Soirée déguisée

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Lorsque je sors de chez moi ce matin là, le froid me saisit les joues. Une brume enveloppe la ville. Pas de doute, l'arrière-saison est là. En même temps, on est à la veille des vacances d'automne, difficile de faire plus logique.

Je retrouve Léo devant le lycée, près du portail. Il est en train de finir un croissant, assis sur le muret, l’air parfaitement tranquille. On va pas se mentir, sa nouvelle veste lui va super bien. C'est peut être moi qui déraille, mais il devient de plus en plus beau.

— T’as pas cours ? je demande.

— Si, mais j’ai cinq minutes de retard d’avance.

Je souffle du nez.

— C’est pas comme ça que ça marche malheureusement.

— Si, dans ma tête.

Je souris. Il est bête, mais il me fait rire.

Je jette un regard vers la cour, là où Camille et les autres sont déjà installés sous le grand arbre.

— Tu viens ? je dis en hochant la tête dans leur direction.

— Avec plaisir, répond-il en sautant du muret.

On traverse la cour ensemble. Camille est assise sur le parapet. Jules debout devant elle, agitant les bras dans tous les sens, à deux doigts de se transformer en éolienne, Nina et Mathis à côté. Ils parlent tous en même temps. Ça sent la discussion animée.


— Non mais on est d’accord que c’est une EXCELLENTE idée, hein ?

— Jules, tu cries, soupire Nina.

— Je ne crie pas, je projette ma voix !

Léo tourne la tête et me regarde les sourcils levés. Même lui a l’air étonné de voir Jules aussi excité.

— On interrompt quoi ? je demande.

Jules se retourne aussitôt.

— L’organisation de la soirée d’Halloween.

— De l’anniversaire de Camille, précise Nina.

Je regarde Camille.

— Et tu les laisses devenir fous comme ça ?

— Complètement, répond-elle.

— De toute façon, elle a pas le choix, reprend Nina.

— Et, ajoute Jules en pointant Mathis du doigt, ce brave et honorable citoyen nous prête sa maison.

Mathis lève les yeux.

— J’ai dit que mes parents ne seraient pas là.

— Voilà. Consentement libre et éclairé enregistré. Vous êtes tous témoins.

Mathis donne un petit coup dans les côtes des Jules. Il a malgré tout un sourire aux lèvres.

Léo lève le doigt comme on le fait en classe. Je veux bien le comprendre, vu l'état d'énervement des énergumènes face à nous, toute technique est bonne pour réussir à prendre la parole.

— Attendez… vous parlez bien d’une soirée soirée ?

— Oui, dit Camille. Une vraie.

— Mais tranquille, rappelle Mathis.

— «Tranquille» répète Jules, sauf que.
Il marque une pause dramatique et fait un roulement de tambour est ses doigts sur son sac.
— Soirée costumée !

— Bien sûr que c’est costumé, ajoute Nina. On est à Halloween.

— C’est pas négociable, renchérit Camille.

Je cligne des yeux.

— Genre… déguisement obligatoire ?

— Oui, dit Mathis. L'avantage, c'est que comme Jules est déguisé toute l’année, il n'aura pas beaucoup d'efforts à faire.

— Je te donnerais des cours, t’inquiètes pas Mathis. D’ailleurs, Prudence, si tu viens en jean noir, je te renie.

Léo ricane. Il tourne la tête et me regarde, sourire en coin.
— J’aime déjà ce projet.

— Toi, t’as l’air trop à l’aise avec cette idée, je lui lance.

— Et toi, va falloir retirer ton déguisement “je veux pas qu'on me voit”.

Je plante mes mains sur mes hanches avec un air faussement énervé.

— Et toi celui du mec populaire.

— Oooooouuuuuuh, qui s’y frotte s’y pique, dit Nina.

Camille lève les yeux au ciel.

— Vous êtes cons. Bon sinon, chacun ramène un truc, précise-t-elle. À boire, à manger. Rien d’énorme.

— Et personne ne retourne la maison, ajoute Mathis.

