Le tribunal de l'infamie

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— Ok, je lance ! dit Camille en se mettant en tailleur, les yeux pétillants de malice. Je n’ai jamais pleuré devant un Harry Potter.

Tout le monde boit, sauf Mathis qui nous regarde, dérouté.

— Dumbledore ne méritait pas ça ! Il était un modèle pour moi, surtout en matière de style, dit Jules.

— Moi c’est quand Hedwige est morte, avoue Nina. C'était franchement pas obligé. Elle me manque tous les jours.

— À moi, dit Mathis en se redressant. Je n’ai jamais piqué les réponses d'un DM dans le couloir juste avant de le rendre.

Nina boit une micro-gorgée, l’air coupable.

— Nina ?! Même toi ? s’interroge Léo. Je sais qu'on n'est pas dans la même classe, mais les profs parlent de toi comme d’un exemple à suivre.

— C'était de la physique-chimie. Et pour ma défense, j'étais malade et aucun d'entre vous ne m'avait prévenue, lance-t-elle à l’attention de Mathis et Jules. Bande de mécréants !

On rit, l’ambiance est légère, mais ma bouteille de bière se vide plus vite que ce que je ne pensais.

— À mon tour, je dis. Je n’ai jamais envoyé un SMS risqué avant de jeter mon téléphone au bout de la pièce par pur stress.

À ma grande surprise, tout le monde boit. Vraiment tout le monde.

— C’est quand j’ai envoyé mon premier nude, souffle Jules. J’ai vu les trois petits points apparaître, alors j’ai jeté le téléphone et je ne l’ai pas regardé avant le lendemain. Résultat des courses, il ne m’avait pas répondu et m’a quitté le lendemain. J’ai jamais su pourquoi.

— Si tu portais ce caleçon, je peux comprendre le traumatisme ! ricane Mathis.

Alors que tout le monde rit aux éclats, Nina se lève et attrape le bâton de ski que Jules tient toujours dans ses mains.

— Très bien. Je n’ai jamais eu de relation virtuelle. En mode le grand amour au bout du clavier mais sans jamais voir la tête de l'autre.

What the Fuck.

J’ai le sentiment que le monde s’arrête.

Le salon de Jules disparaît, et me voilà de nouveau propulsé devant mon ordinateur. Mercury. C’est ma cicatrice. Mon secret le plus douloureux et le plus précieux. Je sens une décharge électrique me parcourir la colonne vertébrale, mon cœur accélère, mes doigts se retrouvent à jouer avec ma mèche de cheveux.

Je remonte ma bouteille à mes lèvres. Ma main tremble sur le verre. Je prends une gorgée.

Mais ce qui me fige, c’est le mouvement à ma droite.
Léo vient de lever sa bouteille.

Il boit en même temps que moi. Pendant deux secondes, nous sommes les deux seuls au monde à avoir le coude levé.

— QUOI?! hurle Jules en manquant de s’étouffer. Léo ? Le mec qui peut avoir n’importe qui sur terre ? Le mec qui reçoit des DM de tout le département ? Tu t’es fait catfish par une meuf du Jura ou quoi ?

— C’était… une autre vie. Il y a très longtemps. On peut passer à autre chose ?

— Et toi, Prudence ? insiste Camille. C'était un gamer ? Un mec à l’autre bout du monde ?

Je me mets à faire tourner ma mèche entre mes doigts avant de répondre.

— Comme dit Léo, c'était une autre vie et j’ai pas envie d’en parler.

Je sens mon visage bouillir et ma gorge s’assécher malgré la gorgée que je viens de boire.

Pourquoi cette période de ma vie me revient sans cesse en pleine figure ?

Mathis, dans un élan de bonté absolu, voyant mon malaise, relance le jeu avec une phrase qui fait l'effet d’un lance-flamme.

— Bon, pour rester dans le thème digital, je n’ai jamais envoyé de nude à qui que ce soit.

Un silence de deux secondes s’installe, le temps que nos cerveaux embrumés par la bière et le sucre analysent la question. Puis, c’est l’explosion.

— Oh l’hypocrite ! hurle Jules en pointant Mathis avec son bâton de ski. Mathis, si tu ne bois pas, je vais être obligé de ressortir les dossiers de l'année dernière !

Mathis sort un mouchoir blanc de sa poche et commence à l’agiter devant lui, en signe de paix.

— C'était pour ma copine de l’époque ! Et c'était artistique ! Y avait des jeux d’ombres.

— «Artistique», mon cul ouais, se moque Camille en buvant à son tour. C'était surtout un angle de vue… très optimiste.

Jules, fidèle à lui-même, finit presque l'entièreté de sa bouteille.

— Moi, j’ai voulu faire le mec mystérieux une fois, raconte-t-il en rajustant son peignoir. J’ai voulu faire une photo de mon dos contracté dans le miroir de la salle de bain. J’ai commencé à avoir une crampe et je suis tombé dans la douche. En tombant, j’ai envoyé la photo par erreur à ma tante. Elle m’a répondu «Très beau carrelage Jules». Je n’ai jamais été capable de la regarder de nouveau dans les yeux.

On explose tous de rire. Même Nina finit par prendre une micro gorgée, de façon très digne.

— Nina ?! s’exclame Camille. Tu m’avais caché ça !

— On est pas des animaux, dit-elle en haussant les épaules. Puis avec la bonne lumière, on part tout de suite sur quelque chose de bien plus artistique que sexuel.

