Le cadeau
Après avoir danser et chanter à tue tête sur du Céline Dion, nous sommes tous à bout de souffle. Jules a essayé de faire Céline dans son célèbre duo avec Garou, incapable d'atteindre les notes les plus hautes, on aurait cru une poule qui a du mal à sortir son œuf. Selon lui, son costume en est la cause, selon moi, c’est un mauvais chanteur.
Ma gorge étant sèche et mon verre vide, je me dirige vers la table des boissons. Mathis y a mis une nappe mais elle est déjà imprégnée de tous les liquides présents sur la table. Les bouteilles sont toutes à moitié vides et les verres posés de façon chaotique. Aucun contenu n’a la même couleur, il y a des traces de rouge à lèvre et de doigts poisseux. Note à moi même : bien garder mon verre avec moi.
Je tends la main pour attraper une bouteille en prenant garde à ce que ma manche ne trempe pas dans un verre quand —
— Attention !
Ma main heurte une autre main. Mes doigts frôlent d'autres doigts.
Je lève la tête.
Léo.
Et pendant une demi-seconde, mon cerveau bug.
Il est là, devant moi, et il porte une armure. Le mec porte une putain d'armure. Enfin une vraie-fausse armure. Elle est un peu abîmée, un peu cabossée, mais sa couleur argentée est quand même brillante. Il porte même une cape rouge dans le dos. Son casque sous son bras.
Il a l’air encore plus grand et fort comme ça. L'armure lui donne une autre envergure. Je suis assez grande pour une fille, mais là, je me sens ridiculement petite.
Un chevalier.
Je cligne des yeux plusieurs fois.
— …ok.
Il sourit lentement, l’air interrogateur.
— Quoi ok ?
— J'étais pas prête.
— De voir autant de monde ?
— Oui aussi, mais surtout de toi en chevalier.
Son regard glisse sur moi. Pas pressé. Il prend le temps de regarder chaque détail de mon déguisement. La robe, le sang, mes mains, mon visage. Je sens mes joues chauffer et s’engourdir.
— Waouh, lâche-t-il doucement.
Il ne dit pas ça pour rire, ça se voit. Son regard est franc et sérieux. Respire Prudence, respire.
— T’as l'air différente.
— Euh, merci ?
— Non mais différente bien. Je suis fier de toi, t’as pas mis de jean noir !
Il se penche vers moi pour attraper quelque chose sur la table. Je sens son parfum m’envelopper, et putain qu'est ce qu'il sent bon.
— Et toi du coup ? T’as décidé de tous nous éblouir ?
Il sourit.
— Non, moi, je tiens ma parole.
Si il fait référence à ce dont quoi je pense, je fonds.
— À la soirée de Maxime, je t’avais dit que j’étais un chevalier avec une armure invisible. J’ai upgrade.
Putain il est fort, il s’en souvient. J’ai l’impression que c’est presque trop facile pour lui de jouer à ce petit jeu.
Il me fixe avec une intensité que je ne lui connaissais pas. Ce n' est plus le Léo qui me charrie à la cantine ou qui me montre une salle de cours. C’est… autre chose.
— Bah alors princesse, t’es restée bloquée ?
S’amuse-t-il en penchant la tête sur le côté.
Princesse.
Ok c’est mon déguisement, mais on m’a jamais appelé comme ça, et j'avoue que ça fait chalouper mon cœur. Sa voix est descendue d’un octave. Elle est plus grave, plus chaude. Je sens le sang cogner contre mes tempes, c'est même plus fort que les basses de la musique.
— Je… non je réfléchis.
Ce que je peux avoir l’air ridicule quand je me mets à bafouiller.
J'attrape une bouteille afin de me servir un verre. J’ai besoin d'un truc frais là. J’ai chaud, ma bouche est sèche. Mais au moment où mes doigts se referment sur le bouchon, une autre main se pose sur la mienne.
Le contact est immédiat. Électrique. Ses doigts sont chauds, un contraste total avec le plastique froid de son armure. Je sens mon souffle se bloquer dans ma poitrine. Je ne retire pas ma main, je n’en ai pas la force. Mes muscles ne répondent de toute façon plus aux ordres de mon cerveau. Léo ne retire pas la sienne non plus, au contraire. Il exerce une légère pression, ses yeux ancrés dans les miens.
