Comme une gueule de bois
Je sens soudainement l’air et le temps se figer autour de moi. Un parfum entêtant m’enveloppe. Et une voix glaciale me sort de ma bulle.
— Il est doué non ?
Putain c’est Pauline dans son costume de dame blanche sexy. Il paraissait évident qu'elle réussirait à sexualiser un déguisement d’halloween.
— De quoi tu parles ? Je demande, ma voix plus instable que je ne le voudrais.
— De Léo. Son côté chevalier, ses petits regards en coin, sa maîtrise du flirt.
Elle laisse échapper un petit rire sec, presque nostalgique avant de reprendre.
— Ça me rappelle tellement l'année dernière, quand lui et moi on passait nos soirées et nos nuits à refaire le monde. Il est toujours aussi prévenant avec les gens qu'il… apprécie.
Elle se tourne enfin vers moi, ses yeux bleus me transperçant comme un poignard et un sourire en coin qui ne ressemble en rien à de la gentillesse.
— Tu sais Prudence, Léo et moi on a un passif que tu ne peux même pas imaginer. Le ski, il m’en parle depuis l’annonce du voyage. Il m’a même dit qu'il n'attendait que ça pour qu'on “s'éloigne enfin du bruit ambiant" et qu'on puisse “se retrouver", juste nous deux.
Je sens mon coeur se serrer. “Loin du bruit". C'est donc comme ça qu'il me voit ? Comme une nuisance bruyante au milieu de sa relation avec Pauline ?
— Pourquoi tu me dis ça ? Je souffle, les yeux fixés sur mes chaussures.
— Tu sais Prudence, t’es mignonne dans ton costume de princesse, mais fais attention à ne pas te brûler les ailes. Léo est un garçon génial, mais il reviendra toujours vers ce qu'il connaît. Toi t'es juste la nouveauté du moment, l'expérience intéressante de la rentrée. Mais c’est toujours vers moi qu'il finira par se retourner. Toujours.
Elle s’approche d’un pas, son visage parfait si près du mien que je peux compter ses tâches de rousseur.
— Profite bien de son attention tant que tu l’as. Mais crois pas que ça va durer. Je ne perds jamais Prudence. Regarde.
Je lève les yeux vers le coin où se situe Léo. Il éclate de rire à une blague de Baptiste, et Pauline, d’un geste d’une assurance folle, s'éloigne de moi pour le rejoindre. Elle s'insère dans son groupe, pose une main possessive sur son bras en lui murmurant quelque chose à l’oreille. Léo baisse alors la tête vers elle et lui sourit avec la même intensité dans le regard qu'il avait pour moi il y a deux minutes.
Le choc est brutal.
Ma robe de princesse semble soudainement peser huit tonnes et le faux sang sur mes joues me donne l’impression d'être déguisée en idiote.
Et si ça se trouve, c’est exactement ce que je suis.
Une idiote.
Les mots de Léo tournent dans ma tête « j’ai vraiment envie qu'on passe du temps ensemble », mais ils sont maintenant souillés par le doute. Et s'il ne parlait pas de nous deux ? Et s'il parlait du groupe ? Ou pire, de lui et Pauline.
Je serre mon gobelet jusqu'à ce que le plastique craque. La fête continue de battre son plein autour de moi, mais je me sens terriblement seule, coincée entre mon envie de croire Léo, et les certitudes de Pauline.
Je reste plantée là, au milieu du salon, alors que la musique tape contre mes tempes comme un marteau-piqueur. Pauline est toujours là bas, sa main sur le bras de Léo, me jetant un regard victorieux par-dessus son épaule.
Mon cerveau, d'habitude si lent à agir, est passé en mode automatique.
Passer du temps ensemble.
Bien sûr qu'il parlait du groupe ou de Pauline. Ils se connaissent depuis tellement longtemps, tous.
Et moi, j’ai cru quoi ? Que le beau chevalier Léo était en train de tomber amoureux de moi, la fille qui se cache derrière ses fringues noires depuis deux mois et qui vient de débarquer ?
Le sang sur mon visage me semble maintenant être une métaphore de mon humiliation : je suis une imposture.
