Le loup dans la bergerie

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Une semaine plus tard, je me retrouve figée devant mon armoire. Peut-on mourir d'indécision pour un simple pyjama ? Probablement.


C’est une soirée pyjama. Le principe même, c'est le laisser-aller. Mais avec Léo dans l’équation, mon cerveau a décidé d’organiser un sommet diplomatique de la plus haute importance.


La grenouillère Stitch ? Nope.
Le vieux t-shirt de sport troué ? Sérieux Prudence, pourquoi tu gardes ça ?
La nuisette en soie ? Too much.


Ah ! Le sweat gris chiné «Hot cocoa and bad decisions» avec le bas à motif petit flocons. Là, on est dans le thème, et ça fait pas la meuf qui veut trop en faire. Parfait.


Quand je sonne chez Jules, je m’attends à tout.

Sauf à ça.


— …Je refuse de rentrer, je lâche, les yeux plissés.


Jules se tient là, derrière la porte grande ouverte, majestueux, en peignoir léopard grand ouvert sur un caleçon à motif donuts. Il ressemble à un parrain de la mafia qui aurait fait une dépression nerveuse dans une pâtisserie.


— Admire moi ça ! Dit-il en faisant un tour sur lui-même avec le raffinement d’une ballerine sous amphétamines. L'élégance incarnée, le chic, le choc, l’animal.

— Jules, t'as perdu un pari avec les autres ou t’as décidé de brûler ma rétine à vie ?

— C’est de l’art Prudence. Tu ne comprends pas encore. Le chic est une prison, et ce soir, je suis un homme libre. Et je sais que ton subconscient adore déjà.

— Non, mon subconscient veut porter plainte. Écarte-toi, tu m'éblouis. Et pas dans le bon sens.

Il se pousse enfin, me laissant rentrer chez lui. L’appartement est méconnaissable.

Jules a poussé le canapé et les fauteuils contre les murs et a déjà installé les matelas gonflables au sol. Les tas de plaids et couvertures ressemblent à des dunes de sable, et la table basse a disparu sous une pyramide de paquets de chips, de bonbons, et plusieurs boîtes à pizza. Un enceinte joue une playlist années 2000 et des guirlandes lumineuses sont accrochées aux murs et au plafond. On se croirait presque dans une fête foraine clandestine.


Camille surgit d’un tas de coussin tel un ressort.


— PRUDENCE ! Regardez-moi cette pépite. J’aime beaucoup ta nouvelle DA. «bad decisions», c’est ton programme pour la soirée ?


Elle me fait un clin d'œil tellement appuyé qu'on dirait qu'elle tente de chasser un cil de son œil.


Mon regard scanne la pièce. Chaque coin, chaque assise, mais mon regard retourne sur Camille, légèrement déçu.


— Il n’est pas encore arrivé. Mais je suppose que tu cherchais tout à fait autre chose, genre ta discrétion pour cacher ta déception ?


Je lui met un léger coup dans l’épaule.

Nina, elle, est assise en tailleur dans un fauteuil. Son pyjama en soie marine lui apporte une élégance révoltante. Sa frange est millimétrée. Elle ne transpire pas, elle ne s'ébouriffe pas, elle est juste …parfaite.


À côté d'elle, Mathis ressemble à un sac de linge sale dans son sweat XXL.


— Salut Prudence, dit-il sans même lever les yeux de son téléphone.


— Salut le zombie. T’as déjà épuisé ton quota de mots pour la soirée ?


— Il garde des forces pour la pizza, décrète Nina.

— Installe toi Prudence, Jules est en train de nous faire une crise de pouvoir pour l’organisation du ski. On dirait Trump qui n’arrive pas à avoir le Groenland, me dit Camille en riant.


Il a enfilé un bonnet rose à pompon et est armé d’un bâton de ski dont il se sert comme d’un micro.


— Ok ! Conseil de guerre ! Nous avons besoin de régler la logistique pour le voyage. Celui-ci approche à grands pas, et je ne laisserai pas de place au hasard.


Je ne connaissais pas Jules si autoritaire et organisé. Militaire presque.


On s’affale alors tous en cercle, chacun sur un matelas. Jules brandit son bâton de ski, manquant d'éborgner Mathis.


— Point numéro un : Le bus ! Huit heures de trajet.

— Je veux dormir, donc quelqu'un qui parle pas s'il vous plaît, demande Mathis.

— Et Prudence se mettra sûrement à côté de quelqu'un de…musclé pour amortir les virages en montagne, non ? lâche Camille avec un sourire de hyène.


Je lui lance un regard noir pouvant calciner un mur.


— Et toi, je vais te mettre dans la soute à bagage si tu continues.

— Point numéro deux : les chambres ! continue Jules. Comme nous sommes dans un lycée de vieux coincés, elles sont non mixtes.


— On se mettra avec Prudence et Nina ! crie Camille.


