Tout schuss
Le lundi matin a un goût particulier. Celui des lendemains de soirée où tout le monde semble avoir quelque chose à dire, mais jamais en face.
À peine le portail franchi, je le sens. Les regards qui s’attardent trop. Les chuchotements qui s’interrompent quand je passe. Les gloussements pas cachés.
J’entends des bribes de conversations «c'était elle non ?»,«avec Léo», «coup de poing». J’avance comme si je n’entendais rien. Moi qui aime tant être le centre de l'attention, je suis servie.
Alors que je marche le long du couloir, un bras se glisse sous le mien. Je tourne la tête, c’est Camille. Elle me sourit. Ça m’apaise.
—T’as bien dormi ? Me demande-t-elle parfaitement naturelle, comme si elle aussi essayait de ne pas entendre ce qui se dit sur moi.
—Moyen.
—Classique.
Elle ne ralentit pas, mais je sens son bras se resserrer autour du mien, comme pour me dire «Je suis là pour toi».
—Les gens adorent commenter ce qu'ils n’ont pas vécu, surtout quand ils n’ont que la moitié de l’histoire.
Je souffle sans rien répondre. Cette tendance qu'ont les gens à se mêler de la vie des autres me rend malade.
Un peu plus loin, elle s’arrête net.
—Ah bah quand même.
Je lève les yeux. Ils sont trois, adossés contre le mur. Ils me détaillent une seconde.
—Les gars, je vous présente Prudence.
Un des garçons me regarde avant d’ouvrir la bouche.
—Enchanté Prudence. Moi c’est Jules. Le rigolo de la bande. Là c'est Nina, la petite peste curieuse, et le petit brun c'est Mathis, mais si tu entends le son de sa voix, tu as de la chance, il est du genre timide.
Je regarde Mathis, il sourit du coin des lèvres mais ne répond pas à cette petite attaque.
—Enfin ! Dit Nina, un sourire franc accroché aux lèvres. La principale intéressée.
—On parlait déjà de toi, surenchérit Jules.
—Super.
Si même les amis de mes amis se mettent à parler sur mon dos, on en a pas fini.
J’entends Mathis ricaner.
—T’inquiète, rien de grave, ajoute Nina.
—Juste une analyse très professionnelle de la situation, dit Jules.
—«Très professionnelle», répète Camille. Le contraire m’aurait étonné.
Elle replace ses lunettes sur son nez. Elle tourne la tête et le regarde, pose une main sur mon épaule avant d’ajouter.
—Ca veut dire complément bancale et pleine de suppositions.
Je rigole.
Un silence s'installe, pas lourd, mais plein d’attente et de spéculation.
— Bon, on a vu le début de la soirée, mais pas la fin. On compte sur toi pour nous en dire un peu plus Prudence, dis Nina.
— Bein, pour une première soirée, j'ai eu le droit à un échange lunaire avec la reine des abeilles, et à une main au cul. Je pense qu'on est pas mal, non ?
— Donc il t'as vraiment mis une main au cul ?
— Jules ! Souffle Camille.
— Non mais attends, j’essaie de visualiser. C'est important pour… l’enquête.
— Il s’est pris un pain dans la gueule, dis-je.
— Ah. C’est vrai. Je visualise mieux d’un coup.
Les hommes putain. Lourds dès l’adolescence et ça, jusqu'à leur mort.
—Et je suppose que la reine des abeilles dont tu parlais c'est Celle-Dont-Il-Ne-Faut-Pas-Prononcer-Le-Nom ?
— Exactement, en plein dans le mille. Voldemort en personne. Elle m'a fait tout un sketch en me disant qu’en traînant avec moi, Léo faisait dans le social. Que je devrais faire gaffe. Bref, des saloperies.
— C’est le mal en personne cette fille.
Jules mime des cornes de diable au dessus de sa tête en disant ça.
Il reprend :
— Peut-être qu'on peut lui vendre notre âme contre une faveur ! Je donnerais tout pour la dernière Play Station.
J’entends Mathis rigoler à cette blague. J’ai donc quand même pu un peu entendre le son de sa voix finalement.
Camille ramasse son sac qu'elle avait posé entre ses jambes au sol. Elle a mis une salopette marron en velours côtelé par dessus un chemisier blanc à manche ballon. Vous ajoutez à ça ses grosses lunettes rondes et ses cheveux courts, on dirait une bibliothécaire, c'est assez drôle en vrai.
— Sur ce les enfants, je pense qu'il est temps de retourner en cours car—elle regarde sa montre—la sonnerie va retentir.
Au moment où elle a dit ce mot, la sonnerie a en effet sonné. Cette femme est une magicienne.
Le lendemain, tous les premières ont été invités à se rendre en salle de conférence pour faire une annonce. Certains spéculent sur l’annonce du voyage scolaire de cette année, d'autres sur le fait qu'il y a encore eu un casse dans les réserves de la cantine, sauf que cette fois, les abrutis qui ont fait ça ont oublié de refermer les frigos derrière eux. 100 plateaux repas à jeter à la poubelle pour manquement à la chaîne du froid.
La salle de conférence est déjà presque pleine quand nous y entrons. Il y a des rangées de chaises alignées, des élèves qui parlent trop fort et d’autres qui cherchent désespérément une place à côté de leurs amis. Bien que le bruit qui s'échappe de ce lieu m’importune au plus haut point, je pense que l’on peut appeler ça un «Joyeux Bordel»
Je m'assois entre Camille et Nina. Jules et Mathis sont un rang devant mais juste devant nous. Étrangement, je n'ai pas encore aperçu Léo de la journée.
