1950
L'hiver avait déjà fait sa première offensive dans une grande partie du pays. Il mordait sévèrement les mains gantées et les visages cagoulés des mécanos qui s'affairaient autour de ces vieilles carcasses. La veille, un drôle de convoi s'était engouffré dans la gare de La Rochelle. Sur la voie réservée aux trains de marchandises, une locomotive orange vif, suivie d’une douzaine de plateaux chargés de wagons, prépare sa manœuvre.
Sous sa casquette noire, défraîchie et ratatinée , on entendait le conducteur pester contre les mécanos.
- Vous croyez vraiment que j'ai que ça à faire! Libérez-moi cette putain de bécane!
Émilien Boissu, tout à son agacement, remonta dans sa cabine de conduite, attrapa au vol sa sacoche de travail et redescend aussi lestement qu'il était monté, malgré son âge et les quelques dizaines d'années passées la tête dans la chaudière de son engin. Il lui avait même donné un petit nom, celui de la vieille chienne de ses parents, sur le point de passer l'arme à gauche au moment où il commençait à conduire. C'était Capucine. À l'époque, ses parents avaient trouvé ça tellement ridicule.
- On donne pas le nom de sa chienne à une locomotive. On donne pas de nom du tout à une locomotive ! lui avait dit son père.
Émilien avait été élevé dans la rudesse des fermes de l'époque, et les guerres n'avaient rien arrangé, il n'y avait pas de place pour les rêveurs! Mais lui, c'était un sentimental. Ce qui ne manquait pas de faire rire sa mère, d'agacer son père, et d'encourager les moqueries de ses frères. Il avait assez vite développé une passion pour les trains et beaucoup travaillé pour en arriver là. Toutes les moqueries du monde ne l'ont pas découragé, et ses rêves de voyage se sont réalisés grâce à la vapeur de ces bécanes. Et c'était encore cette passion qui lui permit d'éviter le front pendant la guerre, ses compétences étant plus utiles en gare de Niort. D'abord sous la direction des Français puis sous l'occupation des Allemands.
À cette époque il avait trente-quatre ans, et sa discrétion tranchait avec la gouaille qu'il a aujourd'hui! Il avait réussi à faire croire à tout le monde qu'il était célibataire et orphelin depuis la première guerre et que par conséquent il n'avait rien à raconter, pas de bavardage inutile et pas d'attaches. C'était sa manière à lui de protéger ses parents, se retrouvant seul dans la petite ferme isolée puisque ses jeunes frères avaient été mobilisés sur le front. Ils n'en reverront aucun. Il choisira de ne remettre les pieds sur les terres mouillées de ses marais qu'à la fin de la guerre.

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