La Passagère clandestine

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 A 4h30, Émilien ouvre les yeux et s'étonne d'être aussi en forme pour ne les avoir fermés que 3h. Il a eu du mal à trouver le sommeil ! Et pour cause! Il ne peut s'empêcher de se repasser la scène que lui a faite Marinette , le prenant pour un client voleur ou voyeur ! Quel imbécile, si je n'avais pas oublié ma casquette aussi!peste-t-il. Elle pouvait pas savoir ! Résultats, j'ai pris un coup de balai derrière les genoux! Mais j'ai quand même retenu le coup de crayon! Elle a pas froid aux yeux celle-là!
 Il avait honte de s'être fait surprendre aussi facilement, de surcroît par un petit bout de femme faisant deux têtes de moins que lui, épaisse comme une traverse de chemin de fer ! Il avai quand même réussi à se présenter et elle finit par l'envoyer chercher ses clés au café. Elle le regardait s'éloigner depuis le quai, toujours balais à la main, histoire de s'assurer qu'il prenait la bonne direction et qu'il ne reviendrait pas la déranger.
 Après avoir jeté dans son sac ses quelques affaires, il attend que 5h sonne à l'horloge de la gare pour aller tambouriner à la porte des garçons en leur criant de dehors ” à 6h, on décolle !”. À l'instant où il commence à descendre l'escalier, il aperçoit une porte qui se ferme discrètement et a le temps d'apercevoir le bout d'une tresse rousse pour comprendre qu'il s'agissait de Marinette. Il a un petit sourire en coin et reprend sa descente. Le père Maurice l'accueille avec un sourire forcé et fatigué, il a même l'air de mauvaise humeur. Émiliens se hasarde a demandé un café, aussitôt refusé! ” le petit-déjeuner, c'est à partir de 5h30 et il n’est pas à 5h30!!” braille le patron en disparaissant dans la pièce voisine.
 - je vais vous le faire moi votre café! Du sucre, du lait ?
 - rien, merci
Émilien regrette aussitôt le ton condescendant qu'il lui a imposé et un silence gênant s'installe entre eux. Du coin de l'œil,il observe le visage presque juvénile de cette quadragénaire.
Ses traits sont fins mais ses yeux verts ne reflètent pas la jeunesse de sa peau…ils ont l'air triste,, manquent d'un petit quelque chose qu'il a du mal à définir. Elle a le regard blasé, un regard de vieux qui n'attend plus rien , plus personne. Même ses gestes sont mécaniques ! Pourtant, hier sur le quai, ça pétillait dans ses yeux, de colère mais ça brillait ! Ça explosait même, Émilien a bien vu ça ! Voilà! C'est ça qu'il manque ce matin à son visage, de la lumière ! Il se dit qu'il sait bien comment faire pour revoir cette lueur, mais si c'est pour prendre encore un coup de balai, non merci!
 Marinette lui apporte son café en se répétant ce qu'elle avait envie de lui dire, elle l'a retourné dans sa tête toute la soirée sans trouver la bonne formule.
 - écoutez, pour hier…
Il lève la tête, elle rougit.
 - Quoi hier?! Ben les gamins c'est pas trop tôt ! Faudrait qu'on soit à Niort ce soir, il n'y a plus de gare d'ici là … sinon on dormira dans un wagon et on ne mangera pas! Alors bougez-vous le train!
 Marinette avait fait demi-tour sans demander son reste, de toute façon, elle a bien senti qu'il ne voulait pas de ses excuses. Alors après avoir posé le pichet de café, le pain, beurre et confiture sur la table, elle repart en cuisine sans un mot.
Tout le monde avale son petit déjeuner en vitesse et les voilà repartis après avoir remercié la patronne qui venait d'arriver.
 Ils prennent leur place respective dans la cabine de Capucine, chacun à sa tâche pour un démarrage en douceur…
 - Attendez !
Les trois têtes se tournent pour tomber nez à nez avec une Marinette en âge, essoufflée et écarlate. Les bras chargés d'une caisse clairement trop lourde pour elle et un vieux sac militaire dans le dos. La respiration coupée , elle essaie d'aligner des mots sans y parvenir. Daniel descend pour la délester de sa caisse, la fait asseoir sur le marché pied de la loco , elle reprend son souffle et se relève rapidement. C'est sa seule solution !
 - alors, tu veux quoi ? Émilien s'impatiente !
 - je vous ai préparé quelque bricole à manger pour le voyage , comme vous n'avez pas de gare avant Niort, vous mangerez comment à midi? Oh c'est pas grand-chose ! Rien que du pain, du saucisson, un peu de pâté et du fromage… je vous ai mis aussi un petit peu de vin dans une gourde…
 Les deux autres empressent de soulever le torchon qui recouvrait la caisse avec le sourire jusqu'aux oreilles! Émilien , lui, la regarde avec méfiance…
 - c'est pas moi ! C'est la patronne qui m'a demandé quand je lui ai dit que vous alliez jusqu'à Niort… par contre, le vin ça c'est moi! Mais vous dites rien…
 - qu'est-ce que tu veux? Vas-y dis!
Daniel et Louis échange un regard étonné, et placer entre les deux, ils suivent l'échange comme on suivrait et un match de tennis! Un coup à droite, un coup à gauche ! Louis se penche vers Daniel, et lui glisse à l'oreille ” mais qu'est-ce qu'il a? Pourquoi il lui parle comme ça? Pas assez discret le Louis.
 - il a qu'il a pas que ça à faire, alors tu vas me dire ce que tu veux?
Marinette se lance
 - j'ai un oncle et une tante malade qui habitent un petit peu avant Niort, et je devais aller les voir ce dimanche. Mais j'ai pas les moyens de payer le train pour y aller. La compagnie me paye bien le voyage, mais seulement lundi matin puisque j'y suis attendu pour travailler. Peut-être que vous vous passez pas très loin de là où ils habitent et que vous pourriez m'emmener… vous n’inquiétez pas je finirai le voyage à pied! Je suis prête à voyager dans un wagon toute seule, vous ne me verrez pas, vous m'entendrez pas! Promis, je ne vous gênerai pas!
Les trois hommes se regardent, ne comprenant pas très bien ce qui leur tombe dessus!” Décidément, elle a vraiment pas froid aux yeux!” pense Émilien.
 - alors ?
 - Allez monte! Mais je te préviens, je veux pas d'ennuis et je te veux pas dans mes pattes et tu filera un coup de main si y'a besoin ! Et c'est où que tu vas?
 - à la Repentie, tu connais ?
 - tu me prends pour qui ? Ça va faire 30 ans que je fais la ligne, alors si je connais pas la Repentie, je connais rien! Louis, tu vas avec elle dans le premier wagon!
Et devant le large sourire que ne peut s'empêcher d'afficher Louis, Émilien de rajouter

 - Et bas les pattes, on est des gens bien élevés !

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