Halloween

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Je me regarde dans le miroir et j’ai un petit temps de latence. Comme si mon cerveau avait besoin de quelques secondes pour enregistrer ce qu’il voit.

Ok.
Donc apparemment… je suis une princesse.

La robe, je la connais. Je ne l’ai pas achetée pour l’occasion. Elle traînait au fond de mon placard depuis des années. Une robe claire, un peu trop longue à la base, un peu trop grande aussi. Le genre de truc qu’on met une fois pour une cérémonie, puis qu’on oublie parce que la vie continue et qu’on ne remet jamais ce genre de robe.
Ma mère a sorti sa machine à coudre comme si c’était la chose la plus naturelle du monde. Elle a raccourci l’ourlet, resserré la taille, ajusté les manches. Elle n’a pas posé de questions inutiles. Juste un « Tourne-toi », « Attends, je reprends là », « Voilà, c’est mieux ».

Et maintenant, elle est là. Sur moi.

Sauf que ce n’est plus une robe sage.

Il y a du sang. Beaucoup de sang.
Faux, évidemment, mais mon cerveau a quand même un léger mouvement de recul quand je baisse les yeux. C’est fou comme le faux sang peut paraître vrai maintenant.

Le bas de la robe est taché, comme si j’avais couru. Comme si j’étais tombée. Je me suis servie de morceaux de charbon pour l’obscurcir et lui donner un effet vieilli. J’ai aussi demandé à mon père de mettre du faux sang sur le corps de la robe. Il s’est servi d’un balais à serpillère pour faire des sortes de traces, comme si du sang m’avait directement giclé dessus. C’est assez gore.
J’en ai mis sur mes mains aussi. J’ai frotté, étalé, sali. Les doigts rouges, les paumes marquées. Pas propre. Pas net. J’ai dû attendre trente minutes les mains en l’air pour que le faux sang sèche et que je n’en étale pas partout. Ma mère me surveillait au grain. C’est d’ailleurs elle qui devait me gratter la tête si besoin.
Une trace plus sombre remonte sur mon avant-bras, et une autre effleure ma joue. Pas trop. Juste assez pour qu’on se demande.

Je relève la tête et je me regarde vraiment.

J’ai laissé mes cheveux détachés. Le problème avec mes cheveux, c’est qu’ils sont tellement lisses que je ne peux rien en faire. Quoi que je tente, ça tiendra pas, malgré des litres et des litres de laque. Une couronne, simple, repose sur ma tête. Rien de clinquant. Presque trop discrète.
Je ressemble à une princesse qui ne sort pas d’un conte.
Plutôt à celle qu’on retrouve après. Ou qu’on retrouve dans les films d’horreur après le bal masqué.

Je déglutis.

Quelle est l’histoire, au juste ?
Je me la raconte toute seule, comme pour me rassurer.

La princesse n’a pas été sauvée tout de suite.
Elle s’est enfuie. Elle s’est défendue. Elle s’est battue. Elle a survécu.
Le sang n’est pas là pour faire peur. Il est là pour dire “j’y suis passée, mais je suis encore debout”.

C’est idiot.
C’est juste un déguisement d’Halloween.

Et pourtant, mon ventre se serre.

Parce que dans quelques minutes, je serai chez Mathis, et il y aura du monde.
Camille. Nina. Jules. Mathis.
Et Léo.

Léo qui va me voir comme ça.

Je pince les lèvres.

Et si c’était trop ?

Et si ça faisait ridicule ?
Et s’il se disait que je me prends pour quelqu’un que je ne suis pas ?

Je regarde encore mes mains, rouges, tremblantes malgré moi.

Respire, Prudence.
C’est une soirée. Pas un jugement. Pas un test.

Et puis…
Ce n’est qu’une princesse ensanglantée.
Rien de dramatique. C’est Halloween après tout. J’ai bien le droit de casser un peu mes propres codes de temps en temps. C’est juste que ça me fait bizarre et j’ai du mal à me l’autoriser.

Je prends une dernière inspiration, attrape mon manteau, et avant d’éteindre la lumière, je me lance un dernier regard dans le miroir.

D’accord.
Si je dois être une princesse ce soir… Autant ne pas être de celles qui attendent de se faire sauver en haut d’une tour, mais plutôt de celles qui se battent pour elle même.

Quand j’arrive devant chez Mathis, je m’arrête net.

Ok.
Donc manifestement, la notion de “petite soirée” a été… mal interprétée. Ça me donne un petit coup de chaud.

Il y a des gens partout. Devant le portail, sur le trottoir, dans l’allée. Des groupes qui discutent, qui rient trop fort, qui comparent leurs déguisements. Certains que je connais. D’autres beaucoup moins.
À quel moment tout le monde a été au courant ? Il me semble qu’on était que six quand on a discuté de la soirée dans la cour, pas trente.

Je balaie la scène du regard, un peu sonnée.
Mathis doit être en train de faire une syncope quelque part. Ou de prier très fort pour que sa maison survive à la nuit. J'espère juste qu’il n'est pas en crise de panique, position foetal sur les toilettes. Ca serait plutôt triste, bien qu’un peu drôle.

Je vois qu’il a fait des efforts. La façade est décorée. Vraiment décorée.
Des guirlandes orange et violettes pendent aux fenêtres, des fausses toiles d’araignée s’accrochent aux haies, une citrouille lumineuse trône près de la porte d’entrée. On dirait que la maison s’est mise dans l’ambiance malgré elle.

Je resserre mon manteau autour de moi et avance.

