Les toilettes gratuites
Ce matin-là, la cour est pleine. Comme toujours à cette heure là. Des groupes d'élèves sont posés un peu partout, les sacs sont jetés au sol, ça rit, ça parle, ça crie un peu trop fort.
J’ai rejoint Camille, Mathis, Jules et Nina au fond de la cour, à côté du grand arbre.
Camille est assise sur le muret à côté de Mathis. Elle lui parle d’un truc en faisant des grands signes avec ses mains, comme si elle faisait une présentation hyper importante.
Elle se lève d'un coup.
— Attendez, faut que j’aille aux toilettes, j’en ai pour deux petites minutes.
— C’est jamais deux minutes avec toi Camille, lâche Jules.
— Mauvaise langue !
Elle part en lui tapant l'arrière du crâne.
Elle s'éloigne et finit par rentrer dans le bâtiment.
Nina soupire.
— Elle fait genre ça va, mais ça se voit que ça la travaille, ce voyage.
— Ouais, ajoute Jules, c’est le genre de trucs qu’elle va minimiser jusqu’au bout.
Je hoche la tête. J’ai encore cette phrase qu’elle m’a dite l’autre jour devant le lycée en tête. «Mes parents font ce qu'ils peuvent, j'ai pas envie que ce soit un problème de plus». Je me renfrogne en y pensant.
— Vous êtes trop sérieux là, intervient Jules. On dirait un conseil d’administration.
C’est à ce moment-là que je les entends avant de les voir.
Les rires. Trop aigus. Trop sûrs d’eux. Les rires qu'on aime pas entendre.
Pauline arrive avec deux filles que je ne connais pas bien mais que je classerais sans hésiter dans la catégorie “butineuse de la reine des abeilles" . Elles s’arrêtent juste devant nous, comme par hasard.
Pauline me regarde d’abord moi. Un sourire poli, presque gentil. J’ai bien dit presque car on sait tous que rien n’est gentil en elle. Puis ses yeux glissent vers la place vide à côté de moi.
— Tiens, Camille n'est pas là ?
Personne ne répond tout de suite.
— Elle est aux toilettes, dit Nina, méfiante.
Pauline hoche la tête, comme si elle notait l’info mentalement. Puis elle lâche, tranquillement :
— Ah oui… Elle doit vérifier si elles sont toujours gratuites.
Un silence net tombe autour de nous.
L’information met 2 secondes à arriver à mon cerveau. je courcicuite. J'ai envie de la tuer.
— T’as dit quoi là ?
J'écarquille les yeux en lui posant la question.
Pauline me regarde enfin vraiment. Ses yeux brillent d’un amusement froid. Quelle garce.
— Bah quoi ? J’dis ça comme ça. Vu qu’elle va sûrement pas venir au ski, autant qu’elle profite des trucs gratuits ici. Je suis sûre qu'elle pique du papier toilette en plus.
Une des filles rigole. L’autre ajoute :
— Franchement, c’est triste. Mais bon, faut être réaliste, hein. C’est pas un voyage pour tout le monde.
Jules se redresse.
— T’es sérieuse là ?
Pauline hausse les épaules.
— Je dis juste ce que tout le monde pense.
— Non, dit Nina, la voix plus sèche que je ne l’ai jamais entendue. Tu dis juste ce que toi tu penses.
Pauline sourit encore.
— Allez, détendez-vous. On plaisante.
Elle me lance un dernier regard, appuyé.
— Fais attention quand même Prudence. À traîner avec certaines personnes, on finit par leur ressembler.
— Je te remercie, mais je pense être assez grande pour savoir qui je peux considérer comme des amis dignes d'intérêt.
Puis elles repartent, leurs rires flottant derrière elles comme une traînée de parfum stagnant.
Personne ne parle pendant quelques secondes.
J’ai la gorge serrée. Pas pour moi. Pour Camille. Pour la façon dont des truies perfides parlent d'elles. Je n'aimais déjà pas Pauline, mais là, c'est pire. Une haine profonde m'envahie par tous les pores.
