Chapitre 1 - L'Aube grise.
Starry Night, Jordan Critz
"Si mon âme claire s’éteint
Comme une lampe sans pétrole ..." (C. Cros)
Le vide.
L’obscurité.
Puis la sonnerie du réveil retentit, stridente, déchirant le silence.
Quand elle ouvrit les yeux, les chiffres glauques du cadran brillèrent dans la pénombre, vacillant comme des petites flammes rouges et instables. Le son discordant de l’alarme la rappela au monde et satura l'espace.
Amy sortit du sommeil, désorientée, engourdie. Sa main hésitante chercha un instant le bouton d’arrêt. Elle l'enfonça et le bruit de l'urgence prit fin.
Sa première pensée se tourna vers son rêve, qui s'estompait.
Elle avait crié un prénom plusieurs fois dans la nuit, mais lequel ?
Elle ne s'en souvenait pas. Même en forçant un peu. Rien.
Cela se produisait souvent pourtant...
Dans le calme retrouvé, la jeune femme resta là, étendue, quelques secondes encore, en attente. Paupières à peine ouvertes et paumes offertes, elle semblait tendre un présent au silence. Immobile, elle inspira lentement, garda l'air contenu. Puis elle le relâcha d'une traite. A plusieurs reprises. Ne songeant à rien.
Jouer avec son souffle lui donna l'illusion furtive de contrôler sa vie.
Au moins un peu.
Après quoi, elle se frotta les yeux, puis fixa le plafond.
La peinture là-haut était écaillée par endroits.
Amy s’étira — une fois, puis une autre encore.
D’un mouvement vif, elle roula sur le côté.
Elle repoussa les draps, s’assit au bord du lit et scruta sans tristesse son désordre familier.
Sa chambre se révélait étroite. Le parquet montrait des traces d'usure et se décolorait partiellement. Les murs ici, comme tous ceux de l’appartement d'ailleurs, étaient défraîchis. Amy y avait suspendu quelques reproductions de peintres et des paysages, mais ils n'en cachait pas la laideur. Sur l'un d'eux, les yeux vides de La Femme à la cravate noire recevaient le monde stoïquement. Deux grandes fenêtres perçaient la paroi de la chambre et y invitaient la nuit. Une armoire massive, dont la porte ne fermait plus, hantait un coin sombre et laissait entrevoir sa béance. Divers meubles, plus petits, se dressaient hors de l’ombre, croulant sous les livres.
Malgré son hétéroclisme et sa vétusté, Amy regardait son appartement avec reconnaissance, car, elle y avait acquis une forme de paix — fragile, mais réelle. Vivre là constituait pour elle une véritable victoire et ni la modestie des lieux ni les difficultés quotidiennes n'en altéraient à ses yeux la valeur.
Son inventaire achevé, Amy s'étira encore et tendit l'oreille à la nuit. Une nuit à peine vivante.
Une canalisation glouglouta ; un bruit de voiture fila quelque part. Dehors, la cité s'éveillait elle aussi.
Amy se leva de son lit avec un semblant de vigueur. Prête à accomplir tous les gestes mécaniques de sa journée.
Il faut dire que sa routine à l’aurore était une petite horlogerie bien réglée.
Elle marcha donc jusqu'à sa porte, oubliant encore derrière elle ses pantoufles, et entrouvrit le battant.
Le couloir s’étirait devant elle, long et morne. Elle mit un pied dans sa pénombre. Apprivoisa l'obscurité.
Et, tout en marchant, elle laissa glisser sa main sur le crépi des murs ; — la matière en relief fit onduler ses doigts et la ramena un peu plus dans le monde.
Elle parvint dans l'encadrement de la cuisine, dont la porte était grande ouverte. Elle y demeura un instant, interdite, puis y entra, à peine plus éveillée. Ses pieds nus frôlèrent le carrelage, le froid la saisit ; et un frisson vif, soudain, s'enroula tout autour de son corps, comme s'il l'enserrait dans une petite tornade ; elle tressaillit puis ramena son peignoir contre sa poitrine, pour se réchauffer un peu.
Amy ne redoutait pas de commencer ses journées seule ainsi ... comme si elle avait été abandonnée par les hommes . Au contraire, elle trouvait même que sa solitude était une chance. Elle appréciait sincèrement ces minutes de silence, juste avant que le monde ne donne sa bruyante fanfare.
Ses grands yeux limpides encore gonflés de sommeil, Amy se rendit à sa fenêtre, tira les rideaux et laissa entrer toute la nuit dans la pièce. Ses cheveux en désordre, d'un blond vénitien, lui dessinaient dans le carré de la fenêtre comme une petite auréole sauvage ; elle avait l'air d'un tableau vivant dans la nuit.
Les éclairages lointains et désincarnés de la ville installaient dans la pièce une lueur trouble, indécise. Dehors, cette ville immobile dormait encore son sommeil de plomb. Des tours grises à peine illuminées et semblables à la sienne s'élevaient dans l'obscurité, à perte de vue. Consciente, Amy inspira toute la sérénité de la nuit et gonfla sa poitrine de cet élan naturel qui précède l’aurore. Puis, relevant la tête, elle accrocha au ciel son regard. Le ciel filait vers l'aube et l'enthousiasme la gagna un peu plus encore.
Elle observa avec attention une étoile qui brillait au loin bien plus intensément qu'une autre. Elle sourit alors avec cette confiance enfantine qui, chez elle, était ordinaire : “Tout ira bien aujourd’hui ! Parfaitement bien !”
L’horloge au-dessus de l'évier affichait quatre heures trente, sa longue journée commençait.

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