— Aucune promesse, répond Jules.

Je regarde Camille. Elle a l’air vraiment contente.

— Ça te fait plaisir ? je lui demande quand même.

— Oui, dit-elle sans hésiter.

Puis, plus doucement :
— Tant que je suis avec vous.

Un petit silence passe. Pas lourd. Juste sincère.

Léo se penche légèrement vers moi.

— T’as une idée de déguisement, toi ?

— Aucune.

— Tant mieux.

— Pourquoi ?

Il sourit, mystérieux.

— J’aime bien l’effet de surprise.

Je secoue la tête en souriant. Ne rougie pas Prudence, ne rougie pas.

Et en regardant Camille entourée de nous tous, je me dis que cette soirée promet de nombreuses surprises.




La soirée d’Halloween tourne en boucle dans ma tête alors que je suis allongée sur mon lit, le plafond pour seul public.

Soirée costumée.

Rien que ces deux mots me donnent envie de me cacher sous ma couette jusqu’à Noël.

Je me redresse et j’ouvre mon armoire. Je la fixe comme si elle allait me répondre.

Qu’est-ce que je suis censée mettre, exactement ?
Quelque chose de drôle ? Trop risqué.
Quelque chose de discret ? Trop moi.
Quelque chose qui me met en valeur ? Non mais ça va pas la tête.

Je fais défiler les cintres du bout des doigts. Des vêtements que je connais par cœur. Des vêtements qui me protègent plus qu’ils ne me montrent.

Le problème d’un déguisement, c’est qu’il est censé révéler quelque chose. Ou au moins attirer l’attention.

Je referme l’armoire.

C’est ridicule. C’est juste une soirée. Juste un costume.

Et pourtant, j’ai cette sensation familière dans le ventre. Celle qui dit que, quoi que je choisisse, j’aurai l’impression d’être à côté de la plaque. Trop. Pas assez. Jamais exactement ce qu’il faut.

Peut-être que c’est ça qui me met autant la pression.
L’idée d’être vue.
Et forcément… Léo s’invite dans la réflexion.
Je soupire. Je me mets à jouer avec ma mèche de cheveux.
Parce qu’il sera là.
Parce que, sans le vouloir, j’imagine déjà son regard se poser sur moi. Pas insistant. Juste attentif. Cette façon qu’il a de remarquer des détails que personne d’autre ne voit. Cette façon qu'il a, malgré lui, de me faire rougir. Et soudain, le choix d’un déguisement prend une toute autre ampleur.

Je me surprends à sourire toute seule en repensant à sa façon de dire « j’aime bien l’effet de surprise ».
Mon cœur fait un truc bizarre. Un petit dérapage contrôlé. J’ai envie de le surprendre. J’ai envie qu'il me voit.

Non.
Stop.

Je me fais des films. Comme d’habitude.
Léo est comme ça avec tout le monde. À l’aise. Charismatique. Gentil sans effort. Et moi, je suis juste… là.

Je me laisse retomber sur le lit.
Il a été avec Pauline.
Pauline.
Rien que ce prénom devrait suffire à me ramener à la réalité.
Alors pourquoi, malgré tout, Léo revient sans cesse dans mon esprit?
Pourquoi j’ai l’impression que quand il me parle, ce n’est pas pareil ?
Pourquoi j’ai envie d’y croire, tout en me répétant que c’est une très mauvaise idée ?

Je ferme les yeux.
Peut-être que je confonds.
Peut-être que j’ai juste envie qu'on me regarde, qu'on fasse attention à moi.
Peut-être que je projette. Encore.
Je rouvre les yeux et fixe le plafond.
En attendant, il va quand même falloir que je trouve un déguisement.
Un qui me ressemble. Un peu.
Sans trop en dire.
Sans trop me cacher non plus.
Un juste milieu.
Comme toujours.
Ma vie est un jeu d’équilibriste permanent. Ma plus grande peur, c’est de tomber d'un côté ou de l’autre de la corde tendue sur laquelle j'essaie d'avancer.

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