Je fixe ma bouteille, mon cœur battant à la chamade. Je ne bois pas pour autant.
Je n’ai jamais envoyé ce genre de photo. Je n’ai jamais eu assez confiance en quelqu'un pour ça. Même à Mercury. Alors certe, on était sûrement trop jeune pour ça, mais aussi car c'était notre pacte : pas de photos, pas d’images, pas de prénoms. On était des fantômes l’un pour l’autre. Ça rendait notre lien si pur… et si effrayant.

À ma gauche, Léo ne boit pas non plus. Il fait tourner sa bouteille entre ses doigts, regarde ailleurs.

— Léo ? tique Jules. Le mec qui reçoit des DM en rafale. Tu vas nous faire croire que t’as jamais craqué ?

— Jamais, reprend Léo d'une voix calme. C’est le meilleur moyen de se faire griller ou de finir sur un groupe telegram chelou. Je ne suis pas un débutant en termes de gestion d'image virtuelle je te rappelle.

Camille le fixe, les yeux plissés, comme si elle cherchait la faille qui ne semble jamais s’ouvrir.

— Ou alors, t'as juste trop peur de ne pas être à la hauteur de ta réputation ? lance-t-elle avec une pointe de provocation.

Léo tourne lentement la tête vers elle. Son sourire est carnassier, mais ses yeux restent fixés sur moi une fraction de seconde de trop.

— Ou alors, je préfère garder le meilleur pour la réalité. C’est plus… tactile.

Ok, l’air est irrespirable. Mon cœur tape contre mes côtes, mon cerveau tourne à mille à l’heure. Mais je n’ai même pas le temps d’essayer de freiner mon rythme cardiaque que Camille reprend la parole.

— Okkkk ! Je n’ai imaginé ce qui se cachait sous l’un de ces pyjamas.

Elle fait un signe de main, indiquant l'intégralité des personnes présentes dans la pièce.

Un silence de mort s’installe. C'est le genre de moment qui fait basculer une soirée entre potes vers un terrain très glissant.

Jules, sans aucune honte, finit sa bouteille.

— Coupable ! hurle-t-il. Écoutez, je suis un artiste. J’ai une imagination débordante et vous avez tous des structures osseuses très intéressantes. Camille, tes épaules de nageuses, j'ai déjà fait le croquis mental, Mathis, tes abdos de footeux, j’ai vérifié si ils étaient en 4k ou en 1080p dans ma tête.

— T’es un grand malade, Jules, s'esclaffe Mathis en buvant à son tour.

— Assume, Mathis ! On sait tous que t'as pas regardé que les yeux de Camille quand elle est arrivée avec son débardeur à paillettes au dernier nouvel an !

Camille boit en ricanant, jetant un regard de défi à Mathis. Nina, fidèle à son image de sphinx, boit une gorgée sans décrocher un mot, ce qui nous laisse tous dans un doute profond.

Je fixe ma bouteille.

Mon cerveau, ce traître de première, me renvoie immédiatement des images de Léo. Sa carrure dans son armure de chevalier. Ses épaules sous son t-shirt dans le local technique, les muscles de ses avant-bras lorsqu'il remonte les manches de son hoodie, son t-shirt qui remonte un tout petit peu lorsqu'il enlève son pull. Ce serait mentir que de dire que je n’ai jamais imaginé un peu plus que tout ça.

Je porte le goulot à ma bouche. Ma gorge se serre mais je bois une gorgée.

Je dois être rouge comme une tomate.

Mûre.

En plein soleil.

Et un mouvement, à ma gauche.

Léo boit. Il ne plaisante pas. Ne cherche pas d’excuses bidon comme Jules.

Il lève sa bouteille, avec une lenteur calculée, ses yeux rivés sur les miens. Il prend une gorgée, une vraie, sans détourner le regard.

Je rêve ou c’est une confession ?

— Ouh là là ! s’exclame Jules, sentant que la température est montée d’au moins dix degrés. Tu pensais à qui, Léo ? C'est à cause de mon peignoir ? Ça t'as mis dans tous tes états, c'est ça ?

— T’aimerais ça hein ? répond Léo en rompant enfin le contact visuel qu'il maintenait avec moi.

Nina profite de ce court instant de silence pour enfin poser une question.

— Je n’ai jamais souhaité arracher les vêtements de l’un d’entre vous pour vérifier si mon imagination matchait la réalité.

Camille manque de s'étouffer. Mais elle boit. Mathis boit. Jules boit.

Je suis pétrifiée. L’air est devenu si épais qu'on pourrait le couper au couteau. Je bois à mon tour. Mentir serait bien trop flagrant. Léo boit aussi. Je suis à deux doigts de mourir d'une combustion spontanée.

C’est à ce moment là que je sature.

Entre la révélation sur le passé virtuel et cette tension physique qui me broie l’estomac, j’ai besoin de sortir de cette pièce.

— Je… je vais chercher de l’eau, je bafouille en me levant d’un coup.

— Y a un pichet juste là, Prudence, note Mathis avec un air de «mais qu'est ce qui lui arrive ?».

— Elle est tiède. J’en veux de la très froide. Genre venue du pôle-nord. Ou du robinet, je ferais avec ce qu'on a.

Je m'éclipse vers la cuisine, sentant le regard laser de Léo dans mon dos. Je laisse derrière moi les rires de Jules et les objections de Camille pour me réfugier dans l'ombre fraîche de la cuisine.

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