La boulette
La porte s’ouvre.
Les conversations s’interrompent presque immédiatement. Pas complètement. Juste assez pour que je le remarque.
Je reste figée une seconde sur le seuil. Des visages se tournent vers nous. Vers moi. Des filles surtout. Certaines me détaillent sans gêne. D’autres chuchotent entre elles, un sourire au coin des lèvres.
Je ne comprends pas ce qui se passe, mais je sens que quelque chose cloche.
Lui, en revanche, entre sans hésiter. Il est chez lui et ça se voit. Il traverse la salle, pose son sac sur une table libre, puis se retourne vers moi.
- Tu peux t’asseoir là.
Il tire une chaise à côté de la sienne.
Je m’exécute aussitôt, le cœur battant. Une fille au premier rang me fixe ouvertement. Une autre penche la tête pour mieux me voir. Je baisse les yeux, mal à l’aise. Pourquoi faut il que la nouveauté attire toujours autant les regards, et surtout, pourquoi faut il que cette nouveauté soit moi ?
Je serre mon emploi du temps entre mes doigts, comme une bouée de sauvetage. J’essaie de me convaincre que ce n’est rien. Qu'à leur place, je regarderais aussi la petite nouvelle, et que tout ira mieux demain car l'effet de surprise sera passé.
À la pause déj, je suis encore Léo à travers les couloirs du lycée. C'est un vrai labyrinthe et il y a du monde, heureusement qu'il est assez grand, comme ça je ne le perd pas dans la foule d'élèves qui se presse autour de nous.
Après avoir pris nos plateaux repas, il m'indique une table vide et m'y conduis. Je pose mon plateau devant moi. J'ai pas très faim à cause du stress, et la vue de cette nourriture que je ne saurais décrire n'aide pas à m'ouvrir l'appetit. Je me mets à jouer nerveusement avec ma fouchette. Je commence à me sentir mal à l'aise, il faut que je lui dise.
-Tu sais Léo, c'est très gentil de rester avec moi depuis ce matin, mais tu n'es pas obligé.
Il lève les yeux, l'air surpris.
-Je suis sûre que t'as des potes à retrouver ou des gens à qui parler non ? J'ai pas envie d'être la nouvelle qu'on te refile au début de journée et que tu dois te trimballer comme un boulet pendant des semaines.
Je baisse immédiatement le regard. Mon cœur s'accélère. J'ai le sentiment d'avoir dit quelque chose de déplacé. Si ça se trouve, il va se lever et partir, tout simplement.
-J'ai le temps.
Je relève les yeux, un peu décontenancée.
-Et puis, habituellement, les gens ont plutôt tendance à m'imposer leur présence sans même me demander si ça me va. Une fois ne fait pas mal.
Je sens une chaleur monter dans mes joues. Je ne sais pas quoi répondre alors je hoche la tête. Pour la première fois depuis ce matin, j'ai l'impression de respirer un peu mieux.
Alors que je commence à essayer de goûter mon entrée, il faut bien se nourrir quand même, une ombre entre dans mon champ de vision. Enfin une ombre, sûrement la plus belle ombre que j'ai pu voir depuis longtemps. Elle est blonde, les traits fins, les yeux bleus, un maquillage parfait, une tenue incroyable, et un parfum qui éveillerait les sens de n'importe qui. Elle me regarde du coin de l'oeil avant de porter son attention sur Léo. J'ai l'impression que le silence tombe dans le réfectoire.
-T'as disparu ce matin. On t'a cherché partout Léo, dit-elle en haussant les sourcils.
-J'étais là, répond il le plus simplement du monde.
Elle me regarde à nouveau. Je sens le jugement dans ses yeux.
-T'as adopté une nouvelle ?
Elle se met à rire. Un rire hautain que j'aime pas vraiment.
-Elle s'appelle Prudence, dit Léo calmement.
-Enchantée, répond-elle sans même me regarder.
Ses ongles tapent sur la table comme un signe d'impatience.
—On se voit après alors ? Ajoute-t-elle sans le quitter des yeux.
-Peut-être.
Un silence s'installe. Elle ne dit rien, comme si elle attendait autre chose. Je sens bien que je dérange. Elle roule des yeux.
-À plus alors.
Et elle tourne les talons avant de retrouver ses copines, laissant dans son sillage son parfum vraiment envoûtant. Je suis pas lesbienne, mais je sais que si je l'étais, c'est typiquement le genre de parfum qui me rendrait folle. Je reste figée quelque seconde, les bruits de la cantine revenant à mes oreilles.
-Desolé pour ça.
-T'inquiète, mais c'est bien ce que je pensais, t'as des potes à qui parler au lieu de rester bloqué avec moi.
Je lâche un sourire gêné. Et évidemment, comme à chaque fois que je suis mal à l'aise, ma maladresse prend le dessus. Alors que j'essaie de prendre un bout de salade, celle-ci cglisse de la fouchette et tombe directement sur mon pull avant de finir sa chute sur mon jean. Je deviens rouge comme une tomate.
-Une vraie boulette la Prudence.
Je lève les yeux, il me sourit. Pas un sourire moqueur, non, juste un sourire de sympathie. Ce qu'il ne sait pas, c'est que cette phrase fait écho en moi. La seule personne qui m'a appelé boulette, je ne lui ai pas parlé depuis plus de trois ans. Je l'avais rencontré sur Chapatiz, et je n'ai plus eu de nouvelle du jour au lendemain. Mais c'est sûrement une coïncidence, après tout, le mot boulette est plutôt répandue et beaucoup de monde doit l'utiliser.
Il me tend sa serviette qu'il a humidifiée afin que j'essaie de nettoyer. L'avantage avec le noir, c'est que les tâches se voient un peu moins qu'avec des couleurs plus claires.

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