Queen
Trois jours ont passé depuis l’annonce du voyage. J’ai demandé à mes parents et ils m'ont dit oui, à condition que je paie une partie. Grâce à mes jobs de baby-sitter et au fait que je sorte très peu, j’ai déjà un peu d'argent dans ma tirelire. J’ai repensé à la soirée et à ce que Camille m'a dit. J’ai peur qu'elle ne puisse pas venir avec nous tous.
Un flot d'élèves désorganisé sort du lycée. L’air est plus froid qu'avant, un de ces froids humides qui annoncent l’automne pour de bon.
Je retrouve Camille sur la petite place devant le lycée. Elle est assise sur le muret qui fait dos à la route. Je n’ai pas l'habitude de la voir là-bas car c'est le coin des fumeurs et il y a plein de mégots par terre. C’est dégueu et ça pue. Son sac est posé à côté d’elle, son manteau est fermé jusqu'au menton. En m’approchant, je lui demande :
— T’attends quelqu'un ?
— Non. Enfin si… toi.
J'arrive à voir qu'elle me sourit malgré le col de son manteau qui lui recouvre la bouche. Mais y a un truc un peu crispé dans ses épaules. Je vais m'asseoir à côté d’elle.
On regarde les gens sortir. Personne ne parle tout de suite. J’aime pas ce genre de situation car je ne sais jamais quoi faire.
—J’ai regardé pour le voyage.
Ah, et voilà, on y est. Le sujet sensible.
— Et ?
Elle hausse les épaules.
— C’est cher.
— Même avec les aides du lycée ?
— Même avec les aides…
Elle attrape la sangle de son sac et commence à jouer nerveusement avec.
— Mes parents font déjà comme ils peuvent. Et j’ai pas envie que ce soit un problème de plus à ajouter sur la liste des
galères du quotidien.
Je sens mon estomac qui se serre.
— Tu sais que personne ne penserait ça ?
— Oui, répond-elle aussitôt.
Puis plus bas :
— Mais moi je le penserais.
Ça me fait tellement de peine pour elle mais je ne peux pas trop lui montrer. Ça risquerait de lui saper encore plus le moral.
— En tout cas, ça me ferait vraiment chier que tu ne puisses pas venir.
—Moi aussi.
Son sourire est à moitié éteint. Ça me fait bizarre venant d'elle.
Elle prend une grande inspiration puis change radicalement de sujet.
—Bon, au moins on a bien avancé sur l’exposé !
— Carrément, franchement, si on se plante avec les Beatles, c'est qu'il y a un bug dans la matrice. Si le prof ne comprend pas l'impact qu'ils ont eu, c’est que c’est qu'il vient d'une autre dimension.
Elle penche la tête.
—Non mais t’imagines quand même, quatre mecs, la bonne musique, la bonne époque. Et bam, on parle encore au XXIe siècle de la beatlemania. Comme quoi, faut juste tomber sur le bon groupe au bon moment.
Je pince les lèvres avant de répondre :
— Et avoir un talent monstrueux ! Tu as oublié cette partie.
— Je suis aussi pressée d'entendre ceux des autres. Je sens qu'on va quand même bien se marrer en découvrant leur goût musicaux et ce que certains appellent “musique”.
— Et ceux qui vont l'avoir fait uniquement avec Chat GPT sans même écouter un seul titre.
— C’est clair !
Elle se relève, met son sac sur son épaule.
—Bon, on se capte demain pour fignoler la toute fin de la conclusion.
— Yes !
Je la regarde s'éloigner. Mon cœur se fige un peu. J'aimerais tant qu'elle puisse venir. Mais surtout, j’aimerais que ce ne soit pas un poids pour elle. Même si elle a toujours eu le nécessaire, je pense que cet écart de vie qu'il y a entre nous doit être lourd à porter au quotidien. Plus lourd qu'elle ne veut bien le montrer. Et je trouve cela tellement injuste.
Lundi, en cours d'histoire, seules nos voix résonnent dans la salle lorsque Camille dit la dernière phrase de notre exposé.
— Et si la beatlemania a marqué toute une génération, c’est parce que les Beatles n'étaient pas seulement un groupe, mais un phénomène culturel et social encore étudié de nos jours.
Elle le regarde une seconde. J’acquiesce, sourire aux lèvres. On a finit.
— Merci, dit le prof en refermant son cahier. Exposé clair, structuré, très bien documenté. Très bon travail à toutes les deux.
Je lâche un souffle que je retenais sans le savoir. Camille se rassoit à côté de moi, l’air visiblement soulagé. Elle me glisse à voix basse :
— On a survécu.
— Et sans scandal musical ni dimension parallèle.
Elle sourit.
— Bien.
Le prof regarde sa liste. C'est marrant car quand il fait ça, sa moustache frétille.
— Nous allons enchaîner avec Léo et Baptiste.
Là, c'est mon cœur qui frétille. Je pourrais dire que je ne sais pas pourquoi. Mais ça serait mentir.
