La soirée
Plus la maison se rapproche, plus la musique est forte. J'ai l'impression de rentrer dans une faille spatio-temporelle où les sensations sont différentes de celles sur terre.
Quand on franchit la porte d'entrée, tout s'accélère. La musique me percute en premier, mais pas seulement les tympans. Je sens les basses vibrer au travers de mon corps. À l'intérieur, l'air est chaud, dense, humide. Les odeurs se mélangent. Du parfum, de l'alcool, de la fumée de cigarette, et quelque chose d'indéfinissable, l'excitation, peut-être.
Des gens partout, près, trop près, des rires qui éclatent sans prévenir, des épaules qui me frôlent à chaque mouvement, des verres qui trinquent. Les lumières sont basses, colorées, mouvantes, elles me font encore plus perdre mes repères. J'ai l'impression d'être entré dans un nouveau monde sans le mode d'emploi.
Je sens Léo, toujours à côté de moi. Sa présence me rassure, me fixe dans le présent. Mes doigts cherchent presque sa manche, sans oser la toucher.
—Respire, murmure-t-il assez près pour que je puisse l'entendre malgré la musique.
Je m'exécute, plus ou moins.
À peine avons nous le temps de faire deux pas à l'intérieur que :
—LÉO !
Une voix masculine, forte, grave, enthousiaste. Puis deux, puis trois.
Il se retourne vers moi, déjà à moitié happé.
—Je reviens, ok ?
Je n'ai même pas le temps de répondre qu'un bras lui passe déjà autour du cou, et il disparaît dans la masse de gens.
Voilà. Ce dont j'avais peur. Je suis seule.
Mon cœur s'accélère, mes épaules se crispent. J'ai l'impression d'être à la fois trop visible, et complètement invisible. Mais qu'est ce que je fous là ? Je reste plantée. Comme si mes pieds avaient oublié leur fonction première.
Ok. Repères. J'ai besoin d'un repère.
Mon regard balaie la pièce, un peu paniqué, en quête d'une solution. Et elle m'apparaît soudain. Camille. Je la vois, devant la table où les verres et les bouteilles sont alignés. Ses grosses lunettes attrapent un reflet de lumière. Elle discute avec quelqu'un mais elle est tournée vers la salle, comme si elle observait, elle aussi.
Soulagement immédiat, presque physique. Je sens mes épaules descendre de quelques centimètres.
Je me mets en mouvement, me faufilant entre les groupes qui rient, les couples pas très discrets mais trop occupés pour remarquer mon existence. À chaque pas qui rapproche de Camille, je sens mon corps se détendre un peu.
Sauf que.
—Eh bein dis donc !
C'est Pauline. Plantée devant moi, mains sur les hanches. Sourire impeccable. Regard qui me scanne de haut en bas sans aucune gêne. Elle est encore plus apprêtée qu'au lycée. Ses cheveux ont reçu un brushing d'enfer, ses ongles sont manucurés comme jamais, son maquillage est digne d'une pro, et sa tenue est à tomber.
—Tu t'es perdue ?
Demande-t-elle faussement curieuse. J'entends au ton de sa voix que c'est une question qui n'attend pas vraiment de réponse.
—Pardon ?
Elle sourit. Si on ne m'avait pas mise en garde, je pourrais croire que c'est un sourire presque compatissant.
—Comment t'es arrivée ici ?
Je déglutis. Ma bouche est sèche.
—Hum... C'est Léo qui m'a invité.
Il suffit d'une micro seconde pour que je me rende compte que son sourire se fige. Elle ne s'attendait pas à cette réponse, je le sens.
—Ah.
Elle répète, plus doucement :
—Léo.
Puis elle rit. Pas fort. Pas franchement. En fait, elle ne rit pas vraiment. C'est plutôt nerveux je dirais.
—D'accord, je vois.
Elle penche la tête sur le côté, les mains toujours posées sur les hanches.
—Je ne savais pas qu'il faisait dans le social maintenant.
Je fronce les sourcils. Si c'est pas une insulte, je ne sais pas ce que c'est. Mais j'ai pas envie de rentrer dans son jeu. Déjà que je ne me sens pas à ma place, hors de question de faire des esclandres.
—Le social ? Je demande simplement, l'air de ne pas comprendre.
—Oui, tu sais.
