Un bond dans le temps

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Après la pause déjeuner, c'est cours d'histoire. Le professeur me demande de m'installer au premier rang, à côté d'une élève portant des lunettes rondes et un pull trop grand. Je suppose qu'il fait un plan de classe car Léo était déjà installé plus au fond à côté de quelqu'un d'autre. Elle me sourit, un sourire sincère, et se reconcentre sur le professeur.

-Vous allez devoir me faire un exposé pour dans deux semaines. Vos voisins de tables seront vos binômes. J'aimerais que vous me parliez de musique ou de groupes de musique qui ont marqué l'histoire. J'espère que cela vous aidera à vous concentrer et à mieux vous plonger dans votre travail. Et avant que tu ne lèves la main Jordan, non, PNL n'a pas marqué l'histoire.

Je ris discrètement. Évidemment il fallait que ce soit un Jordan.

Ma voisine de table se tourne vers moi. Ses lunettes lui donnent un air étonné.

-On va pouvoir apprendre à se connaître comme ça ! Je m'appelle Camille et je suis enchantée de faire ta connaissance.

-Enchantée également, Prudence.

-Oui je sais, difficile de rater la nouvelle. Tout le monde ne parle que de toi. Enfin pas à moi directement, mais j'ai entendu ton prénom à plusieurs reprise dans les couloirs.

Comment ça elle a entendu mon nom à plusieurs reprises ? Je n'ai parlé qu'à Léo depuis ce matin. Vraiment, vivement que l'effet de nouveauté soit passé car j'ai vraiment horreur d'être le centre de l'attention.

Après le cours, Camille ajoute :

-Te sens pas mal car les gens parlent de toi. Mais aussi, t'es arrivée avec Léo alors forcément, fallait que ça parle.
Un sourire en coin apparaît sur son visage, mais il se veut plutôt rassurant.

-C'est la CPE qui lui a demandé de m'accompagner au premier cours de ce matin, et il est plutôt gentil.

-Ouais, ça, ça dépend avec qui. Y a plusieurs mecs qui te diraient bien le contraire après avoir vu son poing d'un peu trop près.

-Il a pas l'air violent pourtant.

Je lève les sourcils, intriguée.

-Je dirais pas qu'il est violent. Je dirait qu'il a horreur des injustices et qu'il sait très bien se défendre et se faire comprendre. T'as rien à craindre, mais il était pas chez la CPE par le pur fruit du hasard.

-Je vois. Mais je t'avoue qu'au vu de notre déjeuner, j'ai un peu plus peur de la jolie blonde qui est venue lui parler.

Mon cœur s'accélère rien qu'à l'idée qu'elle fasse de moi sa tête de turc.

-Ha, t'as fait la rencontre de Pauline. J'ai jamais trop sû ce qu'il se passait entre eux deux, mais oui, tu fais bien de te méfier. L'année dernière, elle a fait traîné des rumeurs sur une fille qui avait passé un peu trop de temps à son goût avec Léo. C'était vraiment pas cool pour elle. Plus personne ne lui parlait du jour au lendemain. Heureusement ça s'est tassé et elle a fini par retrouver d'autres amis.

-Ok, je vais clairement rester sur mes gardes.

-En tout cas, pour l'exposé, tu peux m'ajouter sur Insta ou sur Snap et comme ça on peut en parler et se donner des heures de rendez-vous pour bosser dessus. Et si t'as une idée de groupe de musique, hésite pas, je suis plus du style lectrice qu'auditrice personnellement.

Elle penche la tête, l'air un peu gênée.

-Je lis aussi, mais j'aime profondément la musique. L'avantage c'est qu'on pourra combiner nos savoirs faire. Je chercherais le groupe, et tu trouveras des livres à leur sujet !

-Ca marche, et bien je te dis à plus tard alors.

Elle s'éloigne en me souriant. Elle a l'air vraiment gentille.

La maison est silencieuse quand je rentre. Je monte dans ma chambre, j'enleve mon pull encore taché de ce midi et je m'installe sur mon lit. Ce fut une journée éprouvante, mais elle aurait pu être bien pire.
Mon ordinateur, posé sur mon bureau, m'appelle. J'ose pas vraiment y aller. Mais ma curiosité est plus forte que tout. Je tape dans la barre de recherche Chapatiz. Punaise, en effet, le lien est toujours actif. Et lorsque je rentre mon pseudo et mon mot de passe, mon compte semble toujours l'être également.

Pseudo : Venus
Lvl : 58
Dernière connexion : il y a 3 ans

Mon avatar n'a pas changé, et j'ai un sentiment de nostalgie en le revoyant. J'étais un œufoeuf, avec des couettes, une écharpe rouge et des baskets bleues. La façon qu'on avait d'habiller nos avatars représentait notre personnalité. C'était très simple pour moi.

Je scrolle un peu plus bas et trouve mes archives de conversations. Je clique, j'ai l'impression de faire un bon dans le temps.
Mercury. C'était son pseudo. On se parlait tous les jours, puis il ne s'est plus jamais connecté. De mes 11 ans à mes 13 ans, tous les jours, on discutait. Je lui racontais tout. Il était mon repaire.

Venus : Devine qui a encore fait tomber son verre à la cantine et s'en est fichu partout ?
Mercury : Je crois pas avoir besoin de beaucoup de réflexion pour ça, une vraie boulette la Venus.
Venus : Y a pas un jour où tu arrêteras de te moquer de moi ? :'(

Du coup si, y a bien eu un jour où il a arrêté. Et ça a beau faire longtemps, ça me fait toujours un truc au coeur. Comme un vide, un creux. Et en relisant ces messages, j'ai l'impression de faire quelque chose d'interdit. Et je me l'étais interdit. Ça m'avait fait tellement de mal que j'ai complétement arrêté de me connecter quand Mercury a arrêté de me parler.

À l'époque, je n'avais pas les mots pour comprendre ce qui c'était passé. Je savais juste que ça c'était arrêté net et que j'avais eu mal, sans un bruit, sans une explication, sans un adieu.
En grandissant, on dit que les amitiés d'enfance sont légères, mais celle ci ne l'était pas. Elle était quotidienne pour moi, nécessaire, invisible aux yeux des autres, mais si présente dans mon coeur.
Je n'en ai jamais parlé à personne. J'avais honte, et de toute façon, j'avais peu de monde à qui en parler. J'avais le sentiment de mener une double vie sur internet, et quand je savais que les camarades étaient dehors ou chez les uns et les autres, moi j'étais sur mon ordinateur, mon seul lien avec Mercury.

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