1.1.1.1.1
Cela faisait plusieurs jours qu’Eden n’avait plus de nouvelles de Roger. Il apprit, la veille de sa reprise du travail, que Roger s’était lui aussi fait assassiner. Il était apparemment parti voir une personne sensée le renseigner sur des groupes de tueurs à gages ayant agi récemment en ville et n’était jamais revenu. On l’avait retrouvé ligoté, noyé, au fond d’un lac proche : c’est un pêcheur qui avait remonté son corps.
Eden en était sûr maintenant : tout cela ne présageait rien de bon. Il avait bien fait d’éviter de sortir. Si c’était lui la cible, la moindre sortie aurait pu signer son arrêt de mort. Cependant, il allait devoir retourner au travail.
Le trajet jusqu’à l’hôpital se passa bien, tout comme la première demi‑journée de service. Eden commença à se dire que tout cela n’était peut‑être que dans sa tête et que ce n’était pas lui la cible. Pourtant, il ne pouvait s’empêcher de trouver tout le monde suspect, médecins, infirmiers, même les patients.
En début d’après‑midi, il assista une chirurgienne pour une intervention, mais plusieurs détails l’interpellèrent et lui semblèrent, pris ensemble, anormaux. D’abord, cette chirurgienne, la même qui lui avait fait des avances deux semaines plus tôt et qu’il avait poliment repoussées, avait ce contrôle parfait sur le déroulé de la journée : elle décidait de qui entrait et qui sortait, interrompant les transmissions et modifiant l’ordre des blocs comme si elle gérait un planning privé. Les trois nouveaux infirmiers, eux, semblaient nerveusement dépendants d’elle : chaque fois qu’ils hésitaient, elle fronçait les sourcils et ils obéissaient sans discuter. À un moment, Eden remarqua un léger échange de regards entre elle et l’un d’eux, un signe minuscule, mais chargé d’intention.
Autre chose : la chirurgienne recevait discrètement un texto à intervalle régulier, qu’elle consultait brièvement et rangeait aussitôt. Son badge d’accès cliqueta souvent au passage d’une porte marquée « stockage », une porte dont peu de gens connaissent le contenu. Enfin, Eden se rappela d’un détail inconfortable : quelques jours plus tôt, il l’avait aperçue, tard dans la nuit, sortir du secteur des urgences en parlant à voix basse avec deux hommes qu’il n’avait jamais vus à l’hôpital. Il n’y avait rien d’irrémédiable dans ces observations séparées, mais accumulées, elles formaient une silhouette inquiétante.
Il se dit que tout cela n’était sans doute que des coïncidences. Après tout, gérer des équipes et recevoir des messages urgents font partie du métier. Mais Eden ne pouvait maintenant plus ignorer la possibilité que quelqu’un à l’intérieur de l’hôpital et qui avait la maîtrise des plannings et des accès, joue un rôle dans cette affaire. Et la chirurgienne, malgré son charme et ses explications polies, revenait de plus en plus souvent dans ses pensées.
Une fois l’opération terminée, l’un des infirmiers sortit le patient de la salle et, avant qu’Eden ait eu le temps de réagir, les deux autres infirmiers l’attrapèrent et l’immobilisèrent. Eden eut juste le temps de crier :
- Qu’est‑ce que… lâchez‑moi !
La chirurgienne s’approcha, son masque relevé, et dit d’une voix étrangement calme :
- Tu sais que tu as beaucoup de chance ? On a tenté de t’éliminer à cinq reprises, et tu y as réchappé à chaque fois. Dans quatre cas, tu ne t’en es même pas rendu compte. Mais cette fois, c’est fini pour toi.
- Pourquoi fais‑tu ça ? demanda Eden, incapable de comprendre.
- Pourquoi ? C’est simple : tu as découvert notre trafic d’organes. C’est pour ça que tu as refusé mes avances. Il fallait donc te faire taire. Je suis assez surprise que tu n’en aies pas parlé à la police mais tant mieux pour nous.
- Un trafic d’organes ? s’exclama Eden. Je n’en savais absolument rien. J’ai refusé tes avances uniquement parce que je ne voulais pas sortir avec toi, rien d’autre.
La chirurgienne eut un rictus, comme si la révélation l’ennuyait plus qu’elle ne la trahissait :
- Tu veux dire que j’ai tout fait pour rien ? Tant pis pour toi. Maintenant tu en sais trop. Tes organes seront utiles.
L’un des infirmiers l’assomma. Ils le posèrent sur la table comme on pose un patient en salle de réveil et commencèrent leur sinistre besogne. Le reste du corps disparut ensuite discrètement au crématorium. Personne ne saura jamais ce qu’il advint d’Eden.

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