Appelez moi Prudence l’impostrice, la princesse de pacotille qui pensait pouvoir jouer dans la cour des grands.
Chaque rire que j’entends me semble être dirigé contre moi. Chaque regard de Léo vers Pauline devient une preuve irréfutable de ce qu'elle vient de me dire. «Tu n'es qu'une distraction».
Il faut que je sorte d’ici, tout de suite. L’air est devenu trop épais, trop rare, chargé de cette odeur de vodka et du parfum de Pauline qui semble me coller à la peau.
Je repère Camille, près de la cuisine, en train de rigoler avec Nina. Je fends la foule, tête basse, prête à tout pour ne pas croiser le regard de Léo.
— Camille ? Je l’interrompt en lui touchant le bras.
Elle se tourne vers moi, le visage rayonnant, mais son expression change très vite quand elle me regarde.
— Prudence ? Ça va ? T’as l’air toute pâle sous ton maquillage.
— Je… faut que j’y aille, je bafouille, cherchant désespérément mon sac du regard.
— Quoi ? Mais il est à peine minuit, la vraie fête vient juste de commencer et on a même pas eu le temps de parler du ski !
— Il est tard, je la coupe, la voix tremblante. Mes parents vont s’inquiéter et j'ai très mal à la tête. Ça doit être la musique ou la vodka, je sais pas.
— Attends, c'est Pauline, c'est ça ? Je l’ai vu s’approcher de toi, si elle t'as dit une seule…
— Non, non, c’est rien, je mens avec une conviction déplorable. Je suis juste fatiguée. Profite de ta soirée, c'est ton anniversaire. On s'appelle demain ok ?
Je n'attends pas sa réponse. Je récupère mon sac posé dans l’entrée, mes doigts tremblant tellement que j’ai du mal à l’ajuster sur mon épaule.
Je ne veux pas de discours, je ne veux pas que Léo me rattrape, je ne veux pas voir le regard triomphant de cette connasse de Pauline.
Je pousse la porte d'entrée et l’air frais de la nuit me fouette le visage. Ça fait du bien. Je marche vite, presque en courant, le bruit de mes talons claquant sur le trottoir.
Une fois au coin de la rue, je m'arrête un instant pour reprendre mon souffle.
Je regarde mon téléphone : pas de message.
Même si j’avais pas envie de le voir, je pense qu'une petite partie de mon fort intérieur aurait aimé qu'il remarque mon départ précipité. Mais pourquoi m’aurait-il remarqué alors qu'il vivait sa meilleure vie dans cette fête, avec ses vrais amis.
Je m'étais promis de ne plus être la fille invisible.
Mais là, ce soir de premier novembre, c’est tout ce dont je rêve d'être.
Le lendemain, je me réveille avec la sensation d'avoir avalé du sable. La lumière de novembre passe au travers de mes volets, froide et sans âme.
Mes oreilles bourdonnent, ma gorge est sèche et mon corps me fait mal. Danser et chanter avec ses amis a un prix, celui des courbatures.
Je grogne et me retourne dans mon lit.
Et puis ça me revient.
La soirée.
La musique.
Le cadeau.
Camille.
Les rires.
Pauline.
Et lui.
Léo.
J’ai soudainement mal au ventre.
Je garde les yeux fermés une seconde de plus, comme si ça pouvait retarder le moment où je devrais me confronter à la réalité.
Spoiler alert : ça marche pas.
Je tends le bras vers la table de nuit pour attraper mon téléphone.
Je respire une fois, deux fois, et je déverrouille.
Les notifications s’affichent d’un coup :
Camille (9)
Nina (2)
Groupe les débiles (15)
Et…
Léo (1)
Mon cœur palpite.
Je clique d'abord sur Camille :
Camille :
Pourquoi t’es partie si vite.
J’ai à peine eu le temps de te dire au revoir
Ça va ?
C'est à cause de Pauline ?
Je l’ai vue te parler !
Elle t'as dit quoi ?
Et après j’ai vu Léo te chercher partout.
PRUDENCE !
Réponds ou je viens chez toi !
J’essaie d’avaler ma salive.
Donc elle a vu.
Évidemment qu'elle a vu.