Elle désigne vaguement la maison, la foule, la fête autour de nous.
—Inviter des gens qui ne connaissent personne, qu'ont pas d'amis, qui ont l'air un peu dépassés par la situation. C'est sympa de sa part.
Sale hypocrite. Pauline, je ne te connais pas, mais je le sais, je ne t'aime pas.
Je sens ma poitrine se contracter. Mes doigts ont envie de retrouver mes cheveux mais je me force à laisser mon bras le long de mon corps. Hors de question qu'elle lise en moi comme dans un livre ouvert.
—Dépassés ?
Je répète en levant les sourcils.
Elle ne me répond pas. Je vois en revanche un faux sourire apparaître au coin de ses lèvres. Puis elle s'approche de moi avant de reprendre :
—Profite quand même. Mais ne te fais pas trop d'idées non plus. Léo aime bien jouer au sauveur, mais ça finit toujours par lui passer.
Elle me lance un dernier regard. Froid. Lisse.
—Bonne soirée Prudence.
Puis elle s'éloigne sans se retourner.
Je reste figée là, le cœur trop rapide, les oreilles bourdonnantes. J'inspire et reprends ma route vers la table où Camille se situe encore. Dieu merci.
—C'était quoi ça ?
Me demande-t-elle, yeux grands ouverts.
—Pauline tu veux dire ?
—Elle te voulait quoi ?
—J'hésite encore... Me juger, m'insulter, ou les deux en même temps.
Elle acquiesce aussitôt.
—Logique.
Elle me tend un verre.
—Bois ça, ça te fera du bien je pense. Mais n'en boit pas trop non plus si tu tiens à ta dignité.
—Merci pour l'info. Je vais y aller doucement.
—Mais ne t'en fais pas, reprend-elle, elle fait ça à chaque fois. Elle teste. Soit tu te ratatines, soit tu te relèves. Mais je vois que tu es toujours debout.
—Mouais. Je ne sais pas si c'était de l'inconscience ou du courage.
—Les deux vont généralement de paire.
Elle rit. Ça me fait du bien de sentir qu'elle me comprend. Elle reprend :
—Tu sais qu'à ma première soirée ici, j'ai fini par pleurer 20 minutes aux toilettes ?
—Sérieux ?
—Oui. Mais depuis j'ai appris deux choses : où se situe la table des boissons, et à qui éviter de parler.
—Pauline en tête de liste je suppose.
—Exactement ! Tu vois, tu apprends vite !
Après, faut dire que tu es arrivée avec Léo aussi, et ça, elle n'aime pas.
Je fronce les sourcils.
—Pourquoi ?
—Parce qu'elle aime contrôler tout ce qui gravite autour d'elle. Et toi, t'étais pas prévue au programme.
—J'ai l'impression que tu la connais plus que ce que tu veux bien me dire. Je me trompe ?
Elle se racle la gorge. Je crois que j'ai mis le doigt sur quelque chose.
—Elle et moi, on était très amies en primaire et au collège. On passait notre temps ensemble. Puis arrivée au lycée, madame a commencé à gagner en popularité. Ça l'a complètement changé, elle est devenue insupportable.
Elle regarde son verre, le fait tourner entre ses doigts. Je la sens soudainement moins à l'aise.
—Écoute, je vais te dire un truc mais tu le gardes pour toi.
—Promis.
Son air devient un peu plus grave, plus sérieux.
—Ma famille n'a pas beaucoup d'argent. Ne te méprends pas, j'ai toujours eu tout ce dont j'avais besoin. Mais ce n'est pas la fête tous les jours. Pauline le savait. Et au lycée, elle est allée le raconter à tout le monde. C'était presque devenu une blague. J'en ai vraiment souffert.
—Putain, mais c'est dégueulasse de faire ça.
Ses lèvres se pincent. Elle regarde le sol.
—Ouais, c'est dégueulasse. C'est Pauline quoi.
—Merci de m'avoir dit tout ça Camille. On ne se connait pas depuis longtemps, mais sache que tu peux me faire confiance.
Elle me sourit. Je la sens soulagée. Ça me fait vraiment plaisir qu'elle me parle aussi ouvertement.