— Ok, dit Jules. Là, c’est non.
— Non quoi ? demande Mathis.
— Non à ça. À elle. À ce genre de trucs. C’est injuste. Camille va se retrouver ici pendant que nous on s'amuse. Pendant que ces garces pensent avoir gagné ?
Nina croise les bras.
— Ça me débecte aussi, mais tu veux qu'on fasse quoi ? C’est pas comme si on pouvait la forcer à venir avec nous.
Je regarde la porte du bâtiment, là où Camille a disparu. Une idée me traverse l’esprit. Et si on pouvait la forcer à venir ?
— Son anniversaire, c’est bientôt, non ? je demande doucement.
Nina relève la tête.
— Halloween.
Un regard circule entre nous. Un vrai, silencieux. On se comprend sans dire un mot.
— Si chacun met un peu… commence Mathis.
— On peut largement gérer, termine Jules. Même si ça pique un peu.
— Et elle aura pas le choix. C’est juste un cadeau.
Je souris, malgré le nœud dans mon ventre.
— Juste… un cadeau.
À ce moment-là, Camille revient vers nous, l’air parfaitement normal.
— J’ai raté quoi ?
Jules sourit, trop innocemment.
— Rien. On parlait juste de ton anniversaire.
Elle fronce les sourcils.
— Mon quoi ?
— Tu verras, dit Nina. Surprise.
Camille nous regarde tour à tour, suspicieuse.
— Vous êtes flippants.
— D’ailleurs, on attend les informations pour la fête que tu vas organiser, ajoute Mathis, sourire aux lèvres.
Je la regarde, et pour la première fois depuis longtemps, j’ai l’impression d'être exactement où et avec qui je dois être.
La journée tire sur sa fin, et comme tous les soirs, le lycée se vide de ses élèves. Je suis assise sur le muret près du portail, mon sac entre mes pieds, à faire semblant de scroller sur mon téléphone. J’ai repensé au comportement de Pauline toute l'après-midi et il faut que je parle à Léo. Comment lui, qui est toujours gentil, peut être ami avec une fille comme elle. Ça me dépasse.
— Tu fais la gueule ou c’est ton visage de repos ?
Je lève la tête. C’est Léo. Il s’adosse au portail tout en posant son sac à côté du mien.
— Les deux, peut-être.
Il est probable que je n’ai pas eu le courage de porter ma poker face. L'énervement est une des rares émotions que je n’arrive pas à dissimuler.
Il sourit et s’assoit à côté de moi.
— J’ai fait quoi cette fois ?
Je prends une inspiration. C’est maintenant ou jamais.
Ma main se glisse malgré moi dans mes cheveux et mes doigts s’enroulent aussitôt autour d’une mèche.
— Pourquoi t’es ami avec Pauline ?
Il ne répond pas tout de suite. J’ai l’impression de lui avoir un peu cloué le bec avec ma question.
— Direct.
— Désolée. Mais… elle est odieuse. Vraiment.
Je tourne la tête vers lui.
— Et je comprends pas.
Il se gratte la nuque, un peu gêné.
— Ok.
Silence.
— On est sortis ensemble, l’année dernière.
Ah.
Voilà.
Ça me fait un petit pincement à l’intérieur, comme quand j’essaie de m'épiler les sourcils et que j'attrape la peau au lieu du poil.
Il a été amoureux d’elle. Il n'est pas juste son ami, il est aussi son ex.
— Sérieux ?
— Ouais. Quelques mois. Rien d’épique. Rien de très glorieux non plus.
Je me retiens de poser trop de questions. Je n’ai pas envie d’avoir l’air… je ne sais pas. Concernée. Ce que je suis pourtant, visiblement.
— Et… tu cautionnes tout ça ?
—Tout ça quoi ?
Mais il fait exprès de pas comprendre ou quoi ?
