Marinette

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 Elle a choisi de faire griller un beau travers de porc, avec une belle épaisseur de gras pour le goût.
 - tu fais le miget et je m'occupe du farci? Demande Marinette à sa tante Hélène.
 - si tu veux ! Et je vais chercher un pot de rillettes dans la cave!
 - bah ils vont pas mourir de faim! En partant, j'irai chercher trois gros pains , ça devrait suffire… par contre, faudra pas oublier le café!
 - et le vin ! Ajoute Hélène, parce que là c'est un coup à se faire débaucher! Et pour le coup, es-tu sûr de pouvoir tout amener sur ton vélo Marinette?
 - je pense que oui, réponds Marinette, et sinon je prendrai la petite charrette à tonton. Mais ça devrait aller!
Elle sort le farci poitevin cuit de la veille et entreprend de le découper en petite part. C'est quand elle emballe soigneusement le plat dans un torchon qu'Hélène choisit de lui lancer, l'air de rien:
 - c'est ton Émilien qui va être content de pouvoir enfin goûter à ton farci!
Un sourire complice se dessine sur le visage des deux femmes. Mais pour la forme, Marinette ne peut pas s'empêcher de protester:
 - tata, c'est pas Mon Émilien ! Arrête avec ça…

 Pour que sa tante ne se rende pas compte qu'elle rougit, Marinette se dépêche de sortir de la maison pour aller chercher son vélo. De retour, elle avait retrouvé une contenance et s'empresse de charger les deux sacoches arrière et le panier de devant de ses victuailles salutaires et sans doute très attendues. Finalement, elle n'aura pas besoin de la charrette. Avant de partir, Marinette propose à sa tante de revenir déjeuner avec elle.
 - sûrement pas ! Réponds Hélène, allez va ma fille et profites-en pour admirer le paysage…
“ Je connais le paysage! Pourquoi il me dit ça ? “ pense Marinette.
Le clin d'œil que lui adresse sa tante en partant à le don de l'agacer!


 Elle grimpe sur son vélo et entame les trois kilomètres et demi et les quelques faux-plats qui la séparent de l'écluse de la Sotterie en n'oubliant pas de passer chercher son pain dans le bourg.
 Elle trouve que le vélo est le meilleur moyen de profiter de la route… elle aime sentir le soleil lui lécher le visage, le vent s'engouffrer dans ses cheveux et regarder de haut la Sèvre Niortaise suivre son cours tranquillement, paisiblement. Sa période préférée est au mois de février en général. C'est à ce moment-là que le fleuve décide de déborder de tous les côtés, un peu aidé par l'ingéniosité de certains hommes qui ont su façonner le territoire pour qu'il s'inonde intelligemment. C'est alors que le fleuve se transforme en immense lac, d'où sortent des rangées entières de peupliers, de saule pleureur ou de bambou. Et si le soleil nous fait l'honneur d'être de la partie, il renvoie une lumière indéfinissable donnant une atmosphère paisible et silencieuse.