Elle voit toujours tout.
Je reste quelques secondes à fixer les messages.
J’ai aucune idée de par où commencer.
De quoi dire.
De comment expliquer mon départ, Léo, Pauline, leurs regards.
Je quitte la conversation.
Mon doigt hésite une seconde quand il passe au-dessus de la conversation avec Léo.
Puis je clique.
Léo :
Bien rentrée ? Je t’ai pas vu partir.
C'est tout.
Pas de «princesse», pas de clin d'œil, pas de sous-entendu, pas de chaleur.
Juste ça.
Je relis le message une fois.
Deux fois.
Trois fois.
Hier, il y avait sa main sur la mienne, il y avait ses regards et sa voix basse dans mon oreille, il voulait une danse.
Et aujourd'hui, un simple « T’es bien rentrée ».
Je me décide à lui répondre le classique «oui et toi ?». Il ne mérite pas plus.
Mes yeux roulent dans leurs orbites.
Je verrouille mon téléphone.
Je le pose sur mon ventre.
Je fixe le plafond.
Qu'est ce que c'était ? Est ce que j’ai tout imaginé ? Est ce que pour lui, c’était… normal ? Un jeu ? Une occupation ?
Je tiens exactement quatre minutes avant de reprendre mon téléphone.
Quatre minutes durant lesquelles j’essaie de me convaincre que je m’en fiche. Que ce n' est qu'un message. Que je suis au-dessus de tout ça.
J’ouvre Instagram.
Erreur stratégique Prudence.
Je clique sur les story sans trop réfléchir.
Nina qui danse.
Jules qui essaie de faire le poirier.
Camille qui filme Mathis en train de nettoyer le tapis avec écrit «hôte de qualité ».
Un petit sourire m'échappe malgré moi.
Puis le cercle suivant apparaît.
Pauline.
Je devrais aller à la story suivante, mais j'y arrive pas.
Première image : elle devant son miroir avec son déguisement. Maquillage et cheveux impeccables.
Deuxième image : une photo d’elle et Léo à la soirée. C’est clairement une copine à elle qui l’a prise, de loin, de côté. Ses mains sont posées sur ses épaules. Il lui sourit de la même façon dont il me souriait hier. Elle sourit comme si elle avait gagné quelque chose. Et son regard à lui, cette intensité.
La même.
La. Même.
La légende apparaît en dessous : « comme au bon vieux temps <3»
Et je la revois, la veille, près de la cheminée. Je revois son regard glaçant, la façon dont elle tenait son verre, ce qu'elle m'a dit un peu plus tard, «Fais attention à qui tu fais confiance» qu'elle me disait.
Je zoome sur la photo.
C'était quand ?
Qui l’a prise ?
Pourquoi il la regarde comme ça ?
C’est peut-être l’angle qui me joue des tours. Peut-être qu'il était juste en train de parler. Peut-être que—
Mon téléphone vibre entre mes doigts.
Léo :
Oui.
Je fronce les sourcils.
Je remonte.
Ah, mon message.
Je ne me souvenais même plus avoir répondu.
Super, géniale, vraiment une conversation passionnante. Merci pour ton implication Léo.
Je fixe l’écran.
Je revois la photo, son regard sur Pauline, sa main sur la mienne et sa main sur mon dos.
Tout se mélange dans ma tête. Tout se contredit.
Je sens quelque chose se fissurer en moi.
Très bien.
S' il veut être poli et distant, je serai polie et distante. On peut jouer à ça à deux.
Je ne vais pas courir derrière quelqu'un qui ne semble pas savoir ce qu'il veut.
Je vaux mieux que ça.
…
N’est ce pas ?
Une petite voix, insidieuse, chochotte dans un coin de ma tête.
Et si Pauline avait raison ?
Et si je n'étais qu'une nouveauté ?
Je ferme les yeux.
Dans quelques jours, c'est la rentrée, et je vais devoir tous les revoir, et faire comme si tout allait bien.
Je vais les croiser dans le couloir, je vais les voir rire ensemble, et faire comme si tout allait bien.
Et pour la première fois depuis mon premier jour, je n'ai pas envie de retourner au lycée.

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