Le chantier d'une vie

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 L'entrée de l'été 62 est particulièrement froide. L'hiver a décidé de prendre son temps et fait un retour en force. Force de gelée et même de chute de neige dans certaines régions.   Finalement, Émilien a refusé la proposition d'hébergement de la compagnie. A l'occasion du pot de l'amitié, Joseph l'a invité a occuper un coin de grange pour être au plus prêt de l'énorme chantier qui l'attend. Il ne s'est rendu compte que Marinette et son oncle étaient de la partie qu'en arrivant à la salle de réunion. Il s'en voulait de ne les avoir pas aperçus plus tôt.
 Et pour cause, ils s'étaient proposés spontanément pour préparer le pot de départ ! Marinette avait passé des heures en cuisine pour préparer les quelques quiches, tartes et autres douceurs salées et sucrées pour plaire au plus grand nombre. Ce qui eut le plus de succès furent ses fameux farcis poitevins. Pour l'originalité et le confort de l'événement, elle eût l'idée d'en faire des minis bouchées. Les petites boules de farce de légumes avaient été enveloppées une à une dans un morceau de feuille de chou vert puis déposées délicatement dans la plaque du four pour cuisson. Une fois refroidies, elle les avait patiemment disposés, en pyramide, dans trois assiettes. Elles disparurent à une telle vitesse qu' Emilien, occupé à serrer des mains, n'avait même pas eu le temps de les goûter.

 Bref, ce n'est pas le temps frais qui arrêtera l'enthousiasme du retraité de l'année !
Comme Joseph l'avait promis, il donne la main pour le transfert du wagon. Emilien et lui ont tourné ça dans tous les sens pour trouver la meilleure solution.
 L'accès par la route serait plus rapide, mais le chemin de terre détrempé par ces temps-ci et qui mène au quatre cent mètres carré de terrain verdoyant serait trop étroit pour le camion. Et quand bien même, la remontée serait périlleuse. Risque de patiner voire d'y laisser l'engin ! Et Joseph y tient à son engin! Émilien comprend bien ça !
 Comme Émilien n'a plus sa Capucine pour tracter le wagon et le rapprocher le plus possible de son terrain, ils choisissent donc de le démonter patiemment. Toutes leurs compétences respectives en mécanique s'accordent parfaitement. La compagnie propriétaire des voix a donné un mois à Émilien pour débarrasser la voie avant que les engins de remblayage ne passent pour faire disparaître ces dernières. Il s'agit de ne pas traîner !
 Dans un silence presque religieux, il faudra plusieurs jours aux deux hommes , aidés de temps en temps par les jeunes apprentis de l'instructeur, pour en venir à bout. Ils classent, organisent, annotent et numérotent chaque morceau, dévissent, déboulonnent, dégrippent quand ça résiste. Parfois, la masse devient leur meilleure alliée !
 Et quand Marinette apparaît à l'heure du repas, c'est avec un large sourire qu’ Émilien l'accueille. Tout est tellement naturel avec cette femme ! Il n'a plus peur de montrer son enthousiasme à être à ses côtés. Non seulement elle est belle mais aussi loin d'être idiote ! Elle passe de plus en plus de temps au marais depuis l'entreprise des garçons. Elle assure l'intendance avec sa tante. C'est elle qui leur soufflera l'idée de transporter le wagon démonté par le fleuve.
 Après une bonne quinzaine de jours, le temps est venu d'opérer le transfert. Le mauvais temps avait été de la partie, mais il semble que la belle saison ait décidé d'avoir le dernier mot. Les hommes n'avaient plus que deux semaines pour libérer entièrement la voie. Ils ont choisi de laisser le fond du wagon bleu entier, avec les roues de manière à faciliter son placement une fois arrivé sur le terrain. Par conséquent, il doit partir en premier. Tous les autres éléments ont été soigneusement stockés dans le carré de jardin de Joseph et un ordre précis pour faciliter le remontage. La carcasse a été débarrassée de toute sa ferraille inutile. Sa vente contribuera à financer les futurs travaux nécessaires. Dans nos campagnes, rien ne se perd ! Et ça permettra d'alléger le convoi.
 Pour cette entreprise, Joseph a fait appel à un voisin , Michel. Il est agriculteur et il a une barge à bestiaux, un peu plus longue et bien plus large que la sienne.
 - on est sûr au moins et on fera moins de tour ! Avait-il dit.
Quand vient le moment de décoller la plateforme des rails, plusieurs bras supplémentaires sont venus à la rescousse, poussés par la curiosité de ce qui se passait sous leurs yeux. Pour la majorité, c'était des voisins.
 Une barque à l'avant, une barque à l'arrière, la barge s'élance doucement sous bonne escorte, avec Michel et Émilien à son bord. Pendant ce temps, Joseph prépare le deuxième convoi dans sa barque bleue avec tous les petits éléments qu'il ne fallait surtout pas perdre.
Marinette aussi est mise à contribution. Charge à elle de préparer le casse-croûte de midi, et d'aller les attendre sur le terrain pour la pause déjeuner. Elle sera bien méritée.

[“ NB: Le farcis poitevin est un plat typique de la région. C'est une sorte de pâté de légumes ( épinards, oseille, chou, blette, oignons ou ail, lard, le tout lié avec des œufs , farine et crème fraîche ou lait. Assaisonné et emballé dans une grande feuille de chou vert, il est passé au four. Il se mange chaud ou froid. Plusieurs recettes existent selon les localités et les saisons.”]

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