Léo se lève, deux rangs derrière nous. Baptiste le suit. Ils échangent un regard complice. Alors que Léo a l’air très détendu, comme à son habitude, Baptiste a l’air plus crispé. Après avoir insérer sa clé USB, Léo se retourne :
— Bonjour chers camarades.
Ah, il veut faire le rigolo, c’est qu'il doit quand même être un peu stressé.
—Je vous écoute, dit le prof.
Léo appuie sur play, et apparaît à l'écran un groupe que je connais très bien. QUEEN.
— Avant tout, Queen, c'est un groupe qui a toujours refusé de rentrer dans les cases. Que ce soit musicalement, visuellement, ou socialement.
Il parle bien. Trop bien. Comme si il racontait quelque-chose qu'il connaissait par coeur, pas que des simples connaissances ingurgitées pour un exposé.
—Freddy Mercury, c'est une voix, bien sûr. Mais c’est aussi une présence. Une façon d’occuper l’espace. D’exister sans demander la permission.
Je sens une chaleur étrange me remonter le long de la nuque.
Mercury.
Sans que je m’en rende compte, mon cerveau fait un pas de côté.
Un pseudo, un avatar, des discussions tard le soir.
Je me revois dans ma chambre. La lumière de l'ordinateur qui se reflète contre les murs. Le bruit de mon clavier.
Mercury :
Freddy c'était quelqu'un. Il avait une vraie présence, tu ne pouvais pas l’ignorer.
Vénus :
T’es pas un peu dramatique ?
Mercury :
Non, juste honnête.
Je me force à respirer normalement.
— Leur musique a traversé les générations car elle est synonyme de liberté, reprend Baptiste. De différence, et d’assumer qui on est sans se soucier du regard des autres.
Je divague à nouveau. Ce qu'ils disent me semble déjà si familier.
Vénus :
Si tu ne pouvais écouter qu'un seul groupe jusqu'à ta mort, ça serait qui ?
Mercury :
Queen évidemment.
Je me force à fixer le tableau. Rester présente.
— … d’exister sans demander la permission, de passer au delà des étiquettes qu'on leur collait, conclut Léo.
Mon regard se fixe sur Léo, mais les échos du passé résonnent.
Mercury :
Tu vois, y a des gens qu'on croit connaître car ils ont une réputation. Et puis tu creuses un peu et tu te rends compte que tu t’es complètement trompé. Faut aller au-delà des étiquettes qu'on nous pose dessus.
Ma main se crispe sur mon stylo. Seul la voix du prof me ramène brutalement à la réalité.
—Merci, c'était très bien les garçons.
Cet exposé n'est peut être pour eux qu'une simple présentation. Mais pourtant, il a résonné en moi comme une chanson qu'on croit connaître sans savoir où on l’a entendu.
Le soir, alors que je suis vautrée sur mon lit, en pleine séance de Netflix, mon téléphone vibre.
Léo :
Au fait, c’est officiel ?
Tu m’as remplacé par Camille ?
Je lève les sourcils, sourire en coin malgré moi.
Prudence :
Pardon ??
Léo :
Je la vois partout avec toi.
Je dis pas, elle est cool.
Mais du coup, je te vois moins quoi.
Je reste un moment fixé à l’écran. Mon cœur accélère, mes joues chauffent. Calme toi Prudence, il a juste dit qu'il te voyait moins.
Prudence :
Jaloux ?
Léo :
Un peu… mais j'assume moyen, alors chut.
Prudence :
Promis que je te garde une place au chaud dans mon planning surchargé. Et dans mon cœur.
Léo :
T’es insupportable.
Prudence :
Oui, mais je sais que c'est comme ça que tu m’aimes le plus.
Trois points apparaissent à l'écran, puis disparaissent. Qu’est ce qu'il voulait me dire ? J’ai horreur quand les gens font ça.
Léo :
Ton exposé était cool aujourd'hui au fait.
Prudence :
Merci, le tien aussi.
Je pourrais m'arrêter là. Je devrais m'arrêter là. Mais c'est plus fort que moi. Il faut que je demande.
Prudence :
Queen, c'était ton idée ?
Léo :
Ouais.
Mon cœur rate un bond.
Prudence :
Tu écoutes beaucoup ?
Léo :
Oui.
Après j'écoute plein d’autres trucs aussi. C’est juste que Queen fait partie des classiques chez moi.
Prudence :
Je vois…
Léo :
Pourquoi toutes ces questions ? T’essaies de me cataloguer ? T'as pas retenu la conclusion de mon exposé ?
Prudence :
Non, c'est juste que ça te va bien.
Léo :
Je vais prendre ça comme un compliment alors.
Je repose mon téléphone.
C’est rien.
Vraiment rien.
Il aime Queen.
Comme plein de gens.
Il écoute d'autres choses.
C'est logique.
Je crois que j'ai vraiment tendance à trop projeter. Il faut vraiment que j'arrête de me faire des films.
Mais si c'était vraiment rien, pourquoi j'y pense encore ?

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