Œufs durs et soupe à l'oignon
La veille du départ au ski, le lycée ressemble à une ruche cocaïnée. Personne ne travaille, personne n’essaie même de faire semblant. Les couloirs sont remplis de conversation à base de «T’as pris combien de pulls ?», «Mon père m’a pris de la crème indice 50, je vais ressembler à un fantôme» et «Si quelqu'un vomit dans le bus, je descends sur l’autoroute».
Je suis appuyée contre le radiateur du couloir, mon sac à dos à mes pieds, essayant de me rappeler si j’ai bien mis mes gants dans ma valise.
— Prudence.
Je sursaute légèrement. Léo vient d’arriver à côté de moi. Il s’adosse au mur, bras croisés, comme si c'était sa place légitime.
— Tu viens de fixer le vide pendant au moins trente secondes. J'hésitais entre appeler une ambulance ou te filmer pour faire un tiktok.
— J'étais en train de réfléchir.
— Ça avait l’air douloureux. Je t’ai pourtant dit de pas griller tes neurones avant le voyage.
Je lève les yeux au ciel.
— Je vérifie mentalement ma valise.
— Mauvaise idée. Ton cerveau n'a pas l’air d'être fait pour ça.
— Et toi, Monsieur Je-Sais-Tout, t'as pris quoi ?
— Des pulls. Des gants. Des trucs chauds.
— Des trucs chauds ?
— Je suis un homme simple.
Je secoue la tête.
— Tant que tu ne te fais pas mal sur une piste rouge. T’as bien pensé à prendre une assurance ?
— Non. C’est bien pour ça que je compte skier avec toi.
Je cligne des yeux.
— Pourquoi ?
Il esquisse ce demi-sourire qui fait ressortir sa fossette. Ce sourire qui me fait fondre. Je le hais de s’en servir.
— Parce que tu fais semblant d'être modeste, mais j’ai vu comment Camille a parlé de ton niveau.
Sale traîtresse.
— Je me débrouille, mais je suis pas Candide Thovex non plus.
— Traduction : tu vas tracer dans la poudreuse et je n’ai aucune chance de te suivre.
— Peut-être.
Il s’approche un peu plus de moi, l’air amusé.
— J’accepte le risque.
Et pendant une seconde, l’air qui nous entoure se charge d’une certaine tension. La même que dans la cuisine de Jules. La même qui fait que mon cœur a oublié de battre normalement depuis ce soir-là.
Je détourne le regard, car si je continue à le fixer, je pense me liquéfier.
Damn.
Mauvaise idée.
On nous observe.
Pauline.
Elle est un peu plus loin, dans le couloir, entourée de ses deux copines.
Je sais qu'elles parlent de nous. Je le vois à la façon qu'elles ont de nous regarder. Je reconnais ces ricanements et ces messes-basses. Ça ne trompe personne.
Elle s'approche finalement, ses talons claquant doucement sur le lino du couloir.
— Léo.
Sa voix est douce. Trop douce.
Léo tourne la tête.
— Pauline.
Elle lui sourit. Le genre de sourire qui a probablement causé des guerres dans le passé.
— Pressé d'être demain mon chat ?
Mon chat ? C’est une façon de s’adresser aux gens en public ça ? Elle essaie de marquer son territoire comme un chien qui urine sur un poteau ?
— Oui, répond Léo simplement.
— À demain alors.
En prononçant ces mots, elle pose sa main sur son épaule avant de partir en faisant glisser sa main le long de son bras.
Je sens mon estomac se contracter légèrement.
Conasse.
— Ok, je dis finalement.
Léo me regarde.
— Ok quoi ?
— Le ski vient de passer d’un simple voyage scolaire à un mauvais épisode des Anges.
— Tu dramatises.
Je croise les bras.
— Entre le «mon chat» qu’elle a bien fait exprès de lâcher devant moi et le regard qu’elle t’a fait, crois moi, je ne dramatise rien du tout.
Il lâche un petit rire et se décolle du mur.
— Alors, on verra bien qui survit au premier épisode, princesse. Allez, à demain, 5h pétante.
Le soir même, ma valise est bouclée, trônant au milieu de ma chambre. Le silence dans la maison est lourd, seulement brisé par les ronflements de mon père.
Je suis assise devant mon ordinateur, la seule source de lumière dans la pièce. La page de Chapatiz est ouverte. C'est devenu un réflexe, une addiction, depuis que Léo m’a dit la phrase de V pour Vendetta. Mon curseur survole le pseudo de Mercury, pour la quinzième fois en quinze jours.
Statut : Hors ligne.
Dernière connexion : il y a 1200 jours.
1200 jours de silence. Un silence pourtant tellement bruyant.
Depuis la soirée de Jules, je n’ai pas pu m’en empêcher. Il a fallu que j’aille relire nos discussions. Mais la voix de Léo se superpose aux mots de Mercury. J’ai peur de me faire des idées. J'ai peur de tout inventer. Mais j’ai surtout peur de la vérité, car celle-ci me ferait bien plus mal que la réalité dans laquelle je vis depuis trois ans.
Est-ce que Léo était là, derrière ce pseudo, pendant toutes ces nuits ? Est ce que le mec qui me fait les pires vannes du lycée était aussi celui qui m'a aidé à ne pas sombrer quand j'étais au plus bas ? Est-ce que la personne que j'apprécie le plus en ce moment pourrait être celle qui m’a aussi fait le plus souffrir ?