Jules se retourne de sa chaise et dit :
— S'ils nous parlent d’orientation, je saute par la fenêtre.
— Y a pas de fenêtre. Au mieux, tu te jettes de ta chaise Jules.
Réplique Camille.
— S’IL VOUS PLAÎT ! TAISEZ-VOUS ! ÉCOUTEZ-MOI !
Le proviseur tient un micro dans sa main et réussit à obtenir le silence en deux secondes chrono.
— Bonjour à tous ! Alors, si nous vous avons demandé de vous réunir aujourd'hui, c’est pour vous parler du voyage scolaire de l’année.
Instantanément, les murmures repartent de plus belle
— Un voyage ?
— Sérieux ?
— Chut écoute !
— Cette année, nous vous proposons un séjour dans une station des Alpes, à la Clusaz, pendant 5 jours afin de parfaire vos techniques de ski. Ce voyage aura lieu une semaine avant les vacances de Noël et sera composé de ski le matin, activités encadrées l’après-midi…
— «Encadrées».
Jules glousse et nous regarde.
— Ça sent l’arnaque.
— …et soirée sous le contrôle du corps pédagogique. Le trajet se fera en bus et les inscriptions ouvriront la semaine prochaine.
— «Sous contrôle du corps pédagogique », j’avais dit que ça sentait l’arnaque !
Mathis rigole et lui tape l'épaule.
Des voix s'élèvent à nouveau
— T’as une combi ?
— Mais je sais pas skier !
— J’adore cette station.
Je sens mon ventre se serrer. Quelque chose entre l’excitation et la peur.
J’ai toujours aimé le ski, et d'aussi loin que je me souvienne, mes parents m’y emmenaient dès que c'était possible pendant les vacances d'hiver. Je dirais pas que j’ai un gros niveau, mais je me débrouille pas trop mal quand même.
J'adore sentir le froid sur mes joues, l’odeur de la neige, et surtout cette sensation dans l'estomac quand on est en plein pic de vitesse.
À peine sorti de la salle de conférence, le lycée se transforme en véritable ruche. Ça parle fort, ça marche vite, ça se projette déjà à mille à l’heure. Ça a beau être dans plusieurs semaines, l’excitation est déjà à son comble.
— Ok, annonce Jules, priorité numéro une : qui sait skier ?
— Personne, répond Mathis.
— Moi je sais tomber, ajoute Nina.
— C’est une compétence archi sous-cotée, dit Jules en lui faisant un check.
Camille rigole, mais je la sens déjà ailleurs. Je ne sais pas quel sera le prix de ce voyage, mais j'espère de tout coeur qu'elle pourra faire partie des nôtres. Ça me rendrait vraiment triste qu'elle soit privée de ce voyage pour une simple question d'argent.
— Faut qu'on soit dans la même chambre, dit Nina, ou au moins au même étage.
— Non mais tu rêves, les profs laisseront jamais faire, ils ont un radar anti-fun je te rappelle, répond Jules en faisant la moue.
Je ris et je sens soudain mon téléphone vibrer dans ma poche.
C’est un message.
Léo :
Alors, team too schuss ou chasse neige ?
Un sourire idiot me monte aux lèvres avant même que je m’en rende compte.
Prudence :
Je tombe toujours avec dignité, merci de t’en inquiéter. C’est ce qu'on nous apprend à la cinquième étoile en tout cas.
La réponse arrive presque instantanément.
Léo :
Hâte de voir tes fesses dignes dans la neige. Je pourrais prendre des photos, pour le souvenir hein.
Je lève les yeux en souriant. Et là je le vois, plus loin dans le couloir. Il est avec ses potes. Il me regarde aussi, les sourcils levés, l’air innocent.
— Oh non, dit Nina en me fixant.
— Oh si, répond Jules tout sourire.
Je vois Mathis et Camille nous regarder tous les trois à tour de rôle.
— Regardez-la. Elle sourit comme dans une pub pour dentifrice.
Nina rigole à sa propre blague afin d'être rejoint par Mathis, puis Camille, puis Jules. Ils sont tous les trois allègrement en train de se moquer de moi.
— Taisez-vous !
— C’est trop tard, ajoute Camille.
— On a tout vu, reprend Mathis.
Mon téléphone vibre encore.
Léo :
On parie que ça sera un gros bordel ?
Je repense à la première fois que je l’ai vu, dans le bureau de la CPE. Et à la façon dont Camille m’a parlé de lui.
Prudence :
Et je parie que tu en feras partie.
Léo :
J'assume.
Alors que je le vois encore au loin, sourire aux lèvres, je me rends compte que le couloir bourdonne encore d'élèves tous plus excités les uns que les autres.
— Moi je veux être côté fenêtre dans le bus, dit Nina.
— Hors de question, répond Jules, j'ai le mal des transports.
— T’as le mal de tout, Jules.
Camille se penche vers moi.
— Tu te rends compte que ce voyage va être un vrai bordel ?
Je regarde encore Léo, qui range enfin son téléphone.
— Ouais, je crois.
Et pour la première fois depuis longtemps, l'idée de ce qui pourrait arriver, cette équation inconnue ne me fait pas peur. Je n'arrive pas à y croire. On va partir en voyage. Avec Camille, avec eux, avec Léo. Et c’est mon ventre qui se met à bourdonner.

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