— Laisse, je vais le faire, murmure-t-il.
Il ouvre la bouteille d'une seule main, sans rompre le contact visuel. Il se rapproche encore, au point où je peux sentir la chaleur de son corps émaner des ouvertures de son armure. On est dans notre bulle, à quelques centimètres l’un de l’autre. Je sais que les enceintes du salon hurlent du Aya Nakamura, mais je n’entends que le silence et le souffle de Léo.
— Tu sais, reprend-il à voix basse, presque confidentielle, je t’avais dit que je te protégerait, c'est juste qu'avec l'armure, c'est plus officiel.
Il incline la tête, son visage si prêt du mien que je pourrais compter ses cils. Est ce qu'il a toujours eu ce grain de beauté sous la mâchoire ? Et son parfum, ce mélange boisé et frais que je commence à connaître par cœur, m'étourdit complètement.
Je fixe un point imaginaire sur son plastron, incapable de soutenir son regard une seconde plus. J'ai l’impression que si je lève les yeux, il va lire en moi comme dans un livre ouvert et verra que je suis à deux doigts de l’implosion.
Il finit par relâcher doucement la pression sur ma main, mais il ne recule pas. Ses doigts glissent sur les miens avant de s’éloigner, laissant une traînée de chaleur qui me fait frissonner malgré l’ambiance surchauffée de la pièce.
— Garde moi une danse pour plus tard, princesse. Et essaie de ne pas vider la bouteille d’un coup, je vais avoir besoin de toi sur la piste.
Il récupère son casque posé sur la table et s'éloigne de moi en me faisant un clin d'œil pour rejoindre le groupe de Jules près du buffet à nourriture.
Je reste plantée là, encore le bras à moitié tendu vers la bouteille, et l'impression d'avoir été frappée par la foudre. Je prends une grande inspiration mais l’air me semble trop rare. Respire Prudence, respire. C'est juste Léo. Sauf que non, ce n'est plus “juste Léo”. Le Léo qui me chariait sur mon jean noir vient de se transformer en quelqu'un d'autre. Et ce quelqu'un d'autre me fait horriblement peur, autant qu'il m’attire.
—Allo Houston, ici la terre !
Je sursaute si fort que je manque de renverser mon verre. Camille est apparue à mes côtés, son verre à la main et un regard qui hurle qu'elle n'a pas perdue une miette de ce qui vient de se passer.
— Quoi ? je bafouille, mes joues me brûlant littéralement la peau.
— Quoi ?! Prudence, j’ai cru que vous alliez fusionner devant le bac à glaçons ! C'était quoi ce moment ? On aurait pu allumer une central nucléaire avec l'électricité qu'il y avait entre vous deux.
— Mais rien… il m’aidait juste pour la bouteille.
J’essaie de mentir, même si je sais qu’avec elle, c'est impossible.
— Bien sûr, et mon cul, c'est du poulet ? Le mec te regarde comme si t’etais la huitième merveille du monde et tu me parles d'une bouteille de vodka ? Meuf, ouvre les yeux !
Elle m’attrape le bras et m'entraîne vers le milieu de la pièce en continuant son débriefing, mais je n’arrive pas à me concentrer sur ses paroles. Mon esprit, et peut être mon corps, son restés bloqués à quelques centimètres de Léo, près de la table.
Pourtant, malgré l’euphorie qui me gagne. Un frisson désagréable me parcourt la nuque. Je tourne la tête, instinctivement.
Près de la cheminée, Pauline est là. Bordel, c’est l’anniversaire de Camille, et la meuf s'est quand même pointée. Elle ne danse pas, ne sourit pas. Elle est entourée de sa cour habituelle, mais son regard est braqué sur moi. Un regard froid, sanglant, qui ne présage rien de bon. Elle a tout vu. Les regards, le contact, les rapprochements.
Et à voir la façon dont elle serre son verre, je comprends que ce moment vient de me coûter très cher. Elle ne va pas en rester là, et ça ne présage rien de bon.