Je prends le verre qu'elle m'a servi et l'approche de mes lèvres. Je bois une gorgée. Me gorge me pique et je sens la chaleur de l'alcool descendre le long de mon œsophage. Un frisson me traverse l'échine et je sens presque une larme se former au coin de mon œil.
—Mon dieu mais t'as mis quoi là dedans ?
—Bonne question. Maxime a toujours le chic pour préparer des mélanges bien corsés. Je dirais que c'est de la vodka, maintenant, va savoir avec quoi c'est mixé.
Je souris. Je sens la pression qui commence à redescendre et mon coeur se calmer.
—Je suis contente de t'avoir trouvée Camille.
—Pareil.
Je ne saurais pas l'expliquer, mais Camille dégage ce petit quelque chose qui fait qu'on se sent bien avec elle. Comme si tout était facile et simple. Comme si tout coulait de source.
—Allez, viens ! Y a mes potes là-bas.
Elle m'indique d'un signe de tête un groupe agglutiné autour d'une table bancale.
—Ils jouent au beer-pong. Ils sont un peu bruyants mais totalement inoffensifs. Et ils n'ont jamais mordu personne.
J'hésite une demie seconde, puis j'acquiesce.
—D'accord.
—Promis, je te laisse pas seule !
On se faufile entre les gens. La musique me semble bien plus forte, les corps trop en mouvements. Je sens mon cœur accéléré, mes épaules se raidir malgré moi. Je m'efforce de respirer normalement.
Je reconnais deux visages. Des sourires faciles. Je commence à me détendre. En effet, ils n'ont pas l'air de monstres assoiffés de sang.
—Prudence, je te présente...
Je n'ai pas le temps d'entendre la suite.
L'impensable.
Une main.
Ferme.
Que je n'ai pas vu venir.
Posée là où elle ne devrait pas l'être.
Sur ma fesse.
Mon corps se contracte avant même que mon cerveau ne comprenne ce qui se passe. Un frisson glacé remonte le long de ma colonne vertébrale.
—Hé !
Je me retourne brusquement. Un type que j'ai jamais vu, tout sourire, trop sûr de lui.
—Relax, c'était pour rigoler.
Pour rigoler ? Je ne vois absolument pas ce qu'il y a de drôle à toucher les fesses des gens que tu ne connais pas. À agresser des gens que tu n'as jamais vu. Et même si tu les as déjà vu, tu n'as pas à toucher un corps qui ne t'as pas invité à le faire. Je vois rouge. Je fulmine. Je ne voulais pas d'esclandres, et me voilà à deux doigts de lui flanquer ma main dans la tronche.
—Lâche moi tout de suite !
J'ai du mal à articuler. Mon sang ne fait qu'un tour, mon cerveau bouillonne.
Il rit, et sa main revient, un peu plus insistante.
Il ouvre la bouche et dit :
—T'es coincée au quoi ?
Je recule d'un pas, mais il m'attrape par le bras. Je sens la peau me brûler là où ses doigts sont posés.
Et là :
—TU LA TOUCHE PAS !
J'entends le son de la voix de Léo venir de derrière moi. Sa voix claque, elle est nette, furieuse. Je n'ai jamais entendu ça de ma vie.
Le type n'a même pas le temps de se retourner, et moi non plus d'ailleurs, que le poing de Léo part d'un coup, sec, rapide, puissant. Assez fort pour faire valser ce connard et interrompre la musique autour de nous. Je ne le vois pas, mais je le sais, tout le monde nous regarde. Un silence choqué se propage comme une secousse sismique.
—T'es malade ?! Crie le gars.
—Repose une seule main sur elle, non même un seul œil, et je te jure que tu ne te relèves pas.
La mâchoire de Léo est serrée, ses poings sont crispés. J'ai presque l'impression de voir de la fumée sortir de son nez. Il me paraît presque dangereux.
Le type regarde autour de lui. Personne ne prend sa défense. Il marmonne quelque chose avant de fuir dans la foule.
Le silence tombe sur moi d'un coup, comme un poids. Le regard des autres aussi. Je mets quelques secondes avant de me rendre compte que je tremble. Mes mains, mes jambes, mon corps entier tremble.
Léo se tourne vers moi. Son regard change. La colère disparaît, remplacée par une inquiétude brute.
—Il t'as fait mal ?
Je secoue la tête. Ma gorge est trop serrée pour parler. Mes yeux commencent à me piquer. Putain, je vais pas pleurer ici quand même.