À peine la porte passée, la musique me tombe dessus comme une vague à Nazaré.
Le son est plus fort à l’intérieur, évidemment. Les basses vibrent dans le sol, dans les murs, presque dans ma poitrine. Il fait chaud. Trop chaud. Une chaleur de maison pleine, de corps serrés, de fenêtres fermées et recouvertes de condensation poisseuse.

Je retire ma veste tant bien que mal, en essayant de ne pas accrocher ma couronne à quelqu’un. L’air sent un mélange étrange d’alcool sucré, de masque en caoutchouc et de pizza froide.

Dans le salon, je les repère tout de suite.

Camille est perchée sur l’accoudoir du canapé, un verre à la main, le sourire un peu incrédule mais bien là. Nina est debout à côté d’elle, en pleine discussion avec quelqu’un que je ne connais pas, mais elle a ce regard vif, amusé, comme si elle prenait la soirée comme un spectacle.
Jules, évidemment, est au centre de tout, en train de raconter une histoire avec des gestes beaucoup trop grands pour être nécessaires.

Et Mathis…

Mathis est partout et nulle part à la fois..

Il traverse le salon à toute vitesse, récupère un verre posé trop près du bord de la table, replace un coussin, lance un regard inquiet vers le tapis, puis disparaît dans la cuisine avant de réapparaître aussitôt derrière quelqu’un d’autre.

— Attention au mur !
— Hé, les chaussures, pas sur le canapé !
— Qui a posé ça là ? Non mais sérieusement !

Il sourit. Mais c’est un sourire tendu. Concentré. Celui d’un garçon qui a accepté d’accueillir une soirée et qui regrette déjà légèrement chaque décision de sa vie.

C’est assez drôle à voir.
Un peu touchant aussi.

Je reste un instant à l’entrée du salon, à observer la scène. Le bruit, la lumière, les déguisements, les voix qui se superposent.
Tout est vivant. Chaotique. Un peu trop.

Et moi, princesse ensanglantée au milieu de tout ça, j’essaie de me rappeler que je suis venue pour Camille.

Je n’ai pas encore vu Léo. Il m’avait pourtant bien validé sa présence par message. Je suppose que le fait d’arriver en retard est une règle non négociable pour les personnes populaires.

Je finis par m’avancer vers eux.

— Bon, je vois que la “petite soirée” a muté.

Camille se tourne vers moi et éclate de rire.
Son déguisement d’aventurière lui va étonnamment bien : bottes, ceinture, veste un peu usée. On dirait qu’elle pourrait partir explorer une jungle à tout moment.

— Je te jure que c’était pas le plan, dit-elle. Mais à un moment, quelqu’un a dit “t’inquiète, j’invite juste deux personnes” et après… voilà.

Elle désigne le salon d’un vague geste.

— Deux personnes par élève, précise Nina.

Nina, vampire ultra élégante, croise les bras. Son maquillage est nickel, presque trop parfait pour une soirée comme celle-ci.

— C’est une étude sociologique, ajoute-t-elle. La propagation de l’information chez les lycéens. Très rapide. Très incontrôlable.

— Moi j’ai rien fait, se défend Jules.

Il est déguisé en bonhomme Pac-Man. Jaune. Rond. Impossible à ignorer.

— Absolument tout le monde t’a vu faire une story, rétorque Camille.

— C’était une story artistique. Ambiance. Mystère. Engagement. Fallait bien rappeler à la populace ce qu’est Halloween avec un grand H non ?

— T’as écris “SOIRÉE CHEZ MATHIS CE SOIR” en lettres capitales, soupire Nina.

Mathis apparaît derrière Jules comme un spectre… ce qui, vu son déguisement de fantôme, fonctionne assez bien.

— Est-ce que quelqu’un a vu qui a posé un verre sur le meuble de ma mère ?

— Lequel ? demande Jules.

— Justement, le meuble de ma mère, répète Mathis, un peu trop calmement.

Camille tapote l’épaule de Mathis.

— Respire. Regarde. Rien n’est cassé. Pour l’instant.

Pour l’instant est une notion très anxiogène, murmure-t-il. Et crois moi que je n’avais pas besoin de ça !

Je souris malgré moi.

— T’as décoré, en tout cas.

Mathis suit mon regard vers les guirlandes et les toiles d’araignée.

— J’ai paniqué.
Il marque une pause.
— J’ai paniqué efficacement.

— C’est très mignon, dit Nina.

— C’est très illégal si quelqu’un vomit sur le tapis surtout, ajoute Mathis.

Jules me regarde enfin vraiment, plisse les yeux.

— Attends… Prudence ?

— Oui ?

Il recule d’un pas, théâtral.

— Wow.

Il écarte les bras de son corps comme s' il venait de faire face à une apparition divine.

Je sens mes joues chauffer.

— Quoi ?

— Rien, rien. Juste… respect. La princesse a l’air d’avoir vu pas mal de choses.

Camille me dévisage à son tour, sourire doux.

— Tu es trop belle.

— Et flippante, ajoute Jules.

— Et symboliquement très forte, conclut Nina.

— Merci… je crois ?

Mathis hoche la tête, sérieux.

— Tant que tu ne touches à rien avec tes mains pleines de sang, tout va bien.

Je lève mes paumes rouges.

— Promis, je suis inoffensive.

Un silence passe. Un moment où on se regarde tous, un peu dépassés, un peu heureux.

— Bon, annonce Camille en levant son verre.

— À quoi ? demande Jules.

Elle réfléchit une seconde.

— À Halloween. À cette soirée qui nous échappe complètement.

— Et à la survie de ma maison, ajoute Mathis.

— Et à ton anniversaire Camille, dit Nina.

Les verres s’entrechoquent.

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