— On va enfin pouvoir mal parler sur vous sans vous avoir sur le dos ! ajoute Nina.


— Je suppose qu'on finira avec Léo et Baptiste. Et nous aussi, ça nous fera un peu de répis. Vous êtes en surnombre depuis l'arrivée de Prudence ! Dit Mathis.


-— Et pour finir : les niveaux. Qui sait skier ici ? Parce que je vous préviens, si je dois faire du bouche à bouche à quelqu'un sur une piste rouge, c’est à Mathis. Il a l’habitude de me prendre tout mon oxygène.


— Je descends, c'est tout ce dont on a besoin de savoir, dit Nina en lissant son pyjama en soie. Mon style est irréprochable même quand je tombe.


— Je chasse la neige et je peux m'arrêter en trois kilomètres si la pente n’est pas trop raide et qu'il y a un filet de sécurité en bas, ajoute Camille.


Les regards se tournent vers moi. Je triture un fil de mon pyjama.


— Oh, je me débrouille. J’en ai fait pas mal quand j'étais petite.

— «Je me débrouille», répète Camille. Traduisez : je descends les pistes noirs en faisant des mots fléchés. Elle est d'une humilité agaçante, dit Camille.


— C’est pas vrai ! Je dis en riant. J'ai juste pas envie de me porter la poisse et de finir dans un sapin dès le premier jour !


— Oh, je suis sûre qu'on pourra te trouver un prof particulier pour te guider si tu te perds, intervient Jules d'un air entendu.


— Vous êtes insupportables, on peut rien vous dire ! je grogne en me cachant derrière mon verre.

L’ambiance est survoltée, on parle de qui va vomir dans le bus. Je pense que ça sera Mathis après avoir gobé trop de bonbons. De qui va draguer les moniteurs, et de la playlist que l’on va se faire pour le voyage.

C’est un joyeux bordel où je me sens bien.


C’est au moment où Jules se lance dans une imitation d’un skieur qui tombe en essayant de descendre du télésiège, que la sonnerie retentit.


Putain. Il est là.


Jules bondit, manquant de s'étaler avec ses chaussons en forme de Homer Simpson, pour aller ouvrir la porte.


— Ah. Je me suis trompé d’adresse où j’ai atterri dans une remake raté du roi lion ? lance Léo avec un demi-sourire.


— On appelle ça du style, Léo. Tu ne peux pas comprendre, tu es trop conventionnel, réplique Jules en le tirant par le bras. Entre, on commençait à croire que tu avais été kidnappé par ton fan-club.


Léo entre dans le salon et l’air semble soudainement se faire plus rare. Ses cheveux sont décoiffés par le vent, il porte un sweat gris remonté sur ses avant bras avec un bas de survêtement assorti.
Mathis lève une main molle depuis son pouf.


— Yo Léo, t'as ramené de la bouffe ?


— Des boissons et des bonbons. Ma mère a aussi insisté pour que je ramène des brownies qu'elle a fait, répond-il en enlevant son sac.


Il retire ses baskets et avance vers nous.

Nina lui fait un signe de tête, toujours aussi élégante. Camille, elle, se redresse comme si elle venait de recevoir un choc électrique. Elle me donne un coup de coude discret, mais assez fort pour me faire basculer sur la gauche.


— Salut tout le monde ! Dit Léo.


Puis ses yeux tombent sur moi. On est dans ce moment bizarre où le reste de la pièce pourrait disparaître. Ma main rejoint directement mes cheveux.
Son regard descend sur mon pyjama. Je vois ses sourcils se lever légèrement quand il déchiffre mon haut.


— Installe toi où tu veux, lui dit Jules. Que les choses sérieuses commencent.


Il ne demande pas la permission, il s'installe dans le petit espace entre moi et Camille. Son genoux frôle le mien, un fraction de seconde, suffisamment pour que j'ai l’impression que les flocons de mon pantalon se mettent à fondre.


— Ton pyjama, c'est une invitation ? Me chuchote-t-il à l’oreille.


— Ça dépend, t'as du chocolat chaud avec toi ?


— Non, mais je peux t’aider à prendre de mauvaises décisions.


Putain, il est fort. Calme toi Prudence.


— Ok ! tonne Jules en revenant avec des bières. On fait quoi maintenant ? On regarde un film ou on commence à s’humilier officiellement ?


— Humiliation, direct, dit Camille en me lançant un regard du style “je vais te cuisiner ma vieille"


— Bon ! hurle Jules en s’asseyant en tailleur dans le cercle avec une certaine solennité. Tout le monde a sa bouteille ? On va jouer à un truc qui va soit nous souder à jamais, soit nous forcer à chacun déménager dans un coin différent du monde. Vous l’aurez compris, on va faire un "Je n'ai jamais”. Les règles sont simples, chacun notre tour, on va dire un truc qu'on a jamais fait, et ceux qui ont déjà fait cette chose, devront boire.


— Et on ne triche pas ! ajoute Nina.

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