Chapitre 2 - Symphonie du quotidien.

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Johann Johannsson, A Model of the Universe.

"La lucidité est

la blessure la plus proche du soleil" (R. Char)

Amy éclaira la pièce, mit la cafetière en marche.

L’eau s’y écoula avec peine et la machine se mit à faire des bruits infernaux qui l'arrachèrent à sa torpeur. L'odeur intense et réconfortante du café s'épanouit dans l'air. Les premières rumeurs de la ville lui parvinrent : une porte de voiture qui claque, un moteur qui démarre. A présent, elle était tout à fait réveillée.

Ce jour-là comme les précédents, Amy jouerait sa petite symphonie, celle dont elle maitrisait tous les accords triviaux, une sorte de petit air triste mais vif qui évoquait un quotidien trop chargé, fait de responsabilités qui n’étaient pas vraiment de son âge.

Elle venait de fêter ses vingt ans.

Elle vivait seule dans ce petit studio au troisième étage d’un immeuble gris comme il en existait beaucoup à Lyon. Une tour. Où beaucoup de locataires s’efforçaient de rester dignes malgré l'âpreté du quotidien tandis que d'autres s'abimaient dans la marginalité.

Ceci dit, Amy préférait largement sa solitude, parfois pesante dans ce studio modeste, à tous les moments qu'elle avait pu vivre auparavant avec les membres de sa famille. Couper les ponts avec eux et venir s’installer dans une ville très distante des siens, s’arranger pour ne plus en dépendre financièrement était, de loin, ce qu’elle avait pu faire de mieux pour elle.

Simplement, elle trouvait dommage que son frère ainé, Paul, réside aussi dans cette ville car elle ne s'entendait pas avec lui. Elle avait l'impression d'appartenir à une toute autre famille que lui. Sa suffisance, ses certitudes et ses airs autoritaires agaçaient Amy au plus haut point mais elle ne le lui aurait montré pour rien au monde.

“Allez, remue-toi, Amy ! s’exclama-t-elle à haute voix, Courage!”

Et il valait mieux en effet qu’elle s’affaire ! Car d’ici quelques minutes, Jeanne, sa voisine et son amie depuis qu’elle avait emménagé ici il y a deux ans, viendrait lui confier sa petite fille, Lily, qui était âgée de quatre ans.

Les deux jeunes femmes du même âge, s’entendaient à merveille. Elles avaient croisé avec joie leurs petites solitudes et tisser avec douceur une amitié sincère et solide. Elles s'épaulaient moralement au jour le jour et se rendaient divers services chaque fois que l'une d'elles en exprimait le besoin. Amy avait donc pris l’habitude de garder la jeune Lily tous les matins et cela ne représentait pas pour elle une contrainte. Elle s'en occupait même avec joie pendant que sa mère se rendait au travail, dans un bar au cœur de la ville.

Amy prenait soin de la petite avant de conduire celle-ci à l’école puis de se rendre à son tour à la fac où elle passait la journée. Parfois, elle avait la chance de tenir elle-même un emploi, qui lui permettait de vivoter quelques temps. Mais ce n'était pas le cas à ce moment-là, de sorte qu'elle manquait d'argent.

Amy se versa un café dans une tasse, voulut le boire, se brûla les lèvres et reposa le contenant sur l'ilot. Ce serait pour plus tard.

Vite, elle se rendit jusqu’à la salle de bain, enthousiaste à l'idée de retrouver Lily et de couvrir sa frimousse de multiples baisers.

Elle ouvrit le robinet, s’aspergea d’eau glacée. Le froid la vivifia et aiguisa ses sens. Elle se redressa pour s'essuyer en hâte et s'observa avec une moue dans son miroir un peu terni. Elle y scruta son visage qu'elle jugea ingrat du fait de ses traits trop saillants, de sa bouche trop fine, de son menton trop pointu. Elle avait l'impression de n'être qu'excès de lignes et d'angles. Une horreur ! Même son regard immense et tendre n'obtint pas sa compassion.

Sur le miroir au tain passé, un peu opaque, était accrochée une carte postale en haut, sur le côté droit. Amy y jeta les yeux.

L'on y voyait une mer paisible, infinie, nimbée de la lumière brûlante d’un lever de soleil. Le ciel rejoignait harmonieusement la mer à l'horizon mais sans s'y confondre. Amy se verrait bien aller dans cet endroit un jour, juste au titre d'expérience. L'idée lui plaisait assez, oui. En vérité, elle aurait aimé être là-bas à ce moment-précis. Elle s'imaginait avancer à pas mesurés sur la plage, laissant glisser lentement ses jambes, enfonçant ses pieds nus dans le sable et y traçant un profond sillon, comme celui d'une anguille ou de toute autre bête marine. Elle aurait laissé venir les vagues à elle et tendu son visage au soleil. Oui, en fermant les yeux, elle voyait très bien tout ça...

A l'opposé de cette carte postale, dans le coin gauche du miroir, elle avait réécrit sur la feuille volante d’un carnet, ces quelques vers, comme une réponse ou un écho au paysage marin :

“Elle est retrouvée.

Quoi ?

— L’Eternité.

C’est la mer allée

Avec le soleil”

Amy faisait des études de lettres et ces vers d’Arthur Rimbaud, sans qu'elle sache vraiment dire pourquoi, l’emplissaient de joie.

