Vide ton sac

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Lundi matin.


Le ciel de novembre est d’un gris métallique, assorti à mon humeur. Il pleut, il fait froid.

J’ai le seum.


J’ai repris mon uniforme de combat : jean noir délavé, sweat à capuche trop large, cheveux lâchés tel une armure. La robe de princesse est retournée à sa place, au fond de mon placard, là où vont les choses que je préfère oublier.


En franchissant les grilles du lycée, j'ai l’impression d'être un animal qu'on envoie à l’abattoir. Le stress m'envahit et ma main se loge immédiatement dans mes cheveux, reflex nerveux.


Les bruits de couloirs sont difficiles à ignorer. J’entends des bouts de phrases, ici et là.


— T’as vu la story de Pauline ?
— Apparemment ils ont fini la soirée ensemble sur la terrasse.
— Non mais c'était sûr qu’ils se remettraient ensemble.


Je baisse la tête et je mets mes écouteurs. Pas de musique, juste une barrière pour ne plus les entendre. J’aimerais tellement être invisible.


— Prudence !!!


C'est Camille.


Elle m'attends au bout du couloir principal, pas loin du bureau de la CPE. Elle ne porte pas son sourire habituel. Dès qu'elle me voit, elle se redresse et vient vers moi d'un pas décidé. Elle pose ses mains sur mes épaules, me forçant à relever la tête pour la regarder.


— Enfin je te vois ! Tu m'as fait flipper toute la semaine, t’as répondu à aucun de mes messages !


— Désolée, je souffle, la voix déjà fatiguée. C’était…compliqué.


— C'était Pauline, pas vrai ? Elle t'as dit quoi ? Et les gens racontent n’importe quoi sur elle et Léo, je t’assure que—


— Pas ici Camille, s’il te plaît.


Je baisse la voix.


— Je t'expliquerais tout à la pause, promis. Mais pas là.


Elle me regarde une seconde de plus, comme si elle essayait de lire ce qui se passe dans ma tête. Puis elle hoche doucement la tête.


Le groupe arrive derrière nous, j’entends le rire de Jules en premier, difficile à rater.


— Mesdemoiselles et messieurs, préparez-vous psychologiquement ! J-quelques semaines avant le départ pour le ski ! J’ai déjà commencé à checker la météo, et normalement on aura pas mal de neige. Et j’ai vu avec Léo, il ramène son enceinte pour le chalet.


Léo.
Le prénom me heurte en plein sternum.
Le ski.

Ce voyage qui semblait être une promesse géniale est maintenant en train de se transformer en piège à ciel ouvert.
Être dans le bus.
Dormir dans le même chalet.
Le voir avec elle.


— Ouais, ça va être super, je dis.


Ma voix sonne faux, même moi je m’en rends compte mais ils font tous l’effort de faire comme si de rien n'était.


J’ouvre mon sac et je fais semblant de chercher quelque chose. N’importe quoi pour m'occuper les mains, pour ne pas avoir à les regarder.


Respire Prudence. Range tes cahiers. Fais genre d'être normale.


Il y a un moment de silence autour de moi.

Un de ces silences bizarres qui ne durent jamais longtemps, mais qui ne présage jamais rien de bon.


Je relève la tête.


Et je le vois.


À l’autre bout du couloir. Il est avec Baptiste et Maxime.


Blouson en cuir, main dans les poches, l’air tranquille.


Comme si de rien n'était.


Mon estomac pèse soudainement très lourd.


Regarde ailleurs Prudence. N’importe où.

Putain, c’est trop tard. Pile à ce moment, il tourne la tête, et nos regards se croisent.


Une seconde. Deux, peut-être.


Le temps se déforme, se tend, s’étire, devient trop lourd.


Il ne sourit pas. Ses sourcils se froncent, comme quand il regarde un problème de maths trop compliqué et qu'il cherche la solution. Ou comme s' il attendait que je fasse le premier pas.


Mon rythme cardiaque augmente, j’ai chaud et froid en même temps. J’ai l’impression d'être prise en faute alors que je n’ai rien fait.


Puis Pauline débarque de nul part. Elle arrive à sa hauteur et glisse sa main sur son bras, le même bras qui m'empêchait de tomber à la soirée. Elle lui dit quelque chose à l’oreille avant de lancer un regard victorieux dans ma direction.


Je détourne les yeux. S’en est trop pour moi, je n’ai pas envie de regarder ça.


Je replonge dans mon sac comme si ma vie en dépendait. Après avoir attrapé mon baume à lèvres pour toujours avoir de quoi occuper mes mains, je referme mon sac.


— Je…je dois y aller, je lâche au groupe sans même vérifier s' ils me suivent.


Je m'enfonce dans la foule, les jambes en coton, la tête trop pleine.


Les cours viennent à peine de reprendre et j’ai déjà envie d'être ce soir. Ou en janvier même. N’importe où, n'importe quand, mais pas ici.


