Chapitre 1

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PROLOGUE : LA VOISINE

C’était un mercredi. En mai. Un matin banal, en apparence. Mais je m’en souviens très bien. Dans le hall de l’immeuble, les losanges vert et crème du carrelage brillaient par endroits, polis par des années de passage. La lumière orangée de l’aube y glissait, révélant son motif géométrique. Un brouhaha inhabituel emplissait l’espace d’ordinaire désert : des voix, des pas lourds, le frottement des cartons contre les murs résonnait. Tout semblait converger vers cette femme plutôt mince, de taille moyenne, vêtue d’une chemise de bûcheron à carreaux rose et bleu et d’une salopette en jean — la nouvelle locataire. Ma voisine.

Dehors, des portières claquaient, des moteurs s’éteignaient, et des coffres bourrés de cartons attendaient de livrer une vie entière. Elle centralisait, répondait, coordonnait, répartissait. Une véritable fourmilière. Parfois, d’un geste rapide et presque mécanique, elle rattrapait une mèche brune échappée de sa longue natte. Son front perlait déjà. Je restai planté là, derrière la dernière marche. Non pas par timidité mais par instinct ; il fallait que je me fasse une idée, une première impression.

Bonne note : elle avait pris soin de glisser un message dans nos boîtes aux lettres pour prévenir de son emménagement. Un mot simple, poli. Un détail qui compte.

Je sus bientôt qu’elle s’appelait Jeanne. Son large sourire et son regard bleu givré, posés sur ceux qui l’aidaient, exprimaient une profonde gratitude.

Alors que je me décidais à entrer, je me retrouvai rapidement avec un carton marqué
« vaisselle » dans les bras, chargé de le déposer dans la cuisine. — À droite ou à
gauche ? demandai-je.

Elle se retourna d’un geste vif. Son visage se crispa, juste une seconde. Elle déglutit. Ma voix ne lui était ni familière, ni agréable. Son regard, si bienveillant quelques instants plus tôt, se fit soudainement tranchant. Je ne compris pas ce qui, dans ma voix, avait pu la heurter. Lorsqu’elle comprit sa méprise, elle voulut reprendre le carton en me priant de l’excuser. Mais en qualité de nouveau voisin, et en signe d’accueil, je décidai de l’amener là où il devait aller.

Elle acquiesça, contrainte. Après tout, c’était elle qui me l’avait confié.

Le carton pesait plus lourd que je ne l’avais imaginé. Il me sciait les doigts. Je traversai le couloir, étroit, où flottait encore une odeur de poussière et de peinture âcre. Les murs nus semblaient attendre qu’on leur donne vie. Je posai le carton sur une chaise, hésitant à dire un mot de plus. Mais Jeanne, déjà tournée vers un autre paquet, m’avait presque oublié. Ce silence, soudain, me parut plus lourd que le carton lui-même.

Avant de rentrer chez moi, je lui souhaitai une bonne installation et ajoutai qu’elle pouvait frapper à ma porte en cas de besoin. J’habitais l’appartement 24 — Elias Duret. En refermant ma porte, je songeais à son regard si glacé.

Je restai quelques instants à observer par le judas. Un geste silencieux, un réflexe. Il ne demeurait plus que deux ou trois cartons à transporter. Je constatai, non sans surprise, qu’un coup de balai avait déjà été passé. Jeanne referma la porte doucement, comme si le moindre bruit risquait de fissurer ce silence. Je rabattis l’œilleton dans un petit cliquetis métallique qui résonna dans le silence.

L’immeuble retrouva son calme habituel.

De son côté, Jeanne commençait à ouvrir ses cartons. Lorsqu’elle tomba sur celui qu’Elias avait déposé, elle s’arrêta un instant. Elle savait qu’elle avait été brusque. Délibérément. Et elle n’en éprouvait aucun remords. Elle tenait à sa tranquillité et les limites devaient être posées dès les premiers instants.

Le jour suivant, une étiquette blanche, affichée sur la boîte aux lettres, portait en lettres bâtons : J. DUPUIS. Ma voisine devenait désormais officielle.

Depuis, nous n’avions guère eu l’occasion de nous croiser, mais nous ne manquions jamais de nous saluer, ce qui semblait la satisfaire. Son attitude avait été claire : chacun reste à sa place.

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