La voix de Nina me rappelle soudainement à la réalité.
— Camille ! Ramène tes fesses deux secondes !
Elle tape dans ses mains pour attirer l’attention.
—Mathis ! Baisse le son, on est pas à un concert de DJ Snake là !
Il râle mais obéit. L'ambiance se veut soudainement plus calme mais on peut ressentir l'excitation ambiante. Les gens se serrent autour de Camille et Nina, je me retrouve naturellement entre Jules et Léo.
Nina sort une enveloppe de son sac. Elle a ce regard brillant de ceux qui savent qu'ils vont faire un carton plein. Je sens moi même l’excitation monter en moi.
—Camille ! On s’est dit que pour tes dix-sept ans, il fallait trouver mieux qu'un collier acheté à la va vite ou qu'un discours gênant de Jules.
— Il était pourtant prêt depuis 2019 ! J’avais même fait un diaporama de tes coupes de cheveux les plus ridicules ! Répond Jules en levant son verre au-dessus de lui.
Des rires fusent. Camille croise ses bras sur sa poitrine, son regard méfiant.
— Bref, reprend Nina, on a tous participé, même les plus radins !
Mathis lève la main.
— Je tiens à préciser que j’ai sacrifié mon budget “nouvelles manettes de console " pour toi. C’est une preuve d'amour absolu.
Nina donne l’enveloppe à Camille. Elle l’ouvre lentement. Trop lentement pour nos nerfs à tous. Je sens Léo se rapprocher de moi, comme pour mieux voir, alors qu'il nous dépasse tous d'une tête. Son épaule se colle à la mienne et j’ai peur qu'il sente la chaleur qui s'échappe de moi là où nos bras sont en contact.
— C’est le moment où elle va buger, chuchote-t-il à mon oreille.
Je retiens un sourire, le cœur battant à un rythme qui n’a plus rien de normal. Quand Camille lit les mots "Voyage au ski”, le temps semble s’arrêter.
— Attendez, quoi ? Souffle-t-elle.
— Le voyage au ski, précise Nina, rayonnante. T’es des nôtres ma belle.
Un silence de deux secondes, puis Camille explose. Elle éclate de rire avant de fondre en larmes, se jetant dans les bras de Nina comme si sa vie en dépendait. Tout le monde essaie alors de se rapprocher pour avoir sa part de câlin. Tellement, qu'un camarade manque de me faire tomber dans la cohue, mais une main se pose fermement sur mon dos pour me maintenir en équilibre. La paume de Léo est large, ferme, et malgré l'épaisseur de ma robe, je peux sentir chacun de ses doigts et la chaleur de sa peau à travers les tissus.
— Attention princesse, murmure-t-il.
Il ne retire pas sa main tout de suite. Il la laisse juste assez longtemps pour que je sente mon estomac faire un looping.
— Vous êtes fous ! Répète Camille entre deux sanglots de joie, je vous aime trop !
— À Camille ! hurle Jules en levant son verre, l'œil brillant. Et à toutes nos futures chutes.
— À Camille ! Crie tout le monde en chœur.
Je lève mon verre, encore sonné par la proximité de Léo. Lui fait de même, enlevant enfin sa main du bas de mon dos pour attraper son verre.
— J’ai hâte qu'on y soit en tout cas. J’ai vraiment envie qu'on passe du temps ensemble.
Ses mots flottent entre nous, plus clairs que de l’eau de roche. Je sens mes joues s’empourprer. Il vient clairement de me tendre une invitation.
— Moi aussi, je souffle, presque inaudible.
Il me décroche un dernier sourir avant de porter son attention sur le groupe. La musique reprend de plus belle, Camille est portée en triomphe. Je me sens légère, enfin à ma place.
Alors que j’observe les gens se remettre à danser, je tombe sur le regard de Pauline. Elle ne sourit plus du tout, son verre n’est pas levé, et elle nous fixe. Léo, puis moi. Je vois l'orage se préparer dans son regard. Elle a dû voir ou entendre ce qu'elle ne voulait pas, et il est sûr que je suis en train de devenir sa cible prioritaire.

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