L'inter cours arrive plus vite que prévu. Ou peut-être que c'est moi qui ai passé les deux dernières heures à fixer le vide sans écouter un mot du cours de maths.
Dès que la prof nous dit de ranger nos affaires, Camille se tourne vers moi.


— On va dehors.


Ce n'est pas une question, je hoche donc la tête.


On traverse la cour en silence pour nous installer sous le préau du gymnase car c’est le coin le moins passant du lycée. C’est moche, y a des courants d'air, mais au moins, on est tranquille.


— Ok. Vas-y.


Je fronce les sourcils.


— Vas-y quoi ?


— Là c'est le moment où tu vides ton sac.


— Mais y a rien à vider.


Elle me fixe. Longtemps. Trop longtemps. Elle croise les bras avant de reprendre.


— T’es partie de la soirée d’un coup. T’as ignoré mes messages. T'as une tête de déterrée ce matin. Et tout le monde parle de Léo et Pauline, donc non, y a pas «rien».


Je détourne le regard. Mes yeux se posent sur une fissure du mûr d'où s'échappent des fourmis.


Je souffle.


— Elle est venue me parler à la soirée.
Camille continue de me fixer sans rien dire.


— Elle m’a… elle m’a dit de faire attention. Que Léo était du style à retourner vers ce qu'il connaît. Que je ne suis qu'une occupation, une nouveauté dont il va vite se lasser.


— Sérieux ? C’est quoi ce délire ?


— Je sais pas ! Mais après ça, elle est allée vers lui. Et il la regardait comme il me regardait dix minutes plus tôt.


Je sens mes yeux s’embuer en le disant.


— Et le lendemain, j’ai vu la story de Pauline.


Camille ne dit plus rien. Elle attend.


— Y avait une photo d'eux deux à la soirée. Elle avait ses mains sur ses épaules. Et toujours ce regard. Le même. Et la légende c'était « comme au bon vieux temps».


Le vent se lève et fait voler une mèche de mes cheveux devant mes yeux. Je ne l'enlève même pas.


— Et lui ? Demande Camille.


Je ris jaune.


— Lui ? Il m’a envoyé «Bien rentrée » en mode super froid, et après il m'a dit que lui aussi était bien rentré. Voilà. Après m’avoir appelé princesse toute la soirée.


— …Ok, c’est nul.


— Ouais.


Je relève enfin les yeux vers elle.


— Donc je sais pas Camille. Je sais pas si je me suis fait des films, si j’ai tout imaginé, ou si c'était vraiment un jeu pour lui.

Ma voix tremble sur la fin. Camille pose sa main sur mon bras.


— Hey, déjà, Pauline adore foutre le doute et fourrer son nez dans les affaires des autres. Donc ce qu’elle t’a dit, on s'en méfie comme de la peste.


Je ne réponds pas.


— Et Léo… ok parfois il est con. Mais je vous ai vu ensemble ce soir là, et j'avais vraiment pas l’impression que c'était un jeu.


Je pince mes lèvres et mords un morceau de peau dans ma joue.


— Et on en fait quoi de la photo de la story ?


— C'était sûrement calculé, ça.


— Comment ça ?


— Pauline, c'est pas le genre à poster des trucs innocents quand ça concerne Léo. Elle sait très bien ce qu'elle fait.


Je reste silencieuse, j’essaie de digérer ce qu'elle me dit.


— Et lui, reprend Camille, je l’ai vu te regarder dans le couloir tout à l’heure. Tu sais, quand t'avais un truc super urgent à prendre dans ton sac. Bein c'était pas le regard d'un mec qui s’en fout. Il avait l’air de ne pas comprendre.


J’essaie d'avaler ma salive mais ma bouche est trop sèche pour ça.


— Ouais… bah il a qu'à venir me parler au lieu de me fixer de l’autre bout du couloir.


— Tes yeux envoyaient des éclairs meuf. Donc peut-être, je dis bien peut-être, qu'il croit que tu ne veux pas lui parler.


Je ricane.


— Génial. Du coup on est deux débiles, c'est ça ?


Un petit sourire se dessine sur les lèvres de Camille.


— C’est ça.


Un silence plus léger s’installe. Je regarde en direction du bâtiment principal. Il doit sûrement être quelque part dans la cour.


— Tu vas faire quoi du coup ?


Je prends une inspiration.


— Rien.


Camille arque ses sourcils.


— Rien ?


— Je vais être normale. Polie. Détachée. S' il veut vraiment me parler, il viendra. S' il vient pas… tant pis.


Elle me fixe encore une seconde puis hoche la tête.


— Mais je ne vais pas lui courir après.


— Ok. Stratégie « je suis une queen inaccessible », j’adore.


Un sourire timide m’échappe.


— Merci.


— Toujours ma belle, toujours.


Elle passe son bras autour de mes épaules et me serre brièvement.


— Et quoi qu'il arrive, au ski, je réserve une place dans la même chambre que toi. Donc je te lâche pas.


Je laisse échapper un vrai rire cette fois.


— Deal.


La sonnerie retentit. Et le lycée s’active à nouveau.

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