— «Tout ça quoi ?» ? Je ne sais pas, les remarques humiliantes, les moqueries permanentes, la cruauté gratuite?
— Non.
Il répond trop vite pour que ce soit un mensonge, c’est déjà ça.
— Mais elle n’a pas toujours été comme ça.
Je le regarde de côté.
— Tu dis ça parce que t’es gentil ou parce que t’as été amoureux ?
Il ricane.
— Aïe. Touché.
Puis, plus sérieux :
— Elle sait être cool. Par moments. Elle est drôle quand elle baisse la garde. Juste… au lycée, elle joue un rôle. Et elle s’y accroche fort.
— Être méchante, c’est pas un rôle.
— Non.
Il hoche la tête.
— Mais parfois, c’est une armure aussi.
Je pense à Camille. À la cour. Aux toilettes gratuites.
Je serre la mâchoire.
Mes doigts sont à deux doigts de s’emmêler dans la mèche que je tripote depuis toute à l’heure.
— Son armure fait mal aux autres.
— Je sais.
Il soupire.
— Et crois-moi, je ne la défends pas. Je dis juste que… c’est plus compliqué que « elle est horrible point ».
Je le regarde. Vraiment.
Il ne minimise pas. Il n’excuse pas. Il explique. Et ça m’agace presque autant que ça me rassure. Le comportement de Pauline m’a tellement mis la haine que je n’ai même pas envie d’essayer de l'excuser.
— Vous êtes toujours très proches ?
— Moins qu’avant.
Il me lance un regard en coin.
— Beaucoup moins depuis que tu traînes dans le coin.
Mon cœur fait un petit écart. Je fais semblant de lever les yeux au ciel.
— Génial. Je suis officiellement une variable perturbatrice.
— Complètement.
Il sourit.
— Mais une variable intéressante.
Je détourne le regard. Mes joues chauffent. Comment peut-il réussir à changer mon humeur si vite ?
— Je voulais juste comprendre, dis-je plus bas.
— Je sais.
Il se lève et ajuste son sac sur son épaule.
— Et pour info…
Il se penche légèrement vers moi. Il attrape la main dans mes cheveux et la repose sur les genoux. Un léger coup d'électricité traverse ma peau, là où il a posé sa main.
— Si elle dépasse les bornes, je serai pas dans son camp.
Je le regarde partir.
Et même si tout ça ne devrait pas me toucher autant…
ça résonne quand même.
Ce soir-là, je n’arrive pas à m’endormir. Je tourne dans mon lit sans trouver le sommeil.
La méchanceté de Pauline et la tentative d’explication de Léo me tournent en tête. J’essaie de le croire, vraiment, mais j’arrive pas à digérer ce qu'elle a dit.
Il y a peu de choses qui me mettent hors de moi, mais quand on s'attaque gratuitement aux gens que j’aime, ça ne passe pas.
On vit tous des moments difficiles, on a tous des galères dans la vie, mais si chaque difficulté devait transformer les gens en connards finis, la terre serait peuplée uniquement de personnes odieuses. Et ce n'est pas comme ça que ça marche. Pas pour moi.
Il y a encore quelques années, j'aurais ouvert mon ordinateur et j’en aurai parlé à Mercury.
Il m'aurait dit un truc du genre «Je sais que c'est dur quand les gens sont méchants sans raison. Mais parfois, ils ont juste trop de choses qui vont mal dans leur vie. Ça n'excuse pas, mais ça peut expliquer».
En fait, ces mots, il me les a déjà dit. Je m’en souviens comme si c'était hier.
Je m'étais faite insulter au collège. On m'avait traité de fille bizarre, de coincée. Je n’avais pas su me défendre. J'étais rentrée en pleurant.
Ces quelques mots avaient réussi à m’apaiser à l’époque. Mais là, on est en train de faire du mal à quelqu'un que j’aime. Pas juste à moi.
Et ça, ça change tout.

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