Cette gaité-là lui était naturelle et pouvait également s'orienter vers toutes les petites choses douces qui composaient sa vie. Dans les minutes qui suivirent, Amy enfila maladroitement son pantalon, d'abord en dansant sur une jambe puis, sur l'autre, sans grâce. Ensuite, tournant sur elle-même presque sans raison, elle endossa un sweet jaune, dans un premier temps à l'envers, bien sûr, avant de l'ajuster en souriant, en se décoiffant davantage. Elle épingla une broche à ce haut flamboyant, une broche qui représentait une clé de sol argentée. Puis une fois habillée, elle prit quelques minutes pour ordonner la masse folle de ses cheveux mi-longs.

La sonnerie de l’entrée rompait déjà le silence.

Elle se précipita vers le salon, tourna la clé et défit le verrou. Puis elle ouvrit la porte... Le spectacle qui l’attendait sur le seuil provoqua chez elle le déferlement d'un sourire. Impossible pour elle de contenir cette émotion spontanée.

Jeanne se tenait là, encore toute engourdie de sommeil et en équilibre instable. Un de ses bras ployait sous la charge d'un sac qui débordait des affaires de sa fille. Autour des poignées de celui-ci s’enroulaient les bribes de son propre sac à main. Quant à son autre bras, il soutenait la petite créature d’amour. Celle-ci était enroulée de façon maladroite dans une couverture.

— Hello Amy ! Ca va ?

— Oui, je vais bien. s'exclama celle-ci en riant. Et toi ? Oh ! Attends ! ... Donne-moi le sac de la petite ! Ah la la ! Doucement ! Pas comme ça ! Tout est emmêlé !

Amy déposa derrière elle le sac de la petite et se redressa en soufflant sur une mèche de cheveux qui lui retombait sur l'œil et qu' elle voulut chasser, sans succès. Embarrassée en scrutant son amie, Amy soigna la formulation de sa remarque :

— Je pense que ton rouge à lèvre a débordé, là, oui juste là, regarde !

Et elle promena un doigt agité autour de sa propre lèvre supérieure, pour que Jeanne se figure bien où se situait ce modeste carnage.

— Oh ! répondit Jeanne en se passant un doigt au-dessus des siennes. Ce n'est pas grave. Je verrai ça tout à l’heure, dans ma voiture.

— Allez, allez ! Donne-moi la petite ! s'empressa Amy.

Et Jeanne lui tendit l’enfant qui se précipita dans les bras d’Amy et enfouit son visage dans le creux de son épaule comme un petit animal. Amy serra un peu plus Lily contre elle, dans une étreinte aimante, presque emprunte de ferveur. Sa joie ne la quittait pas et elle eut du mal se détacher de l'enfant dont elle admirait la délicatesse. Elle finit cependant par regarder son amie.

A lire la fatigue alors sur son visage, Amy redevint grave. Son élan de compassion ne sut plus comment la rejoindre. Alors elle dit peu de choses, n'importe quoi, ce qui lui vint immédiatement à l'esprit, pour faire disparaitre cet éclair de peine qui venait de passer sur le visage de Jeanne :

— Veux-tu rentrer un moment et boire un café avec moi ?

Les épaules de Jeanne se voutèrent imperceptiblement mais Amy s'en aperçut. Jeanne resta un instant sans bouger, le souffle suspendu, les yeux perdus au loin. Elle finit par revenir à elle pour répondre :

— Tu sais bien que je peux pas...

Les amies s'observèrent attentivement, aussi désolées l'une que l'autre, sans trop savoir que dire, immobiles. Et quelques secondes passèrent ainsi. Tout à coup, elles se sourirent conjointement, avec la même candeur sincère et complice. Et Jeanne s'avança vers Amy et sa fille pour les ramener toutes les deux contre elle, rien qu'un instant avant qu'elle ne parte. Elle embrassa leur front et elle chuchota à sa fille des mots tendres. Puis elle recula un peu et soutint le regard d'Amy :

— Amy, il faut que je te dise merci, mille fois ! Sans toi, ce serait vraiment compliqué pour Lily et moi et je ne sais...

— Arrête Jeanne, la coupa Amy qui avait mal comme son amie à ce moment-là ; s'il te plait ... Pas de ça entre nous, jamais. Ce que je fais, c'est juste normal. Et j'ai autant besoin de toi que toi tu as besoin de moi. D'accord ?

— Oui, je sais, Amy, je sais, soupira Jeanne.

Après avoir passé une main fébrile sur son front, elle ajouta :

— C'est moi qui vais chercher Lily à l'école le soir cette semaine, ok ?

— Ok, pas de problème. Mais si tu as besoin que j'aille la chercher moi-même à un moment donné, tu ne dois pas hésiter, compris ?

— Oui Amy, compris. Bien compris. Et prends ton parapluie en sortant. La météo annonce un orage. Amy hocha la tête plusieurs fois en exagérant :

— Oui, maman !

Et Jeanne lui rendit un sourire déguisé en grimace.

Alors dans cet immeuble gris, le sourire d'Amy rayonna pleinement et les deux amies se sentirent plus légères.

Quand Jeanne s'éloigna dans la cage d'escalier, Amy rajusta la position de l'enfant sur sa hanche ; elle tourna le dos à l'obscurité du couloir, rejoignit la chaleur relative de son appartement et ferma le verrou.

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