 Mais en cette mi-juillet, c'est la vie qui prend le dessus, ce sont les poissons qui font des clapotis dans l'eau, les poules d'eau qui cherchent de la nourriture, les animaux qui pâturent dans l'herbe bien grasse, les lys des marais qui prolifèrent tenant compagnie aux libellules.
Marinette sursaute dangereusement, sortie de sa rêverie par les aboiements du chien des Fourchaud!
“ Il fait jamais ça d'habitude ! ” s'étonne Marinette intérieurement.
 Elle n'a pas remarqué qu'elle ne voyage pas seule…un jeune chien la suit depuis la Repentie. De peur, il se met à courir à toute vitesse en faisant des slaloms devant la bicyclette. Marinette doit s'arrêter pour ne pas risquer la collision qui serait fatale au déjeuner des hommes ! A l'instant où elle un pied à terre, le jeune fugueur fou s'approche en remuant frénétiquement la queue. Elle s'accroupit et il viens instantanément chercher des caresses. Elle n'en ai pas avare et du coup remarque qu'elle lui sent les côtes.
 - Mais t'es maigre comme un clou petit chéri ! Lui souffle-t-elle doucement. D'où tu viens, dis- moi ? Tu peux pas rester là… allez, file ! Rentre chez toi !
Elle accompagne ses ordres d'un geste sec de la main ce qui provoque chez lui une réaction instantanée de recul, le dos rond, le regard penaud et les oreilles basses. Marinette se relève en s'en voulant presque aussitôt mais que peut elle faire d'autre ? A la deuxième injonction, le jeune chien ne se fait pas prier et s'enfonce dans le chemin du grand coin. La queue entre les pattes, il se retourne de temps en temps jusqu'à ne plus la voir. Mais Marinette a déjà sauté sur sa selle!
“ Il faut pas l'encourager, sinon il reviendra…faudra quand même que je cherche à qui il est…si je trouve, je lui dirai deux mots! Cette pauvre bête doit pas souvent manger! “ pense t’elle.
 Sans même s'en rendre compte, elle avait dépassé le gros convoi qui glisse doucement. Elle décide de finir à pied les quelques mètres qui la séparent de l'écluse. Son arrêt en plein faux- plat et le poids de son chargement lui rendent le démarrage pénible.
“ J'ai bien le temps, ils sont pas encore là “
 Le chemin de la vieille Sèvre est là, au coin d'un pont de pierres qui enjambe un petit canal adjacent au fleuve. C'est marrant comme elle n'a jamais prêté attention à cet endroit. L'écluse éclipse tout en général. On ne voit qu'elle depuis le dernier virage ! Elle pose délicatement son vélo contre le parapet du pont, s'y assoit dos au chemin et se noie dans cet environnement verdoyant. Le secteur n'en manque pas pourtant, mais la sensibilité de Marinette est exacerbée ici plus qu'ailleurs. Elle ne se l'explique pas. Peut-être le contact avec la pierre chaude qu'elle sent à travers sa robe…elle regarde au loin le chemin qu'elle vient de parcourir, le long du fleuve comme si elle venait de passer dans une autre dimension. Avec le sentiment que c'est sa vie qui vient de prendre un nouveau virage avec sa bicyclette.
 La route dessine une jolie courbe ,comme un ruban noir qui flirte avec la rive. C'est un trait d'union entre la civilisation et le sauvage, où elle semble s'incliner devant la majesté du fleuve. Un tracé bleu s’y superpose. Une promesse pour les voyageurs lents, cyclistes ou rêveurs, invitant à suivre le fil de l'eau.
 Des feuillages denses et protecteurs noient les habitations dans un écrin de chlorophylle. Les arbres, sentinelles centenaires, étirent leurs ombres longues sur les jardins.
Ici et là, la rudesse du schiste ou de la pierre s’efface derrière la chaleur des tuiles. Leurs teintes ocres et orangées percent le vert sombre de la végétation, rappelant la présence humaine, discrète et respectueuse de ce sanctuaire aquatique.
 C’est un tableau de quiétude absolue, où le temps semble suspendu entre le murmure invisible du courant et la vie calme des maisons maraîchines. Assise à califourchon sur le muret, les grands yeux verts de Marinette balayent lentement ce décor presque envoûtant .
 Son regard s’arrête d'abord sur la matière brute : le parapet de pierre grise, moussue,bien ancree au sol. C’est une frontière silencieuse entre la route du voyageur et l'intimité de la terre vivante, en contrebas, celle d'Émilien.
 Au-delà de cette barrière minérale, c'est une ode à l'été qui s'installe enfin. Un tapis d'herbe d'un vert tendre, presque électrique sous la lumière douce, s'étend avec une simplicité rustique. Un petit buisson solitaire, fier de son feuillage panaché, ponctue ce tapis d’herbe comme une virgule dans une phrase bucolique
 Le saule pleureur, avec ses cascades de feuilles d'un vert acide, ondule au moindre souffle.
Un arbuste aux rameaux d'or, dépourvu de feuilles mais vibrant de sève, dresse ses branches vers le ciel comme un bouquet de flammes figées.
De grands conifères sombres, au loin, assurent la garde, offrant un contraste profond à la clarté du reste .
 Le ciel, délavé , accueille quelques cotons de nuages blancs. Tout ici respire la tranquillité : ce n’est ni tout à fait un jardin, ni tout à fait la friche, mais un lieu de retraite où le temps semble avoir ralenti sa course. Tout rappelle avec une douce ironie que nous ne sommes que des spectateurs de passage dans ce paysage immobile.
 - C'est la fin du voyage… murmure-t-elle presque mélancolique.
 Des cris la sortent de sa rêverie contemplative. Elle lève les yeux sur le fleuve et aperçoit les embarcations qui approchent. Elle saute du parapet, attrape son vélo par le guidon et entreprend la descente du chemin. Le poids manque de l'entraîner. Elle freine l'engin de toutes ses forces. Il finit par s'arrêter à la faveur du plat, c'était moins une!
“ Émilien a dit que c'était après la petite haie” se rappelle Marinette
En y regardant de plus prêt, elle est pleine de ronces ! Mais le terrain à l'air d'avoir été fraîchement nettoyé. Pour preuve, les fagots de bambous soigneusement alignés sur un bord. La conche semble avoir été sévèrement consolidée et des rondins attendent de recevoir la plate-forme. Il semble avoir déjà mesuré et borné les contours du wagon. Quatre plots de béton sont en place, prêts à recevoir la base de la future bicoque. Il a tiré des ficelles entre chaque piquets de bornage, de chaque côté du terrain.
“ Il a tout prévu !” observe Marinette un brin administrative.
Elle met le vélo chargé du déjeuner à l'ombre du saule et remonte le chemin pour les voir arriver.

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