Ça sera largement suffisant
Plus tard, dans ma chambre, je fixe mon téléphone quelques secondes. J'inspire puis j'écris à Léo.
Prudence :
Bon, j'ai réfléchis. Je te laisse jouer au chevalier.
Je souris derrière l'écran de mon téléphone.
Il vibre.
Léo :
J'en étais sûr. J'ai déjà l'épée transparente.
Prudence :
Ouais, prends pas trop la confiance non plus. J'habite au 12 rue des amandiers.
Léo :
Parfait. Je serais là à 19h. Et promis, je sonnerai pas comme un psychopathe.
Léo vient me chercher dans une heure, et me voilà bloquée devant mon armoire. Je fixe mes vêtements comme s' ils allaient me souffler la réponse. Trop habillée, pas assez, trop moi, pas assez. Encore une fois, je n'ai pas envie qu'on me remarque, mais je n'ai pas non plus envie de m'habiller comme je le fais tous les jours. Il va falloir trouver le juste milieu. Ah je sais ! Je vais partir sur le même color code que tous les jours, c'est-à-dire du noir, mais je vais mettre une jupe patineuse et un pull décolleté dans le dos. Pour le maquillage, on se contentera d'un trait d'eye liner et d'un peu de mascara.
Mon téléphone vibre.
Léo :
Je suis en bas.
Mon cœur décide de faire un sprint, un frisson me traverse le dos.
J'enfile mes chaussures, j'attrape mon sac, et à peine ai je le temps d'attraper la poignée de la porte d'entrée que :
—Prudence ?
Fais chier. Mes parents sont déjà là, plantés derrière moi comme deux vigiles trop investis.
Ils regardent par-dessus mon épaule.
Léo est dehors, adossé contre le lampadaire, les mains dans les poches. Il porte un jean bleu qui fait ressortir les muscles de ses cuisses, une chemise dont je ne vois que le col dépassé par-dessus un pull gris. C'est marrant, au lycée, j'aurais juré que ses yeux étaient marrons, mais là, avec le reflet du soleil rasant, je serais prête à parier qu'ils sont verts.
Quand il nous voit, il se redresse aussitôt et sort les mains de ses poches. C'est la première fois que je le vois mal à l'aise.
Mon père prend la parole :
—Bonsoir.
Léo se racle la gorge et passe sa main dans ses cheveux à l'arrière de sa tête.
—Hum, bonsoir monsieur. Madame.
Il a même dit madame. Je pourrais mourir ici et maintenant.
Ma mère me jette un regard appuyé. Elle nous scrute tous les deux avec les deux lasers qui lui servent de pupilles.
—C'est donc toi Léo ?
—Oui. Enfin, oui madame.
Toujours ce madame. Je vais creuser un trou et m'y enterrer.
Mon père ajoute :
—C'est donc toi qui la ramènes. À quelle heure ?
Pourquoi il fait le père pas commode alors qu'il y a à peine dix minutes, il était en train de confortablement lire une BD Astérix et Obélix dans le salon ?
—Hum, à une heure raisonnable monsieur.
Ma mère se tourne vers moi.
—Prudence, tu nous écris quand tu arrives. Et Léo, je compte sur toi pour veiller sur elle.
—Promis. Il ne pourra rien lui arriver.
Mes parents rentrent enfin à la maison. Je reste figée, mon cœur courant un marathon, une goutte de sueur, sûrement composée de gêne ultime coulant le long de ma colonne vertébrale.
—Désolée... Pour tout ça. Ils sont differents d'habitude.
—T'inquiète. Puis c'est plutôt rassurant, ça prouve qu'ils tiennent à toi. Et comme je leur ai dit, il ne pourra rien t'arriver.
Il se rapproche et glisse sa main entre sa bouche et mon oreille, comme pour me dire un secret.
—J'ai mis mon armure.
J'éclate de rire.
On arrive devant la maison de Maxime et je m'arrête net. Des maisons impressionnantes, j'en ai déjà vu, mais des comme ça, jamais. Le portail est gigantesque, et un terrain immense arboré de palmier sépare celui-ci de la maison toute aussi grande. On se croirait presque chez les Cullen. La maison est presque entièrement vitrée et une fontaine au style romain trône devant la porte d'entrée. Il y a du monde déjà attroupé devant. J'entends la musique d'ici, les lumières débordent des fenêtres.
J'ai déjà été en soirée, évidemment. Mais faire une soirée avec des gens que je connais depuis si peu de temps dans une ville que je connais à peine, c'est une première.
J'entends Léo se racler la gorge et interrompre le fil de mes pensées. Tout du moins la pelote emmêlée dans ma tête.
—Bon. Dernière chance de faire demi-tour et prétendre que tu n'as jamais vu cette maison.
Je souris, nerveuse.
—C'est tentant. Mais tu aurais mis ton armure pour rien.
J'attrape une mèche de mes cheveux et commence à la faire tourner entre mes doigts sans même y penser.
—Tu sais que tu fais ça depuis au moins dix minutes ?
—Faire quoi ?
—Martyriser cette pauvre mèche de cheveux.
Il sourit.
—Elle n'a rien demandé.
Je lâche aussitôt mes cheveux.
—C'est juste...
Je cherche mes mots. Mes doigts retrouvent directement ma mèche de cheveux.
—Impressionnant.
Il redresse un sourcil.
—La maison ou la soirée ?
—Les deux.
Il esquisse un demi sourire.
—Oui je me doute. Maxime a un rapport très personnel avec la discrétion. C'est pas tellement son truc.
Il attrape ma main qui était très occupée à triturer ma mèche de cheveux et la fait tomber le long de mon corps.
Je le regarde puis détourne les yeux vers la maison. J'ai ce drôle de mélange d'émotion, entre l'excitation et la peur.
—Tu sais, si une fois à l'intérieur tu me perds de vue, ce n'est pas parce que je t'ai abandonnée. Les gens ont tendance à m'alpaguer.
—J'avais remarqué.
—Et ce n'est pas parce que tu me perds de vue, que je te perds de vue. Je te retrouverais. Promis.
—T'as pas déjà promis ça à mes parents ?
—Si. Mais tu sais déjà que j'aime bien tenir mes promesses. Bon, prête à rencontrer la faune locale ?
—Je crois. Enfin, je sais pas. Enfin, peut-être.
Je prends une grande inspiration.
Il me tend la main. Pas pour m'attraper, mais pour m'inviter à y aller.
—Ça sera largement suffisant.

Annotations
Versions