Je ne suis même plus sûre de vouloir savoir. J’ai déjà eu mal une fois. Très mal. Il est hors de question que ça arrive à nouveau. J’ai mis trop de temps à m’en remettre, trop de temps à me relever. Mercury, si c’est toi, je ne te laisserai pas ce pouvoir deux fois.
Le lendemain, 5h, parking du lycée. Ma nuit a été courte, mais je pense pouvoir dormir dans le bus telle la grand-mère que je suis.
Les lieux sont plongées dans une brume glaciale, déchirée par les phares des bus. C’est un chaos de valises à roulettes et de silhouettes emmitouflées. Mon père s'arrête sur une place, bien trop fier de son créneau.
— Allez ma grande ! C’est le grand saut ! hurle-t-il en sortant de la voiture, sa voix résonnant sur tout le parking.
— Papa, pitié, on est pas aux JO, je souffle en espérant pouvoir me téléporter à l’intérieur du bus.
Ma mère sort à son tour, brandissant fièrement un sac isotherme.
— Prudence ! J’ai rajouté des œufs durs et un thermos de soupe à l’oignon pour le trajet. J’avais pas envie que tu gaspilles ton argent de poche en cochonneries à la station service.
J’ai levé les yeux tellement forts au ciel qu'ils ont failli se coincer dans ma boîte crânienne.
De. La. Soupe. À. L’oignon.
Qui prépare ça pour un bus ?
— Maman, personne ne mange de soupe à l’oignon dans un bus. Ça pue !
— C’est surtout plein de vitamines !
Mon père porte ma valise jusqu'à la soute, suivie de ma mère et sa soupe. Je prie pour que le sol s’ouvre et nous avale tout cru. J’ai survécu à Pauline,mais je ne survivrais peut-être pas à ma propre lignée.
— Oh regarde Prudence ! Toute l'équipe est là ! s'écrie mon père en faisant des grands signes de main au groupe. Y a même Léo ! Salut Léo !
Non mais achevez moi.
On arrive près de la soute. C'est le QG. Jules est là, oreiller de voyage en forme de canard autour du cou, en train de discuter avec Mathis qui ne semble pas avoir pris la peine de se coucher cette nuit. Nina, toujours aussi parfaite même à cette heure matinale, est en train d'essayer d'aider Camille à fermer son sac de voyage plein à craquer. Et Léo, bien sûr. Il est adossé au flanc du bus, café à la main, l'air toujours aussi sûr de lui.
— Bonjour tout le monde ! lance mon père à plein poumons. On vous emmène la championne !
— Bonjour Monsieur ! répond Jules avec un enthousiasme qui nourrit celui de mon père.
— Bonjour ! ajoute ma mère. On compte sur vous pour surveiller que Prudence mette bien ses gouttières pendant la nuit. Un si joli sourire vaut bien quelques sacrifices ! Hein Prudence, dit-elle en me touchant le bout du nez.
Un silence de mort s’installe. Jules se retient d'éclater de rire, Nina sourit poliment en coin, Camille se cache derrière son écharpe.
Léo se redresse doucement du bus, un sourcil levé, l’air de trouver la situation plus que divertissante.
— Ses gouttières pour la nuit? répète-t-il avec ce petit filet de rire dans la voix qui me donne envie de m’exiler au Mexique. C’est noté madame. Je ferais une inspection des dents tous les soirs si nécessaire.
— Oh, vous êtes charmant ! s’exclame ma mère. Et tenez, prenez ce sac, il y a des œufs durs pour tout le monde si vous avez un petit creux après Lyon.
Elle tend le sac d’œuf dur à Léo.
À. Léo.
Il le prend avec une grande politesse, me jetant quand même un regard brillant de malice. Je sens que cette histoire d’œufs va me suivre longtemps.
— Merci madame. Rien de mieux qu'un œuf à 5h du matin pour bien commencer la journée.
— Papa, maman, au revoir ! je siffle en attrapant ma valise pour la mettre moi-même dans la soute, manquant d'assommer Mathis au passage.
— On t’aime ! Et n’oublie pas de changer tes chaussettes si elles sont humides ! hurle mon père alors que je m’enfuis vers la porte du bus.
Je grimpe les marches aussi vite que possible, ignorant les ricanements de Jules et les regards de Camille qui est déjà en train de noter tout ça dans son fichier mental «Prudence se tape l’affiche».
Je repère des places libres au fond du bus, mais en m’y rendant, je croise le regard de Pauline et de sa cour. L’expression «regard assassin» vient de prendre tout son sens.
Ignore et avance Prudence. Ignore et avance.
Je m’affale sur un des sièges, espérant devenir invisible. Deux secondes plus tard, le groupe s’installe. Nina et Camille s’asseyent sur les deux places juste devant moi, Jules et Mathis à ma gauche.
Léo s’assoit à côté de moi, déposant le sac d’œufs durs sur ses genoux comme s’il s’agissait d’un trésor de guerre.
— Tais toi. Ne dis rien, je souffle en cachant mon visage entre mes mains.
— J’ai rien dit, murmure-t-il à mon oreille, son souffle chaud contrastant avec l’air froid du bus. J'apprécie juste l’instant. Par contre, ta mère a raison… faudra que je vérifie tous les soirs que tu mets ta gouttière. Un contrat est un contrat.
— Je te déteste.
— Mais bien sûr. Tu veux un œuf ?
Je relève la tête, prête à l’insulter, mais il éclate de rire.
Il est beau quand il rit.
Le bus démarre alors, dans une discrétion absolument inexistante. La route vers la station vient de commencer, mais j’ai déjà envie de sauter par la fenêtre.

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