—Putain de merde. Je suis désolé. J'aurais jamais dû te laisser seule.
—Tu ne pouvais pas savoir.
Ma voix est minuscule.
Il s'approche un peu sans me toucher.
—Regarde moi.
J'obéis. J'essaie de chasser ces larmes de mes yeux. Je les sens couler le long de mes joues.
—T'as rien fait de mal. Rien. C'est lui le problème.
Je hoche la tête, lentement.
Camille réapparaît à côté de moi.
—Je l'ai vu partir. C'est bon. Ils l’ont foutu dehors à vrai dire.
Elle pose une main sur mon dos avant de me tourner face à elle. Je vois son regard suivre les larmes qui coulent encore le long de mes joues. Elle attrape alors mon visage entre ses deux mains, et les essuie avec ses pouces. Elle reprend.
—Ça va ?
—Oui... Enfin, je crois.
J'entends Léo prendre une grande inspiration, comme pour se calmer. Il se racle la gorge.
—Allez viens, on change d'endroit. Mais avec moi cette fois.
Je regarde Camille. Elle acquiesce avant de rejoindre ses amis, une dernière caresse dans mon dos.
Je me rapproche de Léo. Sa présence est solide, rassurante. Il jette un dernier regard autour de nous, protecteur malgré lui.
Une fois dehors, je m'assois le long d'un muret. Mon coeur bat encore un peu trop vite. Léo s'accroupit devant moi, ses yeux à ma hauteur. Il pose une main sur mon genoux.
—Plus personne ne te touche sans ton accord. Jamais.
—Encore une promesse ?
Il sourit.
Un groupe de garçons arrive à ce moment-là. Léo me les présente comme étant Maxime, un grand brun à bouclette coiffé d’un bob Pikachu, Théo, un petit blond au sourire ravageur, et Baptiste, un autre brun, musclé comme pas possible.
Je ne cherche pas à participer à leur conversation. À vrai dire, je l’entend à peine. Je ne capte que quelques mots à la volée : «abusé», «pas cool», «tu gères». Aucun d'entre eux ne me regarde, mais j’ai quand même l’impression qu'on ne voit que moi. C'est la même sensation que j’ai quand je sonne aux portiques des magasins alors que je n’ai jamais rien volé de ma vie. Personne n'ose vraiment me regarder, mais je sais que l'entièreté du monde est au fait de ce qui m’arrive.
Quand les garçons partent, Léo s’assoit à côté de moi. Nos épaules se frôlent.
Je finis par dire :
—Je suis désolée… Je… Je ne voulais pas qu'il arrive tout ça.
Il me regarde et penche la tête, comme pour vérifier un détail invisible de mon visage.
—C’est pas toi qui as “fait tout ça”.
Silence. Ça se bouscule encore dans ma tête. J’essaie d’analyser les 10 dernières minutes, mais mon cerveau refuse de traiter les informations qui lui sont transmises. Il y a un sérieux bug dans le système. La seule chose qui tourne dans mon esprit, c'est que je suis à l’origine des événements, c’est donc un peu de ma faute.
Je remonte ma main inconsciemment dans mes cheveux et recommence à jouer avec ma mèche de cheveux.
Il le remarque, évidemment.
—Hé.
Il attrape doucement ma main pour la faire redescendre et la pose sur mes genoux.
—Respire. On peut rentrer quand tu veux, ou rester encore un peu, c'est toi qui choisis.
—On rentre.
Il ne cherche pas à négocier, ne me pose aucune question et m'offre son bras pour m’escorter hors de cet endroit.
Arrivés devant chez moi, nous nous arrêtons. Il plonge les mains dans ses poches.
—On risque d'en entendre parler lundi.
Je pince les lèvres. Évidemment que ça va jaser. D’une manière générale, les élèves d’un lycée sont comme une sorte de téléphone arabe géant. Je sais donc d’avance que tout risque de finir par être déformer. Pourquoi les lycéens aiment autant les ragots ?
—Je me doute.
—Si t’as besoin, tu sais où me trouver. Ou sinon, tu m'écris.
—Merci Léo.
—Toujours.
Je referme la porte de chez moi en jetant un dernier coup d’œil dehors. Il a attendu que je rentre pour repartir.

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