La noyade du verre d'eau
Celle-ci est plongée dans une pénombre salvatrice, seulement troublée par le ronronnement du frigo et les éclats de rire qui filtrent sous la porte du salon.
Je remplis un nouveau pichet d’eau froide et m'en sers un verre. La sensation de frais dans ma bouche me fait un bien fou, mais mon cerveau est encore parasité par ce qui a été dit — ou non — dans le salon. Et évidemment, mon verre me glisse des doigts et l'intégralité de son contenu me coule dessus.
Putain de maladresse Prudence.
— Oh, c’est pas vrai, je souffle entre mes dents.
Le liquide est glacé.
Mon t-shirt boit tout.
Le coton gris clair s’obscurcit instantanément, collant à ma peau. Je sens le froid m’envahir la poitrine et le ventre.
Génial, plus aucune place à l’imagination. Je serais nue, ce serait pareil.
Je lève les yeux vers le placard du haut, là où Jules range le Sopalin, évidemment, hors de portée.
Je me hisse sur la pointe des pieds, étirant mes bras au maximum. Mon T-shirt mouillé remonte sur mes hanches, exposant ma peau à l’air frais de la cuisine. Je frôle le papier du bout des doigts mais n’arrive pas à l’attraper. Je suis pas petite pourtant.
Soudain, l’air derrière moi se charge en électricité. Un parfum de bois et de propre m’enveloppe.
Léo ne prévient pas. Ne demande pas si j’ai besoin d'aide. Il se colle simplement derrière moi. Son torse vient s'écraser contre mes omoplates, son souffle chaud dans mon cou. Je me fige, les bras toujours tendus. Je sens chaque muscle de ses cuisses contre l'arrière des miennes, la fermeté de son bassin qui presse le mien contre le plan de travail.
Respire.
Respire.
Il lève le bras, sa main passant si près de mon oreille que je ressens le souffle de son mouvement. Il attrape le rouleau sans effort et le pose à côté de moi. Il ne recule pas. Il reste là, me tenant presque en cage entre ses bras et le meuble.
— T’as toujours eu un problème avec la gravité, Prudence ? murmure-t-il, sa voix vibrant jusque dans mes poumons.
Je ne peux pas répondre.
J’ai presque le vertige.
Je finis par me retourner lentement, mes mains restant appuyées sur l'évier derrière moi. Nos visages sont à quelques centimètres.
Ses yeux descendent sur mon t-shirt mouillé, s’attardant sur la courbe de ma poitrine que le tissu ne cache plus vraiment.
Ses pupilles se dilatent.
— On est toujours dans le jeu de la vérité ? je souffle doucement.
— J’ai pas arrêté de jouer, répond-il en souriant.
Cette fossette pourrait me tuer.
— Alors, dis moi, dans le local technique… tu as dit que tu n’avais pas toujours été ce «dieu» du lycée. C'était quoi, le sous entendu ?
Léo laisse échapper un petit rire sombre, sa tête s’inclinant vers la mienne.
— Tu veux vraiment savoir ? Écoute, y a quelques années, j'étais pas celui que tu as en face de toi. J'étais le gamin invisible, qui faisait vingt kilos de plus et qui se cachait derrière des pulls XXL. J’ai passé deux ans à m’affamer et à pousser à la salle pour me construire cette armure. Je ne voulais plus laisser le pouvoir aux autres de me faire du mal et de se moquer de moi.
Je bug.
Comment c'est possible ? Lui qui semble avoir totalement confiance en lui.
L’image du mec parfait vole en éclat.
— C'est pour ça… la relation virtuelle ?
Il hausse une épaule, son pouce venant frôler le bord de mon t-shirt mouillé, juste au-dessus de la hanche. Le contact est brûlant.
— Le virtuel, c'est facile Prudence. Tout est toujours plus facile derrière un écran. J'ai eu des discussions incroyables et j’ai dit des choses que je n'aurais jamais osé dire en face. Puis y a eu cette fille, avec qui tout semblait si clair. Mais j’avais pas assez confiance en moi pour être totalement honnête.
Il replace une mèche de mes cheveux derrière mon oreille. Un frisson me parcourt la nuque. Il reprend, sans me quitter du regard.
— Et toi ? demande-t-il en réduisant encore l’espace entre nous, son genoux venant se glisser entre les miens. Ton fameux «grand amour» au bout du clavier. Il était si important pour que tu aies levé ta bouteille avec un air de condamnée à mort ?
— Il était plus qu’important. Il était tout ce que j’avais. C'était le seul à qui je pouvais tout dire. Le seul qui me comprenait. Le seul qui me soutenait. Jusqu'à ce qu'il décide que je n’en valait plus la peine. Il a disparu du jour au lendemain. Il m’a fait tellement mal.
Léo se tend. Ses doigts remontant doucement le long de mes côtes, me laissant une sensation de brûlure sur chaque centimètre carré qu'il touche.
Son regard descend à nouveau sur mon t-shirt, sa respiration se faisant plus courte.
— Tu sais, pour la question de Jules… sur ce qu'on imaginait sous les vêtements…
Il s’approche encore, ses lèvres à quelques millimètres des miennes. Je pourrais défaillir sur place, je ne sais même pas comment mes jambes me tiennent encore debout.
— La réalité est loin de me décevoir. C’est même… bien plus perturbant que tout ce que j'avais pu imaginer.
Je sens son souffle sur ma bouche, ma main remontant instinctivement sur son torse pour le repousser, ou l’attirer, je ne sais plus, quand la porte s’ouvre dans un grand fracas.
— ALORS ! L’EAU, ELLE ARRIVE DU PÔLE-NORD OU QUOI ?
Jules déboule, son peignoir volant derrière lui. On s'écarte d’un coup, comme si on avait reçu une décharge de 20 000 volts.
— Prudence a juste confondu ta cuisine avec une piscine, lâche Léo avec une décontraction déconcertante, en tendant le Sopalin à Jules.
— Et apparemment, t'as essayé de l'absorber avec ton propre T-shirt, ricane Jules. Allez, ramenez vos fesses au salon, Camille commence à croire que vous êtes vraiment parti au pôle-nord.
Je m'éclipse en vitesse, bras croisés sur ma poitrine, le cerveau en compote.
Le couloir qui sépare la cuisine du salon me fait l’effet d’un marathon. Je sens encore la fermeté de son torse sous ma main. J’ai l’impression que de la fumée bouillante sort par chaque pores de ma peau.
Dans le salon, je m’installe sur mon matelas et m’enmitouffle dans mon duvet. Je jette un coup d’oeil à Camille qui lève les sourcils de façon très exagérée, l’air de dire «j’ai compris. Je veux tout savoir. Tu n'y couperas pas». Je décide de l'ignorer royalement et d'essayer de me calmer.
C'était sans compter sur Léo.
Évidemment.
Son matelas est à côté du mien et il s’y installe nonchalamment.
— Bon, je vous lance le Truman Show. Ça vous aidera peut-être à mettre vos erreurs passées en perspective. Ou alors, vous vous rendrez compte que l’entièreté de votre vie n'est qu'une simulation, et vous l’avez dans le cul.
Pendant la première demi-heure du film, mon cerveau ne capte rien. Je n’en vois pas une seule image. Je suis focalisée sur la présence de Léo. Nos bras se frôlent “par accident” dès que l'un d’entre nous bouge. À chaque contact, c'est comme si un petit courant électrique me traversait le bras. Je sens son regard se poser sur moi à plusieurs reprises mais je fais mine de ne rien voir.
J'ai déjà assez chaud comme ça.
Petit à petit, le silence gagne la pièce. Jules commence à émettre des sons de locomotives, Camille s’est endormie la tête la première dans son oreiller, je n’arrive plus à discerner Mathis de son sac de couchage et Nina dort telle une princesse Disney. Il ne reste que moi et Léo dont je vois le reflet de la télé dans ses yeux.
— Alors, t'as fini par sécher ou tu ne fais toujours qu'un avec ton haut ?
Ah Léo, crois moi, vue la façon dont tu m'as donné chaud, le t-shirt est sec depuis longtemps.
Je me tourne vers lui, le cœur battant à la chamade. Il est sur le côté, la tête appuyée sur son bras, m'observant avec ce petit air de diablotin qui le rend insupportable.
— J’ai bien fini par sécher, merci.
— Tu m'en vois navré.
Bordel, qu'il est fort à ce jeu.
Il réduit encore l'espace nous séparant, sa voix devenant plus basse, confidentielle.
— Tu sais, je commence à mieux comprendre qui se cache derrière ces vêtements noirs Prudence.
— Ah bon ? Et t’as vu quoi?
Il laisse échapper un petit rire sec, presque cynique, tout en tendant la main pour tirer un fil qui dépasse de mon duvet.
— C’est plus facile de se cacher derrière un écran de fumée que de briller au grand jour. Tes vêtements, ton histoire d’amour sur ordinateur. C'est un peu la même chose non ? Tu continues de te cacher.
— C’est un peu culotté venant de la part de quelqu'un qui ne dévoile que ce qu'il veut bien montrer, non ?
— C'est vrai, mais comme dit un très cher ami, «par le pouvoir de la vérité, j'ai de mon vivant, conquis l’univers».
Le temps se fige. Mon sang arrête de circuler dans mes veines.
Cette phrase. Sa phrase. Notre phrase. C’est une réplique du film V pour Vendetta. On le regardait avec Mercury. On appuyait sur play en même temps et on restait en ligne tout du long pour commenter. Il m’avait dit que c'était sa phrase préférée. C'est une référence beaucoup trop ciblée, beaucoup trop… nous.
J’ai envie de lui balancer la réplique d’après, j'ai envie de lui demander s' il est Mercury. J’ai besoin de savoir.
Et mon cœur bat si vite, j'ai l’impression que tout le monde peut l'entendre, même la voisine du dessous.
Mais la panique me paralyse.
Je ne peux pas.
Si je sors ça et qu'il se fout de ma gueule.
Si ce n' est pas lui.
Je risquerais de tout perdre.
Léo, le vrai, celui qui est là, juste à côté de moi.
Et Mercury. Mon secret le mieux gardé.
— Quoi ? Demande-t-il avec un petit rictus. T'as un bug système, princesse ? On dirait que t'as vu un fantôme.
— C’est… rien, je bafouille en tournant les yeux vers l’écran. Le film est bizarre, c'est tout.
— C’est ça, te moque pas de moi. On t'as déjà dit que t'étais une mauvaise menteuse ?
Sa main remonte le long de mon duvet pour s'arrêter sur mon visage. Il me caresse la joue avec son pouce.
J’ai l’impression d'être à la fois à bout de souffle et en hyper ventilation.
— Allez, dors Prudence. Réfléchis pas trop. Il nous reste que deux semaines avant le ski. Ça serait dommage de te griller les neurones avant de m'avoir vu descendre une piste, non ?
Il ferme les yeux, un petit sourire satisfait sur les lèvres.
Je reste figée, fixant le plafond. Je n’arrive plus à discerner le vrai du faux. La réalité est bien plus flippante qu’une discussion sur un forum douteux, mais je crois que j’adore ça.

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