. Aussitôt a l'intérieur, elle va embrasser sa tante assise sur une chaise devant la cuisinière à bois. Elle est dans son élément, comme si elle vivait là. En la regardant évoluer dans son environnement, elle lui paraît plus jolie, plus douce, moins effrontée…pendant qu'elle remonte ses Cheveux en chignon, il remarque une cicatrice dans le cou, juste en dessous de son oreille. Il s'avance saluer Hélène , et note qu'elle est rousse elle aussi…le ressemblance est frappante entre la nièce et la tante! Joseph arrive par une petite porte au fond de la cuisine. En arrivant, la pièce de vingt metres carré maximum nous accueille.

 A l'époque et comme souvent dans les fermes, il n'y avait pas d'entrées proprement dites. Perte de place inutile ! On arrivait directement dans la seule pièce chauffée. Chez Joseph, elle est carrée avec un grand placard dans le coin au fond à gauche. En fait de placard, on avait posé des étagères dans l'angle du mur sur toute la hauteur et fermé avec des vieilles portes repeintes . A l'opposé, un évier en porcelaine occupe l'autre coin, à côté de la porte d'entrée. L'ensemble serait lumineux si les murs et le plafond, écrus à l'origine, n'étaient pas noircis par les fumées de l'énorme cheminée ouverte. Ils sont invités à s’asseoir et l'oncle, manifestement ravi d'avoir de la compagnie masculine, pose au milieu de la grande table les bouteilles et pots de pâté ramenés de la pièce voisine, le cellier sans doute. Quand les hôtes prennent chacuns un bout de table, Émilien installé à côté de Joseph, se voit imposé Marinette à ses côtés puisque ses deux collègues se dépêche de s'asseoir en face lui. Il les mitraille du regard.

 - Vous auriez pu demander si ça convient avant ! On n'est pas à la cantine ici…excusez les…marmonne-t-il en ne les quittant pas des yeux. Et c'est Hélène qui lancera en réponse

 - ils sont sûrement là où ils doivent être !

Personne n'ose relever, surtout pas Émilien qui tente de se faire le plus petit possible, troublé par la proximité de jolie rousse. Et ça n'échappe à personne ! Pendant que Joseph casse le pain pour signaler que le repas peut commencer, Émilien demande:

 - pourquoi votre barque est bleue? Y'a une raison particulière ?

 - c'est sa couleur préférée ! Répond sèchement sa femme. Vous aimez pas le bleu, vous?

 - dis donc pas de bêtises ! la coupe Joseph. C'est pas pour ça ! C'est surtout que pendant la guerre, on avait du mal à trouver ce qu'on voulait, alors je l'ai peinte avec le reste de peinture de mes volets ! C'était ça ou elle passait pas un hiver de plus… C'est vrai qu'à l'époque, on teintait les ouvertures en bleu pour éloigner les mouches et moustiques.

” Foutaises! On a jamais fait ça”, se dit Émilien en acquiesçant poliment de la tête.

 Les discussions vont bon train autour de la table, chacun y allant de sa petite anecdote, ou d'une expérience ou d'un souvenir d'enfance. La soirée avançant, Louis et Daniel décident de retourner au train, histoire de prendre un peu de repos. Ils remercient chaleureusement leurs hôtes avant de s'éclipser. Émilien veut leur emboîter le pas, mais Joseph le retient avec une question. - et vous pensez récupérer le wagon quand et comment ? Émilien lui répond que, en réalité, il va devoir faire une fiche d'incident en arrivant pour expliquer pourquoi il a laissé une partie de son chargement. Elle sera remontée pour validation et redescendra avec un nouvel ordre de mission pour revenir chercher le wagon. Autant dire que ça prendra du temps! Mais dans l'idéal, il espère bien ne pas avoir à le ramener à Niort. Joseph s'étonne    de cette dernière remarque, et lui demande ce qu'il veut en faire. Dans tous les cas, il faudrait le démonter pour pouvoir le transporter. Mais au lieu de le ramener en gare, Émilien va re-déposer une demande pour acheter le wagon, trouver un camion ou, au pire, une barge pour l'amener jusqu'à la Sotterie. Il se dit que les garçons accepteront bien de lui filer un coup de main !

 - et après? , interroge Joseph. Après, il aura au moins un toit pour dormir en attendant de pouvoir le transformer en habitation. Émilien finit par avouer avoir volontairement placé le seul wagon en bon état en queue de convoi. Il savait que s'il devait lâcher du chargement, ce serait naturellement celui-ci qui resterait sur la voie. Joseph hoche la tête en écoutant son interlocuteur et, sans un mot, lui fait signe de le suivre. Il le conduit vers la superbe porte de grange qu'il ouvre avec une facilité déconcertante malgré son poids. Il met au jour un espace immense, sans doute fois la surface de son logement.

” y'a au moins deux cent mètres carré !” se dit Émilien. Il lève les yeux pour découvrir une superbe charpente en chêne foncé, parfaitement entretenue, donc les grosse poutres ont l'air de ne pas subir les assauts du temps. L'espace est aménagé en plusieurs box, en enfilade, matérialisés par des murs en parpaings montés sur environ deux mètres. Ce qui laisse voir la belle hauteur sous toiture de plus de cinq mètres. Une petite porte en contreplaqué à l'air de mener au box suivant. Et l'échelle placée juste à côté révèle sans doute la présence d'une plate-forme au-dessus. L'endroit est propre et sert de garage. Émilien découvre camions militaires en parfait état. Le premier est fermé, de ceux qui transportait les hommes ou les marchandises sensibles. Le deuxième est un plateau de plus de 4 mètres de long. Des bijoux pour qui aime ça. Et c'est le cas de Joseph qui retrouve soudain l'usage de la parole, en version moulin!

 - si tu le laisse faire, t'en a pour la nuit !

Marinette les avait rejoint discrètement. Émilien sursaute.Il tourne la tête et se retrouve nez à nez avec la jolie rousse! Elle lui avait glissé sa remarque au creux de l'oreille, si proche qu'il sent encore son souffle dans son cou et son parfum fruité incrusté dans ses narines…il est parcouru par un frisson qu'il a du mal à maîtriser. Ils sont tous les deux conscients de la gêne occasionnée par ce moment suspendu. Mais ça ne semble pas faire reculer Marinette. Il ne doit pas la regarder dans les yeux ! Il sent qu'il n'aura pas la force de résister à l'embrasser… Sauvé par Joseph !

 - Ah ma chérie, t’es là ? Lundi, si tu veux, c'est moi qui t'emmènerai au travail, j'ai quelques bricoles à acheter pour le plateau, j'en profiterai. Tu voulais quelque chose ?

 - non non ! Marinette sursaute, gênée d'avoir été surprise dans cette situation. Mais Joseph ne semble pas l'avoir mesuré.

  - enfin si! Non… j'étais juste curieuse de savoir ce que vous fabriquiez! Elle tourne les talons,et fait volte-face presque instantanément

 - ah bah si, tata voudrait aller se préparer pour se coucher! Et tu sais bien qu'elle va le faire qu'avec toi!

 - d'accord, je ferme et j'y vais.

 - si t’as pas besoin de moi, je raccompagne Émilien comme ça ça me fera digérer un peu… ajoute-t-elle.

 - tu es majeur et vacciné il me semble! Bon Émilien, j'espère à bientôt! Tu t'arrêtes quand tu veux!

 Les deux hommes échangent une poignée de main viril, et Joseph repars en direction de la maison pour s'occuper de sa femme. Marinette explique en chemin que sa tante est diabétique et que elle a parfois besoin d'aide. C'est pour ça qu'elle vient le plus souvent possible, pour soulager un peu Joseph . Quand elle travaille à Niort, elle s'arrange pour trouver un moyen de venir passer du temps ici, même si c'est que pour une soirée. Elle dit attendre son affectation définitive, elle en a assez de faire des kilomètres pour un tout petit salaire, surtout qu'elle doit payer sa chambre!

 - Pas comme d'autres, logés aux frais de la princesse! ajoute t-elle en souriant… Emilien esquisse un rictus qui n'échappe pas à Marinette qui lui envoie un petit coup de coude en signe de connivence.

 La balade, à la faveur des jours qui rallongent et se réchauffent, est agréable. Et aucun des deux ne semble pressé qu'elle se termine. Émilien se dit qu'ils auraient pu revenir au train en barque, mais ne voulant pas paraître présomptueux, il ne demande pas. À la sortie de la ruelle qui mène au pont, au lieu de redescendre vers le train, Marinette attrape la main du conducteur!

 - Viens , je vais te montrer quelque chose ! Surpris de son geste, Émilien s'arrête net, l'arrêtant de fait dans son élan.

 - Désolé, on part tôt demain, faut que j’y retourne, les garçons doivent se demander ce que je fais !

La déception de Marinette se lis dans ses yeux.

Réalisant la brutalité avec laquelle il venait de réagir, Émilien se reprend aussitôt, gardant sa main dans la sienne, il ajoute

 - promis une autre fois… il y aura une autre fois?

Marinette libère sa main, les joues rouges et le regard furibond de leur première rencontre. Elle lui lance un

  - peut-être, bonne nuit ! et fait demi-tour sans se retourner. Pourtant, elle sent bien le regard d'Émilien la suivre…

” c'était vraiment pas le moment ! ” pense Émilien en pestant contre lui même ! Il s'en veut !

” Allez mon